EFFONDREMENTS, PASSÉ, PRÉSENT, FUTUR (2)
Poursuivons aujourd’hui la réflexion engagée la semaine dernière sur les temps de Marseille. Sans doute comprendre les dégradations et les accidents du passé nous permet-il de mieux comprendre le présent et, ainsi, de mieux préparer le futur de la ville et de ses aménagements.
Effondrement partiel d'un immeuble en cours de rénovation place Halle-Delacroix, Marseille (1er) le jeudi 18 juin 2026. (Photo Bataillon des marins-pompiers de Marseille)
Un présent fragile
Le passé récent de ces deux lieux de Noailles montre leur précarité : le manque d’entretien des immeubles qui les habitent, l’absence de réels investissements dans les lieux anciens du centre de Marseille donnent au présent de ces lieux une véritable fragilité dont il a fallu les effondrements de la rue d’Aubagne pour que nous prenions réellement conscience de cette précarité et dont il a fallu celui de la place de la Halle Delacroix pour que nous ne l’oubliions pas. Cette fragilité des constructions et des aménagements des lieux du centre de Marseille témoignent de la difficulté des municipalités à entretenir la ville et à penser son futur à partir de la gestion du présent. Mais, d’abord, nous pouvons comprendre que, justement, il ne s’agit pas seulement de gérer la ville. Sous la pression, justement, des « sciences de la gestion » et de l’idéologie du management dont elles sont porteuses, il s’en faut de peu pour que la conduite de la ville soit réduite à de la gestion, alors qu’elle doit s’inscrire dans un projet politique. Au-delà des réponses au coup par coup et d’une domination de son temps par celui, toujours un peu aléatoire, des événements qui surviennent, les pouvoirs municipaux ont tendance à se laisser aller à du management, alors qu’ils devraient avoir une politique : pour que le présent cesse d’être fragile, il faut que l’entretien des lieux et des sites de la ville fasse l’objet d’une véritable politique, ce qui implique que les habitantes et les habitants soient pleinement associés aux choix et aux décisions. Pour que le présent de la ville soit solide et fiable, celles et ceux qui le vivent doivent être celles et ceux qui décident, et que la décision et les choix ne soient pas laissés à des pouvoirs sans légitimité démocratique. La fragilité du centre tient, pour une grande part, à ce que ses habitantes et ses habitants n’ont pas eu leur voix au chapitre des décisions et, par conséquent, faute des les comprendre et d’y être associés, n’ont pas su ce qu’ils avaient à faire dans la mise en œuvre de ces choix.
Un futur à imaginer
C’est ainsi que, devant ce temps du passé et du présent de l’histoire de Marseille, nous devons tous travailler ensemble pour imaginer ce que pourra être le futur de son centre, en particulier du quartier de Noailles. À d’autres époques, les choses auraient été simples : on aurait tout rasé et on aurait construit à la place de ces immeubles de splendides immeubles de bureaux en vitre et acier. Peut-être, d’ailleurs, l’abandon du centre et l’absence de véritable politique lors des municipalités Defferre, Vigouroux et Gaudin avait-il pour but, dit ou caché, une telle disparition des quartiers anciens du centre et leur remplacement par une ville faussement futuriste de tours et d’immeubles soi-disant neufs à la merci des acteurs du marché de l’immobilier. Mais, heureusement, la vie des villes a évolué et il n’est plus possible de mettre en œuvre de telles idées, qui n’en sont pas. Le centre de Marseille a échappé à l’aveuglement de choix comme ceux de Louis Pradel au centre de Lyon. Mais, pour en finir avec l’abandon du centre de la ville, il est urgent d’imaginer, pour lui, un véritable futur. Ce futur est, d’abord, une politique de réhabilitation réelle des immeubles afin qu’ils cessent d’être aussi fragiles. Une telle réhabilitation associe l’efficacité et la solidité de l’architecture aux choix esthétiques : à l’aménagement du centre comme un véritable paysage. Le futur du centre est aussi un futur politique : habiter le centre ne doit pas être un luxe, le centre ne doit pas devenir un site réservé à des « bobos », des « bourgeois bohèmes », chassant ses véritables habitantes et habitants pour les remplacer par une classe de privilégiés. Le centre de la ville ne doit pas se fermer ainsi sur une caste, mais plutôt être ouvert à des flux sociaux permettant des échanges démocratiques, une communication et des échanges ouverts à une véritable mixité sociale et ne pas faire l’objet d’un marché immobilier. Enfin, pour être pleinement imaginé, le centre doit être débarrassé du fléau qui le dégrade, à la fois sur le plan de l’environnement et sur celui du quotidien : la voiture particulière. Piétonnisons le centre de la ville afin que l’on puisse y circuler sans risquer les accidents et sans danger, pour en finir avec ce qui est même devenu la précarité de la vie des habitantes et des habitants.
Le colosse aux pieds d’argile
Avec ses 850 000 habitants, Marseille est un colosse urbain, doté, comme tous les colosses, d’une force et d’une vigueur considérables. Mais, peu à peu, la ville a montré qu’elle n’était pas un simple colosse, mais un colosse fragile. Un rien peut le détruire. Des décisions et des choix irrationnels peuvent mettre fin à la vie de ce géant urbain. Pour libérer le colosse de ses pieds d’argile, il importe de le penser dans un véritable temps long et de ne pas le soumettre à des décisions prises au coup par coup au lieu de s’inscrire dans une véritable politique. Une politique de l’architecture et de l’urbanisme pourrait permettre au colosse de retrouver une véritable assise sur des pieds solides. Un suivi architectural minutieux au quotidien par un observatoire consacré à ce rôle de suivi permettrait de prévoir et de décider, jour après jour, afin de rendre au centre la solidité et la pérennité qui furent les siennes — si tant est qu’il les ait vraiment connus. Les images des années riches de Marseille montrent une véritable grande ville, mais ce ne sont tout de même que des images, et on ne peut pas être sûr de leur fiabilité. Un colosse urbain est nécessairement politique : à la fois véritablement inscrit dans le temps long sans être soumis aux aléas des élections et du marché et faisant l’objet d’une véritable adhésion de la population dont la participation est nécessaire. Le centre n’a pas été seulement abandonné par les pouvoirs, il l’a été aussi, ne nous en cachons pas, par des habitantes et des habitants qui ne voyaient pas l’intérêt de concourir à son entretien parce qu’ils n’étaient pas partie prenante des décisions. Près de chez moi, dans le quartier encore populaire de la Plaine, des rues entières sont fleuries qui, entretenues par les habitantes et les habitants, deviennent ainsi de véritables paysages dans lesquels on peut se promener et circuler avec le plaisir des regards. De tels choix esthétiques entretiennent le colosse et affirment sa solidité. Pour que Marseille redevienne une véritable ville, elle doit être réellement habitée par des gens qui y vivent pleinement sans se contenter de la remplir d’occupants. Une véritable ville, un colosse urbain aux pieds fermes d’une cité, est un espace politique, qui ne se réduit pas aux débats d’une agora et à la richesse d’une véritable vie économique que Marseille doit retrouver, mais associe le plaisir du regard, la sécurité de parcours sans risques et la volonté de choix politiques partagés.
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