Baroque en scènes

Idées de sortie
le 11 Mar 2022
0

Le festival Mars en Baroque fête ses vingt ans. Il n’en fallut pas davantage, autour de l’an de grâce 1600, pour que la musique italienne adopte, devant l’Europe attentive, une nouvelle manière plus spontanée, plus contrastée. La mort et la transfiguration de l’ancien style se jouent alors sur le diptyque du lamento et du trionfo comme passage et libération. Retour aux sources spirituelles du baroque pour cette édition collector du festival.

Alice Duport-Percier Michel Kurst

Alice Duport-Percier Michel Kurst

Après un prélude plein de promesses confié au Département de musique ancienne du Conservatoire de Musique de Marseille, Jean-Marc Aymes, directeur artistique du festival, nous plonge aussitôt dans le bouillon de cette fulgurante mutation pendant laquelle, dans les premières années du XVIIe siècle, d’entreprenants compositeurs à la recherche de la vérité d’expression du drame antique se déprennent des anciennes pratiques polyphoniques. Une voix supérieure se dégage alors de la nuée sonore et va flotter, lumineuse et puissante, en lévitation au-dessus de la basse continue ; pendant musical des deux étages, céleste et terrestre, du dernier tableau de Raphaël(1). La monodie accompagnée apparaissait. Et avec elle, l’opéra.

Trionfo

Précisément La Dafne de Marco da Gagliano (1582-1643) que nous entendrons, mis en espace à la Criée(2) le 16 mars, illustre ce précipité d’innovations et de fantaisie, parfois grave ou mélancolique, où l’opéra juvénile participe à la diplomatie ostentatoire des fêtes princières. Cette fable pastorale, créée à la cour de Mantoue en 1608 à l’occasion du mariage du duc héritier, met en musique la course-poursuite de la nymphe Daphné qui n’a d’autre ressource pour échapper aux ardeurs d’Appolon que de se transformer en laurier. Ce goût pour le mouvement et la théâtralité animera le plateau vocal qui, outre les complices familiers de Concerto Soave (Maria Cristina Kiehr en Vénus, le baryton Romain Bockler en Appolon), réunit quelques jeunes artistes lyriques distingués récemment au concours international de chant baroque de Froville (le contre-ténor Nicolas Kuntzelmann en Amour et Alice Duport-Percier, légère et pathétique Daphné). Leur art, de vivacité et de langueurs mêlées, révèlera le visage authentique du sentiment aux temps où la parole n’était pas séparée d’avec le chant dans le jadis fabuleux auquel rêvaient les poètes de la Camerata fiorentina (3); au moyen de « mots sculptés dans le son », selon l’expression du compositeur, c’est-à-dire découpés dans le style nouveau du recitar cantando, comme le feront les ciseaux du Bernin pour cristalliser dans le marbre, en plein vol, la métamorphose de Daphné encore frémissante de vie(4).

Lamento

Seconde borne millaire du festival, le Requiem de Jean Gilles (1668-1705) a conservé dans son architecture quelque chose de la première manière, cet Ars Perfecta qui se prolonge encore dans les musiques religieuses. Mais la pieuse méditation du compositeur provençal s’arrondit tout autant aux alternances aimables du dialogue concertant qu’à l’ordre spéculatif et immuable des sphères célestes. Sa messe des morts dont il avait, dit-on, réservé la primeur pour ses propres funérailles, accompagnera ensuite, au titre de sa gloire posthume, celles de Rameau et de Louis XV. Le 26 mars, Concerto Soave, en grande formation, montrera ses capacités de consensus organique dans l’ajustement mutuel du chant (chœurs et solistes) avec l’orchestre, l’un sur l’autre réglé pour déployer une puissance d’envoûtement propre à éveiller les présentiments les plus subtils des formes sensibles qui nous survivent. Avec elles disparaîtra l’accord ultime, à mi-voix, dans l’aura de la douce apothéose du Lux Aeterna. En écho à cette musique séraphique, comme la chair se fait verbe, le comédien Benjamin Lazare fera sonner des extraits du Sermon sur la mort de Bossuet dans la déclamation et la gestuelle baroque, en version originale en quelque sorte. Sous les voûtes de l’Abbaye Saint-Victor, entre les silences ménagés par le Requiem, tonnera la parole éclatante du grand orateur bourguignon, pour nous rappeler la brièveté de la vie, ce tableau de vanité, « théâtre duquel nous serons bientôt retranchés ».

Alléluia

Excellent timing. Le festival revêt, en cette année d’impatience, une intensité particulière. La régénération des désirs y prend son élan à travers la multiplicité (concerts, conférences, master classes…), l’affluence des propositions (Ensembles Ricercar Consort, Le Stelle, La Palatine, Le Poème Harmonique, L’Armée des Romantiques…), la variété des lieux investis et des collaborations inattendues (Fred Nevché, la Compagnie Rassegna…) dans un mouvement ascendant qui transcende le présent en lui choisissant ses traditions et son avenir. Pour tenir ces espérances de lendemains qui chantent, les élèves et enseignants du Département de musique anciennes du CNSM de Lyon couronneront cette XXe édition du chef d’œuvre de Monteverdi, Les Vêpres de la Vierge, monument de musique sacrée réunissant ancienne et nouvelle manières, heureux présage de jeunesse et d’immortalité, dans un souffle et une inspiration inouïs jusqu’alors.

Roland Yvanez

Festival Mars en Baroque : jusqu’au 3/04 à Marseille.
Rens. : www.marsenbaroque.com
Le programme complet du festival Mars en Baroque ici

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire