ATTENDEZ QU’ON SORTE!

Billet de blog
le 6 Avr 2020
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A l’évidence, personne ne peut prédire la durée, l’intensité ou les conséquences de la crise majeure provoquée par la pandémie qui frappe notre planète. Il est possible toutefois de constater des tendances lourdes et d’essayer d’anticiper leurs conséquences, à l’image de ses volcans dont on sait qu’ils entreront inévitablement en éruption, même si on ne peut pas en prévoir la date précise.

Au plan économique, il me paraît évident que l’épreuve collective que nous vivons sonne le glas du capitalisme financier, érigé en dogme depuis les années 80 par Ronald Reagan, Margaret Thatcher et leurs épigones, promu avec ferveur, il faut bien le dire, par une grande partie des gauches dites «de gouvernement» en Europe et dans le monde.

En effet, tous les citoyens prennent conscience des conséquences désastreuses de la délégitimation de l’état, de la négation du collectif (le fameux « la société, ça n’existe pas» de Madame Thatcher), de la croyance selon laquelle en favorisant les «premiers de cordée», on aidera «ceux qui ne sont rien»!

Tous ces dogmes ont volé en éclats devant la réalité, car chacun peut constater que nous dépendons les uns des autres, que seule la puissance publique est en mesure de gérer une catastrophe sanitaire d’une telle ampleur, que l’aide soignant, le chauffeur de bus, l’employé de supermarché, le policier sont beaucoup plus utiles à nos vies que le trader ou le financier!

Je gage aussi que les événements sonnent le glas du mythe de la mondialisation heureuse.

Les organisations transnationales, ONU, Union européenne, OMS.. en sont réduits à lancer des proclamations certes généreuses, mais sans conséquences en pratique, pendant que les états se disputent sans vergogne les masques, gants et matériel médical qu’ils n’ont pas eu la prudence de stocker. Pire, il semble qu’en France, nous ne soyons pas en mesure de produire ces biens sanitaires de première nécessité.

Notre admiration sans bornes va aux médecins, infirmiers, pompiers, aides à domicile, transporteurs, épiciers, boulangers, éboueurs… à tous ceux qui font que, en dépit de tout, nous pouvons continuer à vivre. Elle renforce notre colère face à leur dénuement, et notre détermination à connaître, le moment venu, les responsables de ce véritable désastre.

Au paroxysme de la crise, l’urgence nous commande de nous serrer les coudes, de respecter scrupuleusement les consignes sanitaires, d’aider dans la mesure de nos possibilités.

Cela n’empêche nullement de proposer une réflexion collective.

Marseille, depuis trop longtemps abimée, Marseille encore meurtrie par le drame du 5 Novembre, constate avec effarement, comme le reste du pays, la faiblesse des organisations collectives, alors même que s’impose leur absolue nécessité.

Ici, frappant un corps déjà malade, la crise du covid 19 ravive les plaies existantes et en provoque de nouvelles. Spontanément, les citoyens se sont mobilisés pour veiller sur leurs voisins les plus fragiles, collecter et distribuer des colis alimentaires aux familles nécessiteuses, aller au contact de ceux qui ne peuvent pas se confiner faute de disposer d’un toit, participer à des cagnottes solidaires…

Ces initiatives sont certes formidables et témoignent de l’engagement de nombreux marseillais, mais elles témoignent aussi de l’absence de réponse coordonnée de la part des pouvoirs publics. Or, n’est ce pas le premier devoir de l’état que de protéger la population?

La question se pose aussi crûment pour les collectivités locales.

Rappelons que, d’après les textes, la mairie gère la proximité, les écoles, les crèches tandis que le département est responsable de la solidarité, plus particulièrement de la protection des mineurs ainsi que de l’aide aux personnes âgées, les collégiens. Ces institutions connaissent parfaitement les publics les plus exposés, à travers le centre communal d’action sociale, le dispositif d’aide aux personnes âgées, le suivi des bénéficiaires du RSA, les gratuités de cantine. Dès lors, pourquoi sous traiter leurs responsabilités aux individus, aux associations humanitaires, aux collectifs citoyens?

Une mesure urgente et de bon sens consiste à créer une coordination locale de la solidarité, regroupant tous les moyens publics, budgets, fonctionnaires locaux, en coopération avec les citoyens afin de gagner en efficacité.

Cela permettrait par exemple d’utiliser les écoles actuellement inoccupées, pour entreposer et distribuer les repas préparés par la Sodexho dans le cadre du marché passé avec la mairie, d’ouvrir les gymnases pour fournir du linge propre aux SDF et leur permettre au moins de prendre une douche, de mobiliser les mairies de secteur pour l’établissement des attestations de sortie, remettre des colis alimentaires du CCAS…

Dans le même esprit, Le conseil départemental serait bien avisé de revenir sur sa décision de supprimer la fourniture gratuite de tablette informatique afin d’ assurer pendant la période de confinement l’égal accès de tous à l’éducation.

Les besoins sont immenses, les idées ne manquent pas, il faut maintenant une volonté politique pour agir.

La façon dont chacun réagit, en son for intérieur ou publiquement, à titre individuel ou dans un cadre organisé, aux défis que nous impose la situation, dessine les lignes de front de la grande confrontation idéologique qui s’annonce.

D’un côté, les tenants du repli, du rejet de l’autre, exigeront la fermeture des frontières, désigneront des boucs émissaires, réclameront des mesures discriminatoires contre telle ou telle partie de la population. La liste des victimes potentielles est longue: les pauvres, sdf, réfugiés, personnes âgées… De l’autre, celles et ceux pour qui priment les valeurs de justice, d’égalité, et tout simplement d’humanité, s’attacheront à inventer de nouvelles solidarités, à régénérer la démocratie, à organiser de nouvelles formes d’échanges qui dépassent le dogme du tout marché.

La santé, l’éducation, la recherche, l’accès à un logement décent sont des biens trop précieux pour en abandonner le contrôle aux seuls comptables!

Les marseillais, dans leur grande majorité, se reconnaissent dans ses valeurs et les mettent en pratique, comme le prouve la multiplicité des actions de solidarité qu’ils ont initiées ou qu’ils soutiennent. Celles-ci peuvent être de nature symbolique, comme les concerts de casseroles tous les soirs à 20 heures en hommage aux soignants, ou plus concrètes comme la distribution de colis alimentaires d’urgence aux familles les plus fragilisées.

Et comment ne pas saluer ici le courage et le dévouement du personnel de l’IHU de Marseille, avec à sa tête le professeur Raoult. Grâce à eux, des milliers de marseillais ont pu être testés, puis éventuellement soignés, des vies sauvées, nous rendant légitimement fiers d’être marseillais!

Ces initiatives admirables suppléent momentanément à la défaillance des pouvoirs publics, mais nous devons penser à la meilleure manière de les pérenniser.

Au plan politique, nos concitoyens ont clairement montré leur rejet du conservatisme et leur volonté de changer en profondeur. Le temps n’est pas venu de tirer les conséquences de ce fait majeur, mais d’ores et déjà, il constitue un motif d’espoir pour le devenir de notre cité, tout en traçant notre feuille de route. Penser globalement le monde qui vient, agir localement pour soigner nos maux, expérimenter, dialoguer, partager, voilà ce à quoi nous devons nous atteler.

Il nous faudra aussi évacuer les scories d’un système à l’agonie, sanctionner les manquements, redéfinir nos priorités, réinventer notre cadre collectif.

Attendez qu’on sorte!

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