À Marseille, combattre le RN par le pari de la mobilisation populaire
Ce 6 février 2026, Benoît Payan s’exprime dans une interview fleuve publiée sur Made in Marseille. Un texte long, travaillé, qui mérite que l’on s’y attarde sur le fond.
On pourrait bien sûr en discuter les faits, relever des incohérences, des omissions, voire des contre-vérités. Mais l’intérêt principal de cette interview est ailleurs. Elle permet surtout de clarifier le débat politique. La France insoumise ne se présente pas contre Benoît Payan mais porte un projet politique de transformation sociale distinct. On peut s’y opposer, le trouver naïf ou illusoire, mais on ne peut le nier.
Ce projet repose sur une stratégie de mobilisation populaire, que nous cherchons à faire vivre sur le terrain, patiemment, avec ses limites, ses difficultés, et sans certitude autre que celle d’essayer.
Seul contre tous
Premier élément frappant : l’individu. Dans cette longue interview, aucun·e adjoint·e n’est cité·e. Benoît Payan est le seul et unique sujet du propos. Même l’expression « Printemps marseillais » n’apparaît que dans les questions des journalistes, jamais dans ses réponses. Le maire sortant assume donc un bilan personnel et avance un projet fondé exclusivement sur sa propre volonté.
À aucun moment il n’est question de délibération collective, de consultation populaire, de construction avec les habitants. Ce point n’a rien d’anecdotique. Pour les militantes et militants insoumis, cette conception verticale et personnalisée du pouvoir est à mille lieues de ce que nous défendons : une politique faite par et pour le peuple, reposant sur l’implication populaire, le débat et la confrontation démocratique. Cette approche évacue notamment toute réflexion sur l’émancipation, la lutte contre les discriminations, ou encore sur la place de la culture et du sport comme leviers politiques à part entière dans une ville populaire.
Les sujets sont abordés sous un angle technique, utilitaire ou gestionnaire, mais sans jamais chercher à s’attaquer aux causes politiques, structurelles et profondes des difficultés de Marseille. Prenons quelques exemples illustrant ce refus du conflit politique.
L’eau
Après avoir annoncé sa volonté de mettre en place une régie publique, Benoît Payan recule et abandonne la question de la forme juridique de la Société des Eaux de Marseille Métropole (SEMM). Le début d’une fronde d’un syndicat majoritaire sur cette question, fondée sur des inquiétudes non fondées, n’y est sans doute pas étranger. Ce revirement est révélateur : plutôt que d’assumer un désaccord et de porter un débat et des négociations avec les représentants du personnel, Benoît Payan recule.
Mais qui peut croire que les premiers mètres cubes d’eau pourraient devenir gratuits, ou que le réseau pourrait être réellement amélioré, sans s’attaquer au cœur du problème ? La SEMM est aujourd’hui une filiale de Veolia, qui ponctionne chaque année près de vingt millions d’euros issus de la sueur des salariés et des usagers. Ne pas poser ce problème fondamental, c’est esquiver le blocage structurel.
La métropole
Concernant la métropole, Benoît Payan continue de considérer que le problème serait avant tout la personne de Martine Vassal, et non la structure métropolitaine elle-même.
Les élus des petites communes y sont largement majoritaires et, dans un contexte d’austérité socialo-macroniste imposée par les budgets nationaux successifs, les collectivités locales sont financièrement étranglées. Depuis la création de l’institution, les élus des petites communes ont confisqué la métropole pour en capter les rares marges de manœuvre encore disponibles. Madame Vassal n’en est que la représentante, pas la dirigeante.
Ils cherchent ainsi à se protéger de l’austérité avec les moyens dont ils disposent. Et qui pourrait leur en vouloir ? Croire que l’on pourrait changer la politique de cette institution sans en remettre en cause les fondements structurels et l’austérité nationale, c’est, au mieux, naïf ; au pire, profondément égocentrique.
La réquisition
Un dernier exemple, particulièrement important pour la liste Marseille fière et populaire, concerne la question de la réquisition des logements. Benoît Payan affirme qu’un arrêté municipal de réquisition serait immédiatement cassé par le préfet.
D’abord, il aurait déjà pu demander au préfet de procéder lui-même à une réquisition. Cette démarche légale constitue une première étape politique évidente, qui permettrait de mettre publiquement la question sur la table et d’en faire un enjeu de débat.
Ensuite, le risque juridique existe, évidemment. Mais qui, sinon le maire de la deuxième ville de France, serait en position de mener cette bataille politique aussi sur le terrain juridique ? Qui pourrait se servir d’un contentieux non pas comme d’un obstacle, mais comme d’une tribune politique pour faire évoluer la loi et le rapport de force ?
Rien n’a jamais été gagné sans lutte sociale, politique, parlementaire et juridique. Refuser par avance le conflit, au nom du risque juridique, revient à renoncer à toute transformation réelle.
Marseille n’a rien à voir avec Paris ?
Enfin, à aucun moment dans l’interview n’est évoquée la situation nationale. Ce texte aurait pu être publié il y a vingt ou trente ans sans que cela n’en change fondamentalement le contenu. Mais croire que l’on peut transformer Marseille sans évoquer, d’une manière ou d’une autre, le contexte national relève d’une forme d’aveuglement politique. Esquiver ce problème, c’est l’accepter.
Même sur une question aussi régalienne que celle de la tranquillité publique, Benoît Payan ne critique à aucun moment la politique menée par le ministère de l’Intérieur. L’État, ses choix, ses responsabilités, disparaissent entièrement du tableau. Or, qui ne dit mot consent : se taire sur la situation nationale, c’est l’avaliser.
Ce silence n’a rien d’un oubli. Il est cohérent avec la ligne politique des socialistes, qui soutiennent sans y participer un gouvernement macroniste dont les politiques nationales aggravent pourtant chaque jour les difficultés sociales, économiques et sécuritaires des grandes villes populaires.
Une clarification politique
Ainsi, cette interview clarifie grandement la situation. Il n’y a pas de division artificielle. Nos listes traduisent des différences politiques de fond. Et le risque du Rassemblement national ne saurait servir de paravent pour masquer ces divergences.
Benoît Payan le dit lui-même en conclusion :
« Mais mon combat, c’est d’abord de travailler pour les Marseillaises et les Marseillais. Et je crois que ce dont on a parlé tout au long de cette interview, ce n’était pas que du Rassemblement national, heureusement, c’était bien autre chose. »
Le débat ne porte donc pas principalement sur le combat contre le RN, mais bien sur la stratégie politique à adopter pour transformer la ville, condition première de la bataille contre l’extrême droite.
Ce texte marque donc un point de bascule. Il ne s’agit pas d’une divergence de style, mais d’un désaccord stratégique profond sur la manière de faire de la politique et sur ce que signifie réellement transformer une ville populaire comme Marseille.
D’un côté, une politique de gestion, sans affrontement assumé, sans remise en cause des structures qui produisent les inégalités et un vernis de compassion pour les défavorisés. De l’autre, une conviction simple et forgée dans le réel : rien ne changera sans conflit politique, sans mobilisation populaire, sans bataille contre l’austérité nationale, les intérêts privés et les institutions verrouillées.
Il nous répugne d’appeler à voter sur la base d’un programme qui ne défend pas clairement les intérêts de celles et ceux qui font vivre cette ville. Et d’ailleurs, même si nous le faisions, nous ne serions tout simplement pas suivis. Disons-le clairement : nous sommes intimement convaincus que le message porté par Benoît Payan n’est pas en capacité de mobiliser les classes populaires. Or les législatives de 2024 nous l’ont appris : seule la mobilisation la plus massive possible des nôtres permet de barrer la route à la haine de l’extrême droite.
Les classes populaires ne sont ni naïves ni amnésiques. Certes, leur conscience politique ne prend pas la forme d’un colloque en centre-ville. Mais elles savent reconnaître les promesses sans lendemain et les renoncements déguisés. Ce n’est pas un « beau programme », y compris le nôtre, qui les fera revenir aux urnes, mais la certitude qu’un combat réel est engagé et qu’il vaut la peine d’être mené, sans mensonge ni faux-semblants.
C’est ce que nous faisons chaque jour, sur le terrain, en porte-à-porte, dans les quartiers populaires. Non pour accompagner l’existant, mais pour le transformer. Non pour gérer l’injustice, mais pour la combattre. Non pour une place, une indemnité ou une tête sur une affiche, mais parce que Marseille mérite autre chose que la résignation politique.
Notre combat n’est pas parfait, nous sommes humain·es et faisons sans doute bien des erreurs. Nous savons que nous ne convainquons pas tout le monde. Mais qu’importe, nous menons le combat et y retournerons demain toujours plus nombreux.
Vous avez un compte ?
Mot de passe oublié ?Ajouter un compte Facebook ?
Nouveau sur Marsactu ?
S'inscrire
Commentaires
0 commentaire(s)
Rejoignez-la communauté Marsactu pour, vous aussi, contribuer au débat local. Découvrez nos offres
ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.