À Ventabren, le maire se prend les pieds dans les kits anti-cambriolage

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le 6 Avr 2016
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La mairie de Ventabren a fait acheter à ses habitants des kits anti-cambriolages à une société privée. Plus de six mois après les commandes, la moitié de ces derniers n'ont pas reçu l'équipement acquis "à prix préférentiel". La préfecture de police est pourtant à la manoeuvre pour diffuser ces produits dont elle défend l'efficacité.

Image issue d'une vidéo de promotion de Smartwater

Image issue d'une vidéo de promotion de Smartwater

« Voleurs attention. Cette zone est protégée par ADN synthétique ». Le panneau à l’attention des cambrioleurs devait rejoindre celui des « voisins vigilants » dans les rues de Ventabren. La commune de 5 000 habitants est particulièrement concernée : 40 cambriolages en 2013 et 80 en 2014 selon le maire Claude Filippi (LR). En juin 2015, ce dernier présentait fièrement lors d’une réunion publique un nouveau dispositif à destination des habitants : l’ADN synthétique. Celui-ci permet soit de marquer des objets pour prévenir les vols ou d’asperger les cambrioleurs d’un liquide invisible mais indélébile pendant plusieurs mois.

Ventabren est alors présentée comme une « commune pilote » pour ce petit kit de marquage des objets de valeur. Le but est double : le traçage des biens par la police lors des saisies et restitution de ces derniers à leur propriétaire à la fin des procédures. Ce dispositif anti-cambriolage est signalé par un autocollant sur la maison et un panneau dans la rue. Mais, plus de six mois après, la moitié des 70 Ventabrennais ayant commandé un système via la police municipale n’ont toujours rien reçu alors que leurs chèques ont été encaissés.

Prix préférentiel

Une situation qui a le don d’horripiler le maire. Dans un courrier en date du 23 mars envoyé aux habitants lésés, que Marsactu a pu consulter, Claude Filippi vilipende les « agissements et le manque de sérieux de l’entreprise Selecta DNA accréditée et souhaitée par les autorités […]. Malgré de multiples relances de la part de mes services, la société Selecta DNA nous a fait miroiter chaque semaine l’envoi de la commande, jusqu’à même encaisser vos chèques ». Le maire indique avoir saisi le conseiller du préfet de police des Bouches-du-Rhône pour « qu’il prenne les mesures nécessaires ». Le maire joint le courrier à la préfecture à sa lettre aux administrés.

Pourtant, au départ, le système avait emballé l’élu. Il présentait la société de sécurité Selecta DNA comme un véritable partenaire. « Quinze jours après l’avoir commandé, les administrés de Ventabren recevront le kit de marquage et une formation », expliquait-il alors dans un article de La Provence consacré au sujet. Le « traçages des biens » est même en Une du numéro de septembre de La colline bleue, le magazine municipal. « Les Ventabrennais ont pu acquérir un kit de marquage à un prix préférentiel », est-il expliqué dans la publication, qui précise la possibilité de réserver un exemplaire « auprès de la police municipale » contre 39 euros.

« Une opération politique »

Contacté, le responsable de l’entreprise Selecta DNA, Pascal Kouppé, assure qu’il ne s’agit que d’un problème de « rupture de stock » et que la moitié des kits manquants vont être envoyés sous peu. La première moitié a été bien envoyée il y a quelques semaines pour une commande passée en octobre. Contrairement à ce qu’indiquent les responsables de la ville de Ventabren, il assure les avoir prévenus de ce retard, dû, selon lui « à une refonte du merchandising ». Son agacement ne tarde pas à se faire sentir : « Ils voulaient faire une opération politique et finalement ils ont commandé peu de kits ». Le directeur de la société de sécurité assure qu’il a bien proposé un remboursement à la Ville et finit par évoquer une « très grosse commande » reçue par la société pour justifier le retard dans la livraison.

La tension est réciproque puisque le maire indique avoir fait partir une mise en demeure de remboursement ce 5 avril : « Je suis furieux. Ils nous roulent dans la farine. Les administrés ont payés rubis sur l’ongle ». « Le produit est bon mais la société n’est pas sérieuse », poursuit-il, rappelant la « grand messe de juin avec les services de police ». Le malaise de l’édile paraît compréhensible : après avoir vanté les mérites du système, difficile pour lui d’expliquer l’absence de livraison ou de remboursement.

Du côté de l’opposition municipale, on attribue la responsabilité de cette mésaventure au maire qui « fait de la promotion sécuritaire pour son propre compte », indique Bruno Brignone, du groupe Vivre à Ventabren (divers droite). « Il ne relève pas des attributions du maire de faire la promotion d’une société privée. Les gens ont identifié le maire comme l’interlocuteur, ce n’est pas sain », insiste-t-il.

« Trois villes test »

L’entreprise annonçait sur son site en novembre que trois communes allaient participer à cette phase de test : Ventabren, Éguilles et Saint-Chamas. « Chez moi on n’a pas eu de problème pour la simple et bonne raison que personne n’a voulu acheter le dispositif », ironise le maire de la seconde commune, Robert Dagorne. Quant à Saint-Chamas, la commune s’est bien équipée mais en achetant 200 kits à son concurrent, Smartwater. Des trois communes, il n’en reste donc qu’une, Ventabren.

« Les services de police sont venus accréditer un type absolument pas sérieux », se défend Claude Filippi qui assure que ce sont ces derniers qui l’ont mis en relation avec Selecta DNA. Pour sa part, Pascal Kouppé précise que c’est lui qui est entré en contact avec les forces de l’ordre : « En janvier 2015, nous avons découvert que 700 kits Smartwater avaient été distribués à la population à Aubagne, nous avons appelé la préfecture de police pour savoir pourquoi il n’y avait pas eu d’appel d’offres et avoir nous aussi droit d’avoir une ville pilote ». Le conseiller du préfet, le colonel Frantz Tavart confirme qu’il y a bien mis en lien la société Selecta DNA avec les trois communes ciblées.

« Collaboration avec la police »

Du côté d’Aubagne, c’est également en « collaboration avec la police » que la mairie a acquis les 700 kits du concurrent Smartwater, distribué à travers le réseau des voisins vigilants. « Nous avons effectivement été invités à tester ce dispositif qui était déjà expérimenté à La Ciotat, indique-t-on à la Ville.

En effet, le développement de cette technique de marquage synthétique dans le Sud de la France donne lieu à une concurrence effrénée entre deux filiales d’entreprises britanniques, Selecta DNA et Smartwater. En Grande-Bretagne, le produit est déjà commercialisé au grand public. La France est donc une terre de conquête. Ils sont bien aidés en cela par le ministère de l’Intérieur qui a homologué les deux rivaux.

Départements pilotes

Au quotidien, les deux concurrents sont donc en lien avec les pouvoirs publics qui se posent dans un rôle étonnant de relais de la diffusion de leurs produits. Contacté, le responsable France de Smartwater, Didier Cottin, explique ainsi que « les Bouches-du-Rhône et la Seine-Saint-Denis ont été retenus par l’État comme départements pilotes ».

Dans ce cadre, la préfecture de police avait proposé à Smartwater de se tourner vers La Ciotat et Aubagne. « Nous avons retenu les secteurs les plus touchés par les cambriolages », confirme le colonel Tavart. Ce n’est qu’une mise en relation pour un dispositif prometteur ». Pourtant, dans chaque commune, les gendarmes ou les policiers étaient bien présents aux côtés des élus et des représentants commerciaux pour présenter le dispositif. un « partenariat public privé » d’autant plus curieux que les deux sociétés comprennent dans leurs rangs des anciens policiers.

Pour sa part, le fonctionnaire de la préfecture assure que ce type de partenariat entre la police et des entreprises privées restera limité aux communes pilotes. Quant à l’argument du mélange des genres, le colonel Tavart y répond par l’efficacité de ces kits : les cambriolages seraient en chute de 80% dans les quartiers britanniques équipés. Avec un argument commercial de ce poids, il est logique que les deux rivaux se disputent un marché fort juteux.

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Commentaires

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  1. Happy Happy

    « l’ADN synthétique permet soit de marquer des objets pour prévenir les vols ou d’asperger les cambrioleurs d’un liquide invisible mais indélébile pendant plusieurs mois. »
    Un article publié le 6 avril c’est un peu tard pour un poisson d’avril !!!
    Le maire qui veut défendre ses administrés contre les cambrioleurs (avec un liquide invisible, ah ah !) et qui au final se rend complice d’un hold-up « rubis sur l’ongle », trop drôle.

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  2. JL41 JL41

    Chaque flacon de ce liquide de marquage pas cher, dont les traces se manifestent sous un éclairage UV, contient un marqueur unique. Si la police tombe sur les objets dérobés, le lien est facile à établir avec son propriétaire.

    Deux sociétés se partagent le marché en France :
    Smartwater : http://france.smartwater.com/
    Selecta DNA : https://www.selectadna.fr/
    Pascal Kouppé, DG de Selecta DNA, est conseillé municipal UDI à Pierrefitte, un engagement militant qui peut jouer dans le choix du prestataire.

    On peut penser que Marsactu, après ses deux derniers cambriolages, aura marqué son nouveau matériel. Mais au fait, qu’a fait la police, vous avez des nouvelles ?

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  3. Regard Neutre Regard Neutre

    Ventabren,commune au demeurant plus exposée aux vents dominants qu’aux cambiolages.Le choix de ce paisible petit village comme une dzs trois communes pilotes pour ce type de matériel fait sombrer le maire dans le burlesque.En montant aux créneaux, debout aux vents médiatiques, il montre une naïveté désespérante qui piège quelques administrés qui ont cru à la protection miracle…

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  4. MarsKaa MarsKaa

    encore des petits arrangements entre amis….aux ramifications interessantes (prefecture, police…).
    j’aime le journalisme d’investigation, absolument indispensable ! merci.
    (et merci JL41 pour cette précision utile sur le PDG d’une des sociétés..)

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