À Marseille, McDo achète un faux témoignage 25 000 euros pour écarter un syndicaliste

Info Marsactu
le 20 Août 2019
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Le plus gros franchisé McDo de la région marseillaise a versé 25 000 euros en échange d'un faux témoignage pour nourrir le dossier de licenciement d'un syndicaliste devenu gênant. Marsactu a écouté les enregistrements des dessous des négociations : Mohamed Abbassi espérait dans un premier temps acheter directement un mandat syndical.

« Je suis fatigué de ces négociations. J’ai besoin de mes sous. J’ai l’impression que c’est du chantage. Je demande mon dû. On avait négocié 85 000 euros, tu m’as donné 60 000. Il reste 25 000 euros », réclame une voix plaintive à qui l’on répond fermement : « Mais y’a un deal Nabil ! Je t’ai demandé un truc. » L’interlocuteur acquiesce : « Le papier, je te le signe. Et je récupère mon chèque. » Cette voix, c’est celle de Nabil G.*, en poste au McDonald’s de Plan-de-Campagne depuis 14 ans, jusqu’à janvier dernier. Face à lui, son patron, le plus gros franchisé McDo de la région marseillaise, Mohamed Abbassi (lire son portrait), pose les conditions de son départ.

Les négociations entre ces deux hommes, dont Marsactu s’est procuré des enregistrements, auront duré six mois avant d’aboutir au marché suivant, en juin 2019 : un chèque de 25 000 euros contre un faux témoignage visant un salarié gênant. Le tout, déguisé en indemnités dans le cadre d’une procédure de rupture conventionnelle. Des enfants à charge, la fin d’un contrat de travail, l’envie d’investir dans une nouvelle affaire, de tourner la page… Nabil G. explique avoir fait ça « pour l’argent », avant de se rétracter et de confier l’histoire à Marsactu.

Épine dans le pied

Le salarié visé par ce faux témoignage, Najib Sahraoui, travaille lui au restaurant de la Blancarde depuis plus de dix ans. Syndiqué CGT, en 2017, il faisait partie des leaders de la contestation sociale qui a entraîné plusieurs grèves au sein des restaurants qui appartiennent désormais à Mohamed Abbassi. En 2014 et après sept ans de procédure, le syndicaliste a également obtenu de McDonald’s 180 000 euros en réparation à un licenciement jugé infondé. Une épine dans le pied de la direction de McDo qu’on tente d’enlever par tous les moyens ? Contacté, McDonald’s France nous a transmis par écrit la réponse suivante de Mohamed Abbassi : « Je réfute et je condamne les méthodes de désinformation qui ont court sur ce dossier avec des enregistrements dont nul ne peut démontrer l’origine ou l’authenticité. »

Une réponse de principe, le franchisé n’ayant pas demandé à en savoir plus sur les documents sonores en question. En l’occurrence, les deux enregistrements, par leur durée, leur caractère continu de l’arrivée dans les locaux jusqu’au départ et leur teneur ne laissent guère de doutes quant à leur authenticité. La voix de Mohamed Abbassi présente sur le premier enregistrement ne discorde pas de celle entendue par Marsactu lors d’un échange téléphonique avec ce dernier organisée par McDo il y a quelques mois. Cette fois-ci, il a refusé de nous répondre directement.

« C’est pas pour tes beaux yeux »

Le 13 juin dernier, quelques jours après la discussion musclée avec son patron citée plus haut, Nabil G. recopie donc soigneusement :

« J’atteste connaître Najib Sahraoui. Quand il travaillait en tant que superviseur sur Plan-de-campagne, il avait un comportement violent envers les salariés. […] Moi-même, quand j’ai eu des contacts avec lui il me parlait mal, il m’a même menacé. Il me disait qu’il fallait que le l’appelle « le général » »

 

Face à lui, le directeur des opérations de l’unité économique et sociale de Mohamed Abbassi, qui regroupe 14 restaurants McDonald’s dans la région, veille. « Dans une transaction il y a forcément un donneur et une contrepartie. La transaction c’est pas juste pour tes beaux yeux. Mais on n’invente rien », explique Adam D dans ce second enregistrement à Nabil G. À plusieurs reprises, il tente de convaincre le jeune père de famille que « les faits sont réels », même si lui ne les a pas subis.

« Moi j’ai pas de problème avec Najib, je veux récupérer mes sous. Au final je suis obligé de faire une attestation contre Najib », s’interrompt Nabil G., avant de terminer minutieusement ce qu’il a commencé. Depuis, le jeune homme s’est rétracté dans une lettre envoyée par recommandé à son ancien employeur. Mais la petite signature contre une grosse somme d’argent aurait pu avoir d’importantes conséquences.

Des motifs graves avancés

Le faux témoignage recopié par Nabil ce jour-là a bien été glissé dans un épais dossier de demande de licenciement de Najib Sahraoui adressé fin juin à l’inspection du travail. Resté discret depuis la reprise du restaurant de la Blancarde par Mohamed Abbassi alors même que la colère gronde du côté de Saint-Barthélémy depuis un an (lire notre article), Najib Sahraoui se voit aujourd’hui reprocher des faits graves. Dans la lettre de demande de licenciement, on peut lire, entre autres, les motifs suivants : « Violences et menaces de mort contre le personnel de la société, avec subornation de témoins ».

Fin mai, le boss des McDo marseillais déclarait avoir lui aussi été victime de menaces de la part de Najib Sahraoui. « J’ai reçu des SMS menaçants sur mes téléphones, on m’a cassé deux voitures, j’ai dû déménager pour mettre ma famille à l’abri, racontait-il alors à nos confrères de Mediapart. Aujourd’hui, j’ai un chauffeur, j’ai besoin d’être accompagné, parce que j’ai peur. » Une situation que le businessman, toujours dans Mediapart, explique ainsi : « Il y avait des situations acquises, des mandats de délégués syndicaux accordés à des salariés qui ne travaillaient pas beaucoup et qui étaient payés de hauts salaires, depuis dix à douze ans. Mon arrivée remettait en cause ces situations. » Mohamed Abbassi dit avoir déposé une plainte contre le syndicaliste pour extorsion et chantage.

Licenciement refusé

Avec un salaire de plus de 10 000 euros par mois, certains estiment à l’inverse que Mohamed Abbassi a acheté le silence du syndicaliste à son arrivée. « On lui a vendu du rêve », souffle-t-on discrètement parmi les collègues de Najib Sahraoui, heureux de voir leur camarade revenir dans le bras de fer qui oppose syndicalistes et direction de McDonald’s. « En décembre 2018, on m’a proposé un poste de directeur stratégique avec une délégation de pouvoir. J’allais donc perdre mon mandat [syndical, étant donné qu’il s’agit d’un poste de direction, ndlr], ajoute quant à lui Najib Sahraoui. J’ai refusé, et c’est à partir de là qu’ils ont commencé à me diaboliser. »

Dans la lettre de licenciement, Mohamed Abbassi reproche également à Najib Sahraoui un absentéisme fréquent et conteste son mandat syndical. Des accusations que le premier concerné nie en bloc. Et que l’inspection du travail vient d’invalider : la semaine dernière, la demande de licenciement de Najib Sahraoui a été refusée. « Aucun grief invoqué dans la demande n’est établi ou n’est établi de manière certaine en raison d’un doute qui doit profiter au salarié », écrit l’institution. En outre le chèque remis à Nabil G. le même jour que la signature de son témoignage, « fait naître un doute sérieux sur les témoignages recueillis au soutien de la demande » de licenciement, note encore l’inspectrice. Pour Najib Sahraoui, c’est bien son rôle de syndicaliste qui pose problème.

Au printemps, la procédure de licenciement déjà en cours, Najib Sahrahoui transmettait à la presse d’autres enregistrements dans lesquels le vice-président région de McDonald’s France explique clairement vouloir se débarrasser de lui et de Kamel Guémari, autre syndicaliste moteur du McDo de Saint-Barthélémy. Quelles que soient les raisons de cet acte, Najib Sahraoui a ainsi mis en avant la fâcheuse tendance de McDo à vouloir écarter les syndicalistes un peu trop combatifs. C’est précisément ce que viennent souligner les dessous des négociations autour du départ de Nabil G., dont le deal initial était tout autre.

« Achat » de mandat syndical

« Au début, [Mohamed Abbassi] m’a dit qu’il me donnerait les 25 000 restant après la période de rétractation et qu’il voulait mon mandat UNSA en échange, raconte aujourd’hui celui qui a négocié plus de six mois avec le franchisé. Il voulait mettre quelqu’un de chez lui. J’ai dis que je ne pouvais pas faire ça. » Si la contre-partie actée est finalement un faux témoignage, dans les enregistrements écoutés par Marsactu, il est en effet largement question de mandat syndical.Par exemple on y entend de la bouche du directeur des opérations de Mohamed Abbassi, s’adressant à Nabil G. : « Ce que veut dire Mohamed, c’est que ce qui a été convenu au départ, c’est que tu fasses en sorte que le mandat soit disponible et que le choix de la personne ça soit nous qui le faisons ».

« Finalement, c’est un mec de la Blancarde qui a récupéré le mandat. Alors Abbassi m’a dit qu’il voulait un témoignage contre Najib. C’était du chantage. Mais je l’ai fait », rembobine aujourd’hui Nabil G. Les 25 000 euros empochés à ce moment là sont mentionnés dans un « protocole transactionnel ». Le document, que Marsactu a également pu consulter, stipule que cette somme est liée à une indemnisation « en réparation des préjudices professionnels, financiers et moraux liés à la conclusion, l’exécution et la rupture de son contrat de travail invoqués » par Nabil. Plus clairement, cette indemnisation a pour but officiel d’éviter une éventuelle procédure aux prud’hommes de Nabil G. contre son employeur.

Au passage, dans l’un des articles de ce contrat, on peut lire que Nabil G. s’engage à ne pas soutenir une éventuelle action judiciaire intentée par ses ex-collègues. Plus précisément « à établir toute attestation ou à apporter tous témoignages […] mettant en cause la Société ». Celui-ci ne doit pas non plus s’adresser à la presse. Bref, silence.

« Il a fait pareil pour moi »

Un procédé et des méthodes, qui, selon plusieurs témoignages recueillis par Marsactu, ne sont pas expérimentés par ce franchisé McDo pour la première fois. Parmi les anciens collègues de Najib Sahraoui, deux ont affirmé à Marsactu avoir été confronté à un demande de faux témoignage de la part de Mohamed Abbassi. À chaque fois lors d’une procédure de rupture conventionnelle, et via la même méthode de négociation. Sous couvert d’anonymat, l’un d’eux, également syndiqué, témoigne :

Il a fait pareil pour moi. C’est ce qu’il met en place quand il a besoin d’une attestation. Il m’a versé la somme du solde de rupture conventionnelle, et pour le reste, il fallait attendre et ne pas parler à la presse. Quand il m’a enfin appelé j’étais heureux parce que je pensais que tout ça allait s’arrêter. Mais il a mis la condition d’un témoignage contre un représentant syndical.

Cette source, qui a refusé de faire le faux témoignage mais se dit être « encore sous protocole », estime que plusieurs autres personnes se sont frottées à ce genre de négociations. Une seconde personne, toujours sous couvert d’anonymat, a raconté à Marsactu la même histoire : alors qu’elle était en procédure de rupture conventionnelle, on l’a sollicité pour faire un faux témoignage contre Najib Sahraoui. Il a refusé mais évoque une rupture de contrat difficile et faite sous pression.

Enfin, cerise sur le gâteau, une pétition signée par 44 salariés de la Blancarde pour le départ de Najib Sharaoui a été jointe à la demande de licenciement refusée par l’inspection du travail. 34 personnes l’ont signée dont Abdel**, ancien équipier : « Je ne connais même pas Najib et mon nom s’est retrouvé sur une pétition contre lui ! Franchement, j’ai pas compris. » Une plainte pour subornation de témoin à l’encontre de Mohamed Abbassi est en cours de rédaction par l’avocat de Najib Sahraoui. Quant à McDonald’s France, il ne fera « aucune prise de parole officielle » sur le sujet, nous a-t-on répondu.

* Nous publions les noms des principaux protagonistes déjà apparus dans la presse. Pour les autres, nous avons retenu seulement l’initiale.
** Le prénom a été changé

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