À Marseille, l’intenable organisation du ramassage des ordures

Décryptage
le 18 Oct 2022
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Après plusieurs mois d'application, la réforme du temps de travail des éboueurs montre ses limites. Plusieurs syndicats demandent des journées moins longues contre plus de jours travaillés. À Marseille, la conférence sociale prévue à la fin du conflit social n'a jamais été mise en œuvre.

Une benne à ordure de la métropole. (Photo SL)
Une benne à ordure de la métropole. (Photo SL)

Une benne à ordure de la métropole. (Photo SL)

Dans une vidéo publiée dimanche 9 octobre, une dizaine de sacs-poubelles pleins sont entassés à même le sol rue de la République, l’une des artères centrales de Marseille. Sur les réseaux sociaux, le compte “Anonymous métropole” publie religieusement, chaque jour, des containers débordants d’immondices. Parfois, on ne les distingue même plus. Et il n’est pas le seul à documenter le phénomène. Ces comptes illustrent la désolation des habitants, mais surtout la difficulté du service de collecte des ordures ménagères à rendre propre Marseille, symptôme d’une désorganisation patente. En août, la maire du 1/7 Sophie Camard s’était même alarmée des dysfonctionnements dans son secteur.

Nous sommes un an après les premières négociations sur le temps de travail des éboueurs, en application de la loi en vigueur, et la grève pesante qui s’était étalée sur quatre mois à partir d’octobre 2021. L’accord signé entre la métropole Aix-Marseille et plusieurs syndicats (FSU, CGT, Unsa) vient d’être validé par le préfet. À Marseille, cet accord qui prévoit une augmentation du temps de travail a du mal à passer. “Le service se dégrade de plus en plus“, constate Véronique Dolot, syndicaliste à la CGT.

20 % d’absentéisme

Un chiffre vient nourrir ce constat d’une désorganisation de la collecte : le taux d’absentéisme s’élève actuellement à 20 % dans les rangs des éboueurs. Alex* collecte les poubelles du centre-ville de Marseille la nuit, depuis une dizaine d’années. Il est aujourd’hui en arrêt maladie pour une tendinite et un mal de dos. Pour lui, l’allongement des journées ne rendra pas la ville plus propre. Il fustige une “mentalité marseillaise” de non-respect des éboueurs en citant les restaurateurs qui jettent leurs déchets dans les bennes dédiées aux habitants. “Vous avez vu une différence entre la qualité de service aujourd’hui et l’année dernière ? Pourtant nos horaires ont augmenté”, souligne le père de famille.

Questionnée à ce sujet, la métropole souhaite relativiser ce taux d’absentéisme, notamment durant la période estivale. “Nous avons eu plus d’une trentaine de défections liée au manque de CV de saisonniers. Ce manque ne nous a pas permis de combler les congés des titulaires et a donc fortement perturbé le service“, appuie la collectivité.

Toujours pas de “conférence sociale”

Mais pour les syndicats, les causes des dysfonctionnements du service sont plus profondes. Ils pointent l’allongement de la durée des tournées, qui rend les conditions de travail plus difficiles. L’accord signé en décembre instaure en effet un temps de travail annuel de 1397 heures. Or, cette hausse par rapport à la situation précédente a été répercutée directement par l’administration sur la charge quotidienne de travail demandé aux éboueurs.

Ce calcul se base sur le maintien à l’identique de l’autre paramètre, le nombre de jours travaillés par an. Sur le territoire de l’ancienne communauté urbaine de Marseille, les éboueurs collectent 200 jours par an et ont 28 jours de “repos compensateurs”. Leurs journées de travail durent 6 heures 58, temps de pause compris. Les syndicats sont unanimes : ce n’est physiquement pas tenable.

Nous demandons à cor et à cri de revoir les cycles de travail !

le secrétaire général de l’unsa

À la fin de la grève de l’année dernière, la métropole s’était engagée à organiser une “conférence sociale” en concertation avec les agents, afin de redéfinir les horaires journaliers et le nombre de jours travaillés dans l’année. Mais à Marseille, cela n’a pas été fait. Ce qui ne manque pas d’indigner la CGT et l’Unsa. “Nous demandons à cor et à cri de revoir les cycles de travail !“, martèle Christophe Pellissier, secrétaire général de l’Unsa.

Jours de repos ou journées plus courtes : les syndicats divisés

À ce propos, la métropole assure que le maintien des 28 jours était “une demande de deux organisations syndicales“. Et ajoute : “La CGT a émis le souhait de pouvoir voter“. De son côté, Yves Moraine (LR), en charge des négociations avec les syndicats pendant la grève d’octobre 2021, affirme que ces questions devaient “être tranchées dans chaque territoire” mais “ne sait pas si cette réorganisation a été faite à Marseille“.

Véronique Dolot de la CGT s’agace. “Garder les 28 jours de repos compensateurs, ce n’est pas un cadeau ! On lamine leur santé en ne leur permettant pas de choisir la répartition de leur nouveau temps de travail. Les éboueurs marseillais ont été sous une cloche de désinformation”, se désole-t-elle. Dans les autres territoires, comme à Istres, un vote a été organisé : les éboueurs ont choisi de ne plus travailler les dimanches.

Du côté de Force ouvrière, le secrétaire général Patrick Rué est aussi sévère que ses homologues sur l’échec de la réorganisation. Pourtant, au démarrage de la grève, il avait fait de la défense de ces 28 jours de repos compensateurs son cheval de bataille. Aujourd’hui, il réaffirme que ce maintien corresponde à “une demande unanime des agents dans les garages“.

“Une benne sur trois” en moins selon la CGT

Déjà épinglée par la chambre régionale des comptes en 2021 pour sa gestion des déchets, la métropole est, cette fois, bien décidée à serrer la vis et faire appliquer ses directives : augmenter le temps de travail et le contrôler. Dans une note interne du 6 octobre, la direction annonce l’arrivée des pointeuses au 1er janvier 2023. Au dernier comité technique, les syndicats ont tous voté contre ce dispositif mais l’administration est passée outre : les éboueurs devront justifier leurs heures électroniquement.

Derrière l’allongement des journées, les syndicats craignent une politique d’économies de la métropole : moins de bennes et moins d’agents pour ramasser le même tonnage. Pour eux, c’est un facteur aggravant de la dégradation des conditions de travail et de la qualité du service. “On n’allait pas avoir des horaires qui s’allongeaient sans suppressions de bennes“, déplore Serge Tavano, secrétaire général de la FSU territoriaux. À la CGT, on l’estime à une benne sur trois. De son côté, la métropole dément la suppression des engins. Elle explique devoir “optimiser” en fonction du pourcentage d’agents présents.  Concernant les effectifs, elle assure avoir “maintenu les agents sur leur organisation sans changement pour que l’organisation technique mise en place soit la plus juste“.

Depuis le mois d’avril, on tourne avec deux bennes en moins sur mon secteur. Je dois ramasser environ douze tonnes quand j’en faisais sept avant“, témoigne Alex. À la fin de son arrêt maladie, il n’est pas sûr de vouloir continuer et songe à demander un changement de service. “Mon agent de maîtrise m’a dit que j’étais trop lent. Pourquoi j’irai courir derrière la benne pour finir, alors que je travaille plus et que je suis payé pareil ?, pose Alex. Les prémices d’une grève du zèle ? “On va jouer aux cons et respecter toutes les bonnes pratiques”, prévient le ripeur qui y voit une forme de défense d’un service public de qualité

* Le prénom a été anonymisé.

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Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    Pour certains, passer d’un boulot de 4 heures tôt le matin + gaches dans la journée à un boulot normal de 7 heures + gaches, c’est épuisant. Et le contrôle des horaires effectifs n’est pas encore en place !

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  2. julijo julijo

    oui, c’est un boulot épuisant. oui, les éboueurs ont une mauvaise réputation.
    réputation imméritée qui n’a rien de comparable avec l’irrespect, le manque de citoyenneté, et même le mépris envers ce boulot, des particuliers, restaurateurs, et autres usagers.
    oui, peu de différences dans le service en un an ; j’ai juste l’impression que les camions passent plus régulièrement les 6 jours sur 7.
    je propose de faire un rapport de la crc….. ou de créer un comité théodule à la métropole… et apprendre aux usagers le sens du “vivre ensemble” avec leurs déchets !
    il suffirait peut être de les entendre, ce sont eux qui bossent pour évacuer nos mer…s !
    au milieu de 2020, quand les camions passaient dans ma ruelle du 12e, moi et mes voisins on sortaient pour les féliciter d’être venus dégager nos sacs de déchets.

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  3. vékiya vékiya

    l’incivisme et le manque d’implication 1-1 balle au centre.

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  4. ruedelapaixmarcelpaul ruedelapaixmarcelpaul

    Forcément, avec Yves Moraine en charge des négociations, rien ne s’est passé. Qui cela peut-il encore étonner ?

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  5. Alceste. Alceste.

    Une constante de la vie marseillaise , ce que l’on appelle en terme journalistique un “marronier”.
    Il y a10 années, le même article et dans 10 années vraisemblablement le même.
    Nihil novi sub sole/ Rien de nouveau sous le soleil.

    E

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  6. Haçaira Haçaira

    Entre l’incivisme du plus grand nombre et l’incompétence de la métropole on est pas prêt d’avoir des rues propres

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  7. Lissia Lissia

    Jamais on ne dira assez que le travailleur des éboueurs est indispensable pour une vie meilleure pour tous, un travail pénible, ingrat, fatigant.
    Mais plus ou moins que celui des ouvriers sur les chantiers ? des femmes de ménage qui se lèvent à 4 h, voire 3 heures du matin, en plein sommeil, pour aller faire des centaines de bureaux au pas de charge ? des employés d’Amazon qui galopent dans les entrepôts à longueur de journée ? etc. etc.
    Et contrairement à Brallaisse, je ne crois pas que ça va durer encore 10 ans car les nouveaux recrutés vont surement connaitre un régime de travail plus en conformité avec les lois en vigueur dans la Fonction Publique Territoriale, (sans parler du fait que l'”externalisation” quand on ne veut pas dire “privatisation” peut arriver du jour au lendemain…). Et alors ça sera la fin de ce “marronier” !

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    • Alceste. Alceste.

      Ce ne sont pas les Lois qui vont faire la différence, les réglements de la fonction publique existent aujourd’hui et ce n’est pas ce qui empêche à la ville de Marseille, au Département ou à la Métropole de voir ce que l’on voit et les dysfonctionnements exixtants avec.
      Ce qui pose problème , c’est la mentalité,A souligner que l ‘encadrement et les zélus y sont aussi pour beaucoup,
      Changez la mentalité , les façons de faire et vous aurez réglé en grande partie le problème. On ne travaille pas à la mairie ,à la métropoleou au au département, on y est employé.
      La nuance existe et elle est importante.
      Après certains travaillent , mais vu les résultats , vous devinez ma pensée.

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  8. Pascal L Pascal L

    ““On va jouer aux cons et respecter toutes les bonnes pratiques”
    Respecter les bonnes pratiques c’est tout sauf jouer au con, c’est essentiel, ça doit être la règle et même contrôlé par les autorités.

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    • Electeur du 8e © Electeur du 8e ©

      Cette phrase m’a aussi interpellée. Ces gens qui “menacent” de respecter les bonnes pratiques, il n’y a pas si longtemps, défendaient énergiquement le “fini-parti”. Or cette pratique est tout sauf bonne, parce qu’elle est risquée pour la santé des ripeurs. Son abandon est d’ailleurs recommandée depuis longtemps par l’Assurance Maladie. On ne peut pas tout avoir.

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  9. Avicenne Avicenne

    Qu’est-ce que les cadres ont dans la tête, ils ne sont toujours pas capable de prévoir les plannings des vacances estivales ?
    20 % d’absentéisme, savent- ils que les contrôles existent même à domicile ?
    Oui l’incivisme de nos concitoyens est réel ( lorsque je descend ma poubelle et le container déborde, je la remonte ! ). Ils travaillent 6h58 / jours ( 200 jours / an ) , pause comprise et comme dans La Fonction publique d’Etat: la pause est de 20 mn hors je doute que ces messieurs s’en tiennent à ce temps, je crois que 3/4 d’heure à 1 H serait plus près de la réalité : personne ne les contrôle.
    Le compte que je fais:
    365 jours dans l’année – ~ 11 jrs fériés – 28 jrs compensateurs – 35 jours de ÇA – ~ 50 dimanches = 241 jours à travailler / an
    Où sont passés les 41 jours de différence ?
    Nous avons tous reçu les nouveaux guides de tri, un nouveau container est ajouté pour les vêtements, chaussures et maroquinerie et les 3 autres sont revus : cela promet !

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    • Alceste. Alceste.

      Et vous n’avez pas compté le mois de maladie réglementaire.

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    • Patafanari Patafanari

      A leur décharge, ils permettent à l’un des derniers bars du coin de subsister. Les voir attablés le matin, souriants et blaguants, réjouit le cœur du passant affairé. Ce sont un peu nos animateurs de quartier.

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    • LN LN

      Merci à vous trois. Vous avez fait ma soirée. Mieux ! Mon weekend :⁠-⁠)

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  10. Avicenne Avicenne

    @ braillaisse
    Alors le compte est à peu près bon, voilà où se nichent les 41 jours qui manquaient pour atteindre ces fameux 200 jrs travaillés.
    Merci !

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