A la Cabucelle, les Pots bleus mettent du vert dans le voisinage

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le 28 Oct 2013
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« Si vous êtes perdus, demandez la rue des Pots Bleus plutôt que le boulevard Honorine, les gens connaissent plus », avait prévenu Raphaël Caillens lors de la prise de rendez-vous. « Ma maison est celle du pin qui penche ». Dans l’histoire des rues qui reverdissent leurs pas de portes, la rue des pots bleus est un peu une sorte de mythe originel. Pourtant peu de gens ont vu en vrai ces fameuses fleurs de la Cabucelle.

Dès qu’on passe le coin de la rue, l’alignement de pots bleu outremer attire l’oeil. Ils donnent presque un air breton – ou grec par grand soleil – à ces anciennes maisons ouvrières. Une masse verte – le jardin de la fédération du Parti communiste – se dresse au bout de la voie. Une file de voitures stationnées longe le trottoir droit. Les façades grises se succèdent, rythmées par les plantes et, ponctuellement, des volets de couleurs vives.

« On jardinait toujours la porte ouverte »

L’idée germe au début du nouveau siècle dans le jardin de Raphaël Caillens. Les plantes débordent de cette ancienne maison des prêtres ouvriers où il est installé avec un colocataire depuis 1999. « Il n’y a pas eu vraiment de démarrage net », se souvient-il, depuis le salon d’Olga. Faute de café chez lui, on  a atterri chez cette voisine d’en face. Une septuagénaire d’origine portugaise qui l’appelle « mon coeur ». « On jardinait toujours la porte ouverte. J’ai vu progressivement disparaître les pépés et les mémés qui passaient leur journée sur des chaises dehors. La rue était triste. Les pots bleus étaient surtout un prétexte pour rencontrer les gens », raconte-t-il. Celui qui était alors étudiant à l’école du paysage de Versailles a également été inspiré par Georgette, sa voisine d’en face. Elle nettoyait tous les jours le trottoir en mettant la roue de sa poubelle en travers du caniveau quand le cantonnier laissait couler l’eau. Depuis ce petit lac, elle nettoyait son pas-de-porte.

Avec son coloc, connu sous le nom de « Germinator », « multiplicateur compulsif de plantes », ils accumulent les pousses dans leur jardin. « Avant les pots bleus, on a fait des tentatives avec des caisses en bois ou des petits pots », détaille Raphaël qui a bien du mal à aller au bout de son histoire avec Olga qui vibrionne autour de la table de sa salle à manger en proposant sucre et galettes. Entre deux anecdotes sur son passé d’ouvrière à l’usine Haribo, elle tient notamment  à montrer une coupure de journal de 2005, date à laquelle les riverains du boulevard Honorine ont gagné le prix du fleurissement de rue de la Ville de Marseille.

Alors qu’Olga est partie chercher le bracelet gagné à cette occasion, Raphaël reprend le fil de l’histoire : « Ces pots viennent d’une laverie industrielle du boulevard de la Méditerranée, situé juste derrière, on les a troqués contre des plantes araignées qu’on avait cultivées ». Ces pots avaient une valeur pécunère au recyclage pourtant l’entreprise accepte le troc. « C’est comme quand on arrive chez quelqu’un avec un bouquet de fleurs, on est toujours bien reçu. C’est pareil avec les plantes ».

« Des pièges à chat »

En sortant de chez elle, Olga pose fièrement près de ses pots. « Je les surveille tous les jours », affirme-t-elle en passant la main dans les feuilles encore belles malgré l’automne. Devant chez elle, un pot de naudinas nargue un autre où cohabitent des belles de nuit, des pervenches, et des marguerites. Au pied des plantes, à même la terre, Olga a mis des quelques carreaux cassés, « des pièges à chats pour éviter qu’ils ne viennent faire leurs besoins ». « Ça ne t’empêche pas de leur donner de la délicieuse nourriture », la taquine Raphaël. De pot en pot, il remonte la rue en expliquant d’où vient chaque essence, glanée par Germinator ou récupérée dans les jardins publics. De cette expérience collaborative, Raphaël en a fait le sujet de son mémoire de fin d’études, à une époque où la participation et le reverdissement n’étaient pas encore à la mode. Il en a même fait un chemin de vie professionnel en devenant l’intervenant en jardinage de l’antenne marseillaise de l’école du paysage. De chaque pot est surtout né une rencontre et une relation à cultiver.

A trente mètres, Georgette sort pour le saluer. Son mari, Jo, travaillait pour le services des espaces verts de la ville. Forcément, ils ont eu le premier pot. « D’ailleurs, je me souviens qu’elle ne te plaisait pas trop cette plante », lance Raphaël à son voisin. Jo acquiesce, ajoutant : « on a déjà récupéré les graines de cette année, t’en veux ? ». Au gré des déménagements et emménagements, les pots ont migré de trottoir en trottoir. « A tribord on était super bon avant », raconte Raphaël dont le pin penche de ce côté-là.

Première maison Castor

Depuis que certains habitants ont changé de rive, c’est maintenant les voisins de bâbord qui ont le plus la main verte. « Ça se mérite un pot », explique le passionné, « Il faut que la personne fasse plusieurs fois la demande pour obtenir un pot, de la terre et des graines. Comme ça on est sûr qu’elle s’en occupera bien car elle la désire vraiment ». Petit à petit, les habitants ont appris à s’occuper eux-mêmes des plantes. En creusant le sujet, il a découvert toute une histoire dans son jardin et dans les maisons qui l’entourent. Les prêtres ouvriers qui y habitaient sont aussi à l’origine de l’implantation du mouvement d’autoconstruction des Castors. La maison qui jouxte son jardin est la première maison Castor de Marseille, comme en témoigne la grille à l’effigie du rongeur. Comme tout est lié, il a installé ses étudiants dans une courée à côté de l’église. Un des gamins du quartier un peu mis à l’écart y a même découvert sa vocation.

Après quatorze ans passés dans la maison du pin penché, Raphaël Caillens la quitte. Il la vide en ce moment et ressort volontiers les photos de tous les événements organisés autour des plantes. Dans son histoire, les pots bleus sont plus qu’un contenant, ils sont la métaphore d’un lien humain jamais rompu. On y voit des riverains coiffés d’un pot tout sourire autour de végétaux. « En jardinant, les gens racontent leur histoire », glisse-t-il, dessinant à mots rapides, comme pour mieux le diluer, l’intention politique qu’il a mise dans cette aventure : redonner à la relation humaine une place centrale dans le voisinage. Lui-même a du mal à quitter le quartier : comme nombre de ses voisins, s’il déménage, c’est pour en face. Ses plantes pourront l’accompagner. Et Olga l’inviter à boire son café.

A suivre : Petit traité pour ceux qui voudraient verdir leur bout de trottoir

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