À Istres, la maison à 8 millions de yuans que veut saisir la justice

Info Marsactu
Jean-Marie Leforestier
12 Mar 2018 5

La directrice de cabinet du maire d'Istres a mis en vente sa villa sur un site destiné aux investisseurs chinois. Or, celle-ci fait l'objet d'une enquête judiciaire pour trafic d'influence dans la procédure d'achat. Chargé du dossier, le parquet national financier entend empêcher toute vente en procédant à une saisie.

"Le mas de Saint-Véran"

Vendre aux Chinois, voilà qui peut sonner comme un nouvel eldorado. Cela peut aussi ressembler à une bonne affaire si vous tombez sur l'investisseur idoine. A quelques kilomètres d'Istres, à Fos-sur-Mer, on attend l'arrivée promise du producteur de silice Quechen pour sa première implantation européenne. Est-ce cette annonce qui a convaincu une propriétaire istréenne de s'ouvrir à un nouveau marché ? Toujours est-il qu'à la fin de l'année 2017, la directrice de cabinet du maire d'Istres, Marlène Picon-Prospéri, s'est lancée. Elle a mis en vente sur le site italien Vendreauxchinois.fr la villa qu'elle possède avec son mari, le mas de Saint-Véran.[caption id="attachment_197201" align="alignnone" width="798"] Capture d'écran de l'annonce sur le site Vendreauxchinois.fr[/caption]La description, rédigée en style télégraphique est alléchante : "A 30 minutes des Alpilles, de la Camargue, de la gare TGV Aix aéroport, à 20 minutes des plages de la Côte bleue, à 45 minutes de Marseille. Havre de paix, campagne provençale, prestations de qualité, piscine chauffée, terrain paysagé méditerranéen, authenticité pour ce mas reconstruit en 2008. Coup de cœur assuré." La propriétaire se propose de vendre la villa un million d'euros soit environ 8 millions de yuans, est-il précisé. C'est la deuxième fois que la maison est ainsi mise en vente : une première fois, c'est à une agence locale que les propriétaires s'étaient adressés. Elle était gérée par la fille du maire François Bernardini et, selon ses déclarations à La Provence, Marlène Picon-Prospéri n'avait pas vraiment l'intention de vendre mais seulement d'offrir "un produit d'appel" à cette agence.

Tentative de vente en urgence ?

Problème que ne dévoile pas l'annonce  : cette villa est au cœur d'une enquête de justice qui estime notamment qu'elle a en partie été construite illégalement sur un terrain propriété du SAN Ouest Provence puis de la métropole. Est-ce aussi cela qui a poussé la propriétaire à cibler les investisseurs asiatiques plutôt que le marché local ? Le timing, en tout cas pose question. La mise en vente intervient en même temps que les conclusions de la chambre régionale des comptes qui a demandé "la restitution des terrains et la destruction de tous les aménagements réalisés". Elle précède de peu l'audition de la directrice de cabinet et de son mari par les gendarmes de la section de recherches de Paris qui mènent les investigations pour le compte du parquet national financier (PNF).Malheureusement pour les vendeurs, la mise en ligne de l'annonce a aussi attiré l'attention du PNF. Selon nos informations, celui-ci s'est alors décidé à lancer une procédure de saisie conservatoire de la maison. Celle-ci lui est permise par l'ampleur des qualificatifs retenus dans ce dossier, notamment celui de trafic d'influence, à savoir le fait pour une personne chargée d’une mission de service public d’user de sa position pour obtenir des avantages indus. Ce délit est puni d'un maximum de cinq ans d'emprisonnement et 375 000 euros d'amende. Mais pour que la saisie soit effective, le parquet doit obtenir l'accord du juge de la liberté et de la détention (JLD). "Aucune date d'audience n'a été pour l'heure fixée", affirme l'avocat de la directrice de cabinet (et ancien élu PS) Michel Pezet qui compte bien "déposer un recours" devant la chambre de l'instruction si le JLD accède à la demande du parquet.

Pour son avocat, "on veut qu'elle lâche certaines personnes"

Pour Michel Pezet, le parquet exerce ainsi "une pression totale sur elle. On veut qu'elle lâche certaines personnes". Ces recherches sur le mas de Saint-Véran participent en effet d'une enquête plus large sur la Ville d'Istres où le parquet pense avoir trouvé "un concentré des délits en matière de probité", explique une source proche du dossier. Ils s'intéressent notamment aux liens étroits entre le maire François Bernardini et certains entrepreneurs locaux titulaires de marchés publics.Ce nouvel épisode vient en tout cas confirmer l'importance qu'accorde le parquet national financier à ce dossier qu'il s'est décidé à éplucher. Il s'intéresse d'abord aux conditions d'acquisition du bien. Celui-ci a été acheté pour 150 000 euros au SAN Ouest Provence après que celui-ci ait été squatté. Cela explique en partie le prix mais pas complètement puisqu'il faut y ajouter le statut inconstructible du lieu et le caractère agricole du projet de départ.

Vente en catimini et travaux importants

Le parquet s'inquiète aussi de la publicité faite autour de cette vente. En gros, la question est de savoir si d'autres personnes auraient pu se porter acquéreur de ce bien public. Selon les éléments que nous avons pu vérifier, les enquêteurs ont bien retrouvé trace d'autres offres mais ceux-ci soupçonnent qu'il s'agisse d'attestations de complaisance. Cela explique le qualificatif de faux également retenu dans ce dossier.De la même manière, il se demande comment les importants travaux réalisés ont été financés. Il est vrai qu'à la faveur de sa reconstruction en 2008, le corps de ferme initial s'est transformé en villa de standing. La bâtisse et ses abords – qui rappelons-le empiètent toujours sur un terrain de la métropole – n'ont alors plus grand chose à voir avec le terrain acheté, comme en atteste la présentation interactive ci-dessous.[advanced_iframe securitykey="5f2f908d931bfdcff3b97feacac322c2c5cb8af8" frameborder="0" class="juxtapose" width="100%" height="430" src="https://cdn.knightlab.com/libs/juxtapose/latest/embed/index.html?uid=a27bddbe-1c5a-11e6-a524-0e7075bba956"]Faites glisser la poignée verticale pour naviguer entre 2007 et 2015."Je ne vais pas vous dire qu'ils n'ont pas pensé faire une bonne affaire en achetant cette maison mais à mon avis, les travaux leur ont coûté plus cher que l'achat", explique Michel Pezet. Le PNF se demande si les propriétaires sont en mesure de justifier la provenance des fonds engagés et si, à cette occasion, ils n'auraient pas bénéficié, par exemple, de coups de main d'entrepreneurs locaux en vue. "La réponse a été apportée puisqu'ils ont bénéficié d'emprunts, notamment du père du mari de Madame Picon", réplique Michel Pezet. La suite de l'enquête, que l'on dit finissante, dira si cette explication suffit aux yeux de la justice.

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