À Château-Gombert, des déchets verts squattent des terrains publics

Enquête
le 13 Mai 2021
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Dans le Nord de Marseille, des terrains publics se remplissent de biodéchets provenant de chantiers publics. À chaque fois, le même entrepreneur est à l'origine de ces décharges improvisées. Si l'activité semble passer inaperçue, elle est pourtant censée être encadrée.

Sur le terrain appartenant à l'établissement public foncier PACA, l'entreprise Chailan a entreposé sans autorisation une quantité importante de déchets verts. Photo : VA

Sur le terrain appartenant à l'établissement public foncier PACA, l'entreprise Chailan a entreposé sans autorisation une quantité importante de déchets verts. Photo : VA

De loin, l’endroit n’est qu’un pré bucolique au fond duquel trône une jolie oliveraie. Il faut s’approcher pour remarquer qu’une grande partie de ce terrain, situé au nord du technopôle de Château-Gombert, est recouverte d’une couche de déchets verts. Il y a quelques mois, une route en gravillons a été aménagée et une barrière installée depuis la traverse des Nodins qui borde ce champ de plus de 4000 mètres carrés. Puis des camions bennes sont venus danser un ballet sur ces parcelles jadis agricoles. “Au début, je pensais qu’ils allaient construire la Linéa ici”, se remémore un voisin de la résidence Montezane, dont les fenêtres donnent sur le terrain.

Fort heureusement pour ce riverain, point de bitume. Les camions ont plutôt déversés branches d’arbres, feuilles, copeaux de bois et même d’énormes troncs. Une activité en apparence inoffensive, qui a pourtant attiré l’attention d’une association de défense de l’environnement, comme l’a déjà expliqué France 3 Provence-Alpes. “Ce stockage présente plusieurs inconvénients s’il est réalisé en grande quantité”, explique Philippe Musarella du collectif pour la sauvegarde et l’animation du poumon vert de Saint-Mitre, une association locale rattachée à France nature environnement. “Cela peut dégrader les sols et la biodiversité qui s’y trouve. Surtout s’il s’agit de plantes traitées, avec des pesticides par exemple. Si c’est près d’un cours d’eau, cela peut boucher des buses et créer des inondations. Sans compter le risque d’incendie”. Des risques d’autant plus importants lorsque cette activité n’est pas encadrée.

Un autre terrain concerné à Saint-Mitre

Non loin de là, une situation similaire a éveillé l’attention des services de l’État. Le 30 mars dernier, la préfecture des Bouches-du-Rhône a pris un arrêté pour exhorter la société d’exploitation forestière du groupe Chailan d’évacuer les biodéchets qu’elle avait entreposés sur un terrain situé avenue des Pâquerettes, du côté de Saint-Mitre, dans le 13e arrondissement. “Ces manquements sont susceptibles de porter atteinte au Code de l’environnement”, écrivaient alors les services de l’État qui demandaient “la mise en sécurité des installations” sur ce terrain appartenant au conseil départemental et la “remise en état du site dans les deux mois”. Chose qui a visiblement été faite. Mais à Château Gombert, le nom de Chailan n’est pas inconnu. Un riverain aurait même vu un camion transiter depuis la décharge illégale de Saint-Mitre vers ce terrain.

Ni la Ville de Marseille, ni l’organisme propriétaire du terrain n’étaient au courant de ce stockage.

Contacté par Marsactu, le propriétaire de ce terrain, un organisme public, ne semble en tout cas pas au courant de l’activité qui s’y déroule. “Le terrain nous appartient, mais c’est la Ville qui en a la gestion, nous précise-t-on à l’EPF PACA, l’établissement public foncier de la région. Mais si la Ville avait entrepris ici une récupération de végétaux, nous le saurions.” Du côté de la Ville, l’élue à l’environnement Christine Juste ne semble pas non plus au fait de cette activité. Mais elle s’en inquiète. Tout comme l’EPF, qui finit par faire savoir via son service de communication : “Nous avons identifié les auteurs. C’est pourquoi, nous avons demandé explicitement l’arrêt immédiat de toute activité de tris, de dépôt de végétaux ou autres sur nos terrains dans l’attente de plus amples informations.” Les auteurs ? La société Chailan, confirme l’EPF.

“Nous avons toujours fait cela”

Ironie de l’histoire, cette entreprise a emporté un marché de débroussaillement de l’EPF en 2019. Elle travaille également pour la métropole Aix-Marseille Provence, la Ville de Marseille et l’université Aix-Marseille. “Il n’y a aucun lien entre le terrain des Pâquerettes et celui-ci”, jure Julien Robineau, un des associés du groupe familial, aux côtés notamment de la conseillère régionale Monique Robineau (LR). Heureux hasard lorsque nous l’appelons, celui-ci explique être justement en voiture avec le propriétaire du terrain de Château-Gombert. Ou plutôt, l’ancien propriétaire. “Quand le terrain a été racheté par l’EPF [en 2018], un accord oral a été passé pour que monsieur Cerruti en garde la jouissance”, assure encore l’entrepreneur, approuvé par ce dernier. “Nous avons toujours fait cela, nous labourons le terrain pour ensuite l’ensemencer et tous les trois ans, nous l’enrichissons de copeaux de bois.”

“Seulement 200 mètres cubes” de déchets verts, soit entre 30 et 60 tonnes, ont été déposés sur ce terrain, tient à préciser Julien Robineau, “et sans pesticides”. “Je ne comprends pas ce qui se passe. On met tout sur notre dos alors que nous recyclons, nous réutilisons les copeaux pour amender les terres, se défend l’exploitant. Après, on plante de la luzerne et on la donne aux paysans qui ont des chevaux à Saint Éloi.” Reste qu’à partir de 100 mètres cubes, l’entreposage de déchets verts doit respecter le règlement des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) qui impose de nombreuses réglementations de prévention des risques environnementaux.

Des déchets provenant de chantiers pilotés par la Ville

“On nous demande de recycler, nous le faisons et aujourd’hui on me le reproche !”, s’agace encore Julien Robineau, qui avoue n’être “pas très à l’aise avec la paperasse”. Autre exemple : un peu plus loin, sur un autre terrain, sa société a entreposé d’autres déchets. Tout aussi naturels, mais beaucoup moins compostables, puisqu’il s’agit de rochers venant tout droit… du parc national des Calanques. De Sugiton, très précisément, comme l’indique la plaque scellée sur l’un d’eux. “Ils proviennent d’un chantier réalisé en 2019 au belvédère de Sugiton et piloté par la Ville”, certifie le parc national qui n’a donc pas suivi la destination des déchets.

Sur un terrain de la Soleam, des roches provenant du Parc des calanques ont été retrouvées. Photo : DR

Le terrain sur lequel ils étaient jusqu’à il y a peu entreposés ? Une parcelle appartenant à la société publique Soleam, qui visiblement n’était pas plus au courant que l’EPF de l’utilisation de ses terrains. Quant au maître d’ouvrage, en l’occurrence la Ville, elle est censée assurer la gestion de ces déchets jusqu’à leur élimination ou valorisation finale. Sauf que celle-ci ne semble pas être informée de la présence de ces pierres du littoral Sud dans le Nord de la ville. Elle confirme cependant que le nom en bas de la facture est bien celui de Chailan. “Nous avons tout vidé. Les rochers servent maintenant à sécuriser le stade des Micocouliers. Ils étaient stockés là en attendant”, justifie pour sa part Julien Robineau qui résume l’histoire à celle de “deux rochers”.

Plainte d’Anticor qui y voit “un détournement d’argent public”

C’est du détournement d’argent public, car il s’agit de marchés publics. Amener ces déchets à la décharge a un prix, les jeter n’importe où revient à faire passer cet argent dans leur poche.

Jean Sansone, AnticoR 13

Ces deux rochers sont pourtant tout un symbole pour Jean Sansone. Le représentant dans le département de l’association Anticor suit l’affaire de près. “Il y a en tout une dizaine de terrains, qui appartiennent au département, à la Soleam… croit-il savoir. C’est du détournement d’argent public, car il s’agit de marchés publics. Amener ces déchets à la décharge a un prix, les jeter n’importe où revient à faire passer cet argent dans leur poche.” Jean Sansone compte ainsi faire remonter le dossier à la branche nationale de son association, qui pourra se constituer partie civile et déposer plainte. La Dreal, la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement s’est également saisie de l’affaire.

Selon nos informations, l’histoire est aussi arrivée jusqu’aux oreilles de l’Oclaesp, l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique. Mais il est peu probable qu’il soit pris en charge à ce niveau, le délit correspondant à une violation du Code de l’environnement étant difficilement caractérisable. D’autant plus que, comme le glisse une source au sein de cet organisme : “dans les Bouches-du-Rhône, les décharges illégales sont un sport national.”

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Commentaires

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  1. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    dans le BdR les décharges illégales, un sport national… L’essentiel c’est de participer…!

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  2. Jacques89 Jacques89

    1) Les déchèteries ne doivent pas être accessibles aux entreprises (même si certaines collectivités acceptent leurs déchets) car comme leur nom l’indique ce sont les « ménages » qui financent (la jurisprudence est constante).
    2) L’Etat n’a jamais imposé aux chambres consulaires de mettre en place des filières spécifiques. Leurs adhérents doivent donc se débrouiller. Ce sont les ADEME financées par de l’argent public qui sont chargées d’organiser le recyclage. Manifestement cela ne fonctionne pas.
    3) Dans d’autres régions ce sont les tas de fumier qui sont stockés en bout de champ pendant les périodes de culture alors que la règlementation l’interdit. La concentration de nitrates en un seul point est un risque de pollution des nappes phréatiques.
    4) La plupart des entreprises font aujourd’hui payer à leurs clients le recyclage de leurs déchets (ceux des clients) ce qui est bien « normal ». Le plus souvent ces frais sont réduits à minima pour permettre la remise d’un prix concurrentiel et c’est là que les problèmes commencent.

    Conclusion : lorsque des services aussi importants que l’eau, l’énergie, les déchets et certains transports sont décentralisés, chacun fait ce qu’il peut dans son coin en fonction de l’impact électoral qu’auront ses actions. L’intérêt général reste secondaire. Et pour traiter de l’intérêt général, l’échelle de la nation reste la plus pertinente.

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  3. PromeneurIndigné PromeneurIndigné

    La décentralisation comme toujours c’est : passe la balle à ton voisin ! La répartition des compétences entre les différentes structures est devenue la répartition des incompétences ! C’était déjà compliqué avec trois niveaux : communes, départements Etat… mais désormais il faut être au moins agrégé de droit public pour comprendre cette usine à gaz, qu’est devenue la décentralisation !. Et nos décideurs se préparent déja à sortir un nouveau texte, comme si c’était une priorité !

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    • Avicenne Avicenne

      Surtout si on y ajoute les différents « offices et organismes « à encore plusieurs échelons avec des relations verticales, horizontales, transversales, circulaires… Dans ce magma avec sa pléthore d’employés : personne ne sait rien, c’est pas moi c’est l’autre … les vaches regardent passer le train !

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  4. jo147 jo147

    Peut-on en savoir un peu plus sur le lien entre l’entreprise Chailan, qui semble ne pas être à l’aise avec l’application de la loi, et Monique Robineau, élue régionale, candidate LR à Allauch, etc ? Si je ne me trompe pas, son nom complet est Monique Robineau-Chailan. J’ai l’impression qu’on est au-delà du simple statut d’associée.

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  5. petitvelo petitvelo

    Dommage que ce recyclage ne semble pas dans les clous réglementaires, car il semblait bien fonctionner

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