À Arles, les saisonniers agricoles confinés attendent des réponses et de la considération

Reportage
par Sandrine Lana & Hélène Servel
le 15 Juin 2020
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Dans le nord-ouest des Bouches-du-Rhône, des saisonniers agricoles venus d’Espagne sont confinés. Testés positifs au coronavirus ou "cas contacts", ils sont dans le flou sur leur avenir, sans salaire, ni indemnité pour l’instant. Trois lieux de vie sont en confinement, dont l’un à Arles où Marsactu s’est rendu.

Des saisonniers agricoles confinés au Mas de la Trésorière en Camargue. Photo : DR

Des saisonniers agricoles confinés au Mas de la Trésorière en Camargue. Photo : DR

Au Mas de la Trésorière, des travailleurs agricoles saisonniers au repos forcé cherchent l’ombre sous le figuier ou fuient les bourrasques de vent qui balaient la cour. Dans les couloirs de cette bâtisse aux murs décrépis mais récemment rénovée pour pouvoir accueillir les travailleurs saisonniers, on parle espagnol, arabe, anglais… Depuis près de dix jours pour certains, ils attendent des informations claires sur leur situation : sont-ils ou non positifs au coronavirus ? Vont-ils travailler à nouveau dans les champs camarguais ou rentrer en Espagne, d’où ils sont partis ? Pendant ce temps, ils se retrouvent confinés au milieu des rizières et des champs de céréales.

Lire notre article sur la mauvaise gestion des foyers de Covid-19 chez les travailleurs détachés agricoles.

Un confinement précaire

Les quelque 130 femmes et hommes qui ont atterri ici arrivent d’Espagne mais sont originaires du Paraguay, de Colombie, du Mali, de Guinée… Pour eux, la France est la promesse d’un travail dur mais plus rémunérateur que dans leurs pays, pour nourrir leurs familles qui y sont restées. Maria* est péniblement assise sur une chaise en plastique dans la cour. Ses jambes sont boursouflées de piqûres d’insectes. Des punaises de lit ont été vues dans les logements et les moustiques tigres sont arrivés en Provence.

Mohamed et Jeferson se grattent également les bras, rougis par les démangeaisons. « J’ai fait 20 km à pied à travers cette campagne pour trouver un spray anti-insecte« , explique Jeferson, enregistrement GPS de son trajet en guise de preuve de ce qu’il avance. Sur place, aucune trousse de premier secours et on manque de tout. Un médecin de ville et un médecin de la Mutuelle sociale agricole (MSA) sont venus constater la situation. « On a rarement vu ça… Difficile à croire », lâche l’un d’eux, bouche bée devant ces travailleurs laissés pour compte. 

Depuis vendredi, la Croix Rouge française locale organise des visites sur les sites d’hébergement comme celui-ci. Mandatée par la préfecture, elle assure la fourniture de biens de première nécessité (alimentation, médicaments, kit d’hygiène), veille au suivi sanitaire des personnes et assurera un dialogue permanent avec les saisonniers. Selon un travailleur sur place, aucune traduction en espagnol n’aurait été assurée entre les soignants et les travailleurs alors que peu d’entre eux sont francophones. 

En ce moment, une fois par semaine, Terra Fecundis fait venir des gens de Murcia, sans avoir fait de test et ces gens vivent parmi nous. Ils savaient que le virus était très fort en Espagne.

C’est le premier contact avec la société civile pour les 130 travailleurs installés à une dizaine de kilomètres d’Arles et sans véhicule. Impossible d’être autonomes dans leurs déplacements, pour se ravitailler ou accéder aux soins de premier recours. Une fois par semaine, un « chef de camp » emmène les saisonniers faire leur courses une fois par petits groupes. Sans travail pendant ce confinement, certains se retrouvent sans aucune ressource financière. En milieu de semaine, Terra Fecundis, la société d’intérim qui les emploie, a octroyé une bouteille d’huile, une bouteille de lait et une bouteille d’eau à chacun… « On fait quoi avec ça ? On n’a pas la base, quelques légumes…« , lance Maria venu ramasser des laitues en remontant dans la chambre qu’elle partage avec d’autres femmes, dont certaines ont été diagnostiquées positives au Covid-19.

La colère monte

D’autres ont des propos encore plus virulents, comme Lamine, arrivé en France le 17 mars, au moment du confinement total. Depuis trois mois en France, il a travaillé dans la région d’Avignon avant d’être amené en Camargue dans un domaine qui produit des abricots, des pêches et des melons. Selon lui, « les conditions de travail pendant le confinement étaient très mauvaises ». Après une semaine confiné au Mas de la Trésorière dans des conditions plus que triviales, il n’en peut plus : « C’est comme si on était dans des ghettos de nazis, des camps de concentration et eux dans leurs bureaux depuis Murcia [siège de Terra Fecundis] bien assis, ils font envoyer des gens ici pour nous tuer. Voilà l’histoire, voilà ce qu’il se passe.”, s’énerve-t-il. « En ce moment, une fois par semaine, [Terra Fecundis] fait venir des bus et des fourgons avec des gens de Murcia, sans avoir fait de test et ces gens vivent parmi nous. Ils savaient que le virus était très fort en Espagne. » Contactée, la société Terra Fecundis, n’a pas répondu à nos sollicitations.

On doit porter plainte collectivement. Mais on ne sait rien de comment faire selon les règles de la loi française.

Certains travailleurs arrivés en France début mai n’ont même pas travaillé et ont été placés directement en confinement, testés positifs au Covid ou comme « cas contact ». Après un court confinement, ils ont pu regagner l’Espagne la semaine passée, dans l’une des camionnettes de l’entreprise. Dans l’autre sens, les convois continuent d’arriver malgré les premiers cas avérés de travailleurs infectés.

Porter plainte ?

Certains travailleurs envisagent de porter plainte collectivement contre Terra Fecundis. « Tout le monde, ceux qui seront testés positifs et les autres, a le droit de porter plainte contre cette entreprise. Nous tous, on doit porter plainte collectivement », déclare Lamine d’un ton déterminé. Mais pas facile de le faire dans un pays dans lequel on vient d’arriver, dont on ne connaît rien et dont on ne parle souvent pas la langue. « On ne sait rien de comment faire selon les règles de la loi française. », poursuit-il.

Sans succès, les saisonniers ont d’ailleurs déjà de porter plainte, comme le raconte une scène filmée et mise en ligne pas l’un des saisonniers que nous avons pu consulter. Alors que la tension était montée parmi les hébergés au début de ce confinement forcé, la gendarmerie avait été dépêchée sur place pour constater un rétroviseur cassé sur un véhicule de l’entreprise. A ce moment-là, certains travailleurs ont interpellé un gendarme, lui demandant d’accepter d’enregistrer leur plainte. Celui-ci a refusé, leur suggérant de le faire lorsque leur période de confinement sera levée… L’auteur de la vidéo a depuis été licencié pour avoir diffusé ces images.

Les travailleurs nous demandent si nous avons des contacts de syndicats, d’avocats… certains n’en peuvent plus d’être dans « un trou paumé«  alors qu’ils voudraient travailler et ne se sentent pas malades. Contactée par certains travailleurs, la CFDT va accompagner dans leurs démarches ceux et celles qui souhaitent porter plainte. 

Où sont les résultats des tests Covid ?

Une autre difficulté s’impose à celles et ceux qui comptent porter plainte : l’absence des résultats des tests. Effectués ces derniers jours dans un des centres de dépistage mis en place par l’ARS et la préfecture, les travailleurs restent sans aucune nouvelle des résultats.

Pourtant ce vendredi 12 juin, la préfecture annonçaient pourtant 114 cas positifs. Au même moment, la sous-préfecture d’Arles parlait, quant à elle, de 200 cas. Quant à la transmission des résultats aux concernés, les préfecture explique qu’« en principe, ce sont les médecins de l’ARS qui contactent les personnes positives pour les informer. Comme ces résultats arrivent au fur et à mesure, l’information des personnes concernées se fait progressivement ». Mais au moment où nous terminons ces lignes personne ne leur a expliqué quel organisme leur faisait passer les tests et aucun document prouvant qu’ils les avaient effectués ne leur a été délivré

L’impatience devient palpable, d’autant plus que les résultats sont une condition sine qua none pour pouvoir entamer des démarches judiciaires. « On attend d’avoir les résultats de nos tests personnels pour pouvoir attaquer l’employeur« , promet d’ailleurs Lamine. Pour le reste, les saisonniers confinés là ne savent pas s’ils vont pouvoir regagner l’Espagne ou retourner travailler et si demain ils auront de quoi subvenir à leur besoins.

Un système d’intermédiaires

En temps normal, de nombreux travailleurs viennent du Maroc via des contrats de droit français, leur assurant une protection sociale et smic horaire (10 euros brut de l’heure). Suite à la fermeture des frontières extérieures de l’Union européenne, dans le contexte de la pandémie, ces ouvriers n’ont pas pu se rendre en France. C’est là qu’interviennent des entreprises de travail temporaire (ETT) comme Terra Fecundis. L’employeur des salariés confinés au Mas de la Trésorière, propose des saisonniers aux exploitations de plus de 200 hectares pour un salaire horaire compris entre 5 et 7,70 euros, selon les saisonniers rencontrés. Le logement et la nourriture sont pris en charge par l’entreprise. L’exploitant français, quant à lui, rémunèrerait l’ETT entre 16 et 17 euros par heure. C’est l’ETT qui répartie Les saisonniers dans les différentes exploitations ayant sollicité de la main-d’œuvre. 

Depuis 2016, des magistrats français mènent une enquête sur une possible affaire de fraude à la sécurité sociale par Terra Fecundis. Reporté en raison de la crise sanitaire, Un procès devait se tenir du 12 au 14 mai en correctionnelle à Marseille. L’entreprise est accusée d’avoir mis à disposition des milliers de travailleurs en France pendant plusieurs années, en omettant de les déclarer légalement, sans salaire minimum ou congés payés et sans payement des heures supplémentaires. Plus de 112 millions de pertes sont estimées pour la Sécurité sociale.

 

* Tous les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes rencontrées, pour garantir leur anonymat.

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Sandrine Lana
Journaliste indépendante qui a quitté l'hyper-centre de Marseille pour l'hyper-vert de la Provence. Je travaille sur les thématiques médico-sociales, sociétales et migratoires pour la presse française et belge. J'associe parfois mon travail à celui d'illustrateurs pour des récits graphiques documentaires.
Hélène Servel

Commentaires

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  1. Un électeur du 9 ème Un électeur du 9 ème

    Merci à Sandrine Lana & Hélène Servel pour cette enquête pleine de vérité.
    Article saisissant sur les conditions de travail dans l’agriculture française en général et dans l’agriculture provençale en particulier. Une société basée en Espagne pratique la traite d’esclaves intérimaires e il le fait avec la bénédiction des autorités françaises.
    En outre le gouvernement français impose plus de deux mois de confinement à l’ensemble de la population de France et il laisse rentrer des migrants saisonniers sans même s’assurer de leur conditions sanitaires ou d’exiger une période de quarantaine. C’est se moquer du monde !

    De nombreux lecteurs de Marsactu se sont émus des risques du covid – 19 et ont fait part de leur nombreux commentaires ici même mais sur cette situation c’est le silence absolu dans le fil des commentaires. Bien sûr il y a les élections municipales à Marseille et ailleurs mais les conditions de travail dans l’agriculture de nos régions et le respect de l’humain sont tout aussi importantes de même que la fourniture de fruits et légumes dans nos régions qui est une nécessité quotidienne pour chacun.

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    • Titi du 1-3 Titi du 1-3

      La politique c’est comme le foot, les supporters ne s’intéressent qu’aux matchs et classements, les dessous, bof…….
      J’ai plusieurs fois pris en stop des esclaves agricoles sur la D113 entre St Martin et Salon, ils étaient muets sur leurs employeurs et conditions d’exploitation.

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  2. Choase Choase

    Merci pour cet article édifiant…. ça vaut le coup de consommer local…

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  3. Brallaisse Brallaisse

    Les fruits et légumes doivent êtres étiquetés , c’est la Loi .
    De ce fait , j’ai constaté lors d’une interview d’un élu local qui défendait ce système de saisonniers que sous sa trombine était mis en avant justement son étiquette , et Oh ! surprise , il y avait « Divers Gauche ». Soit il y avait tromperie sur la marchandise ou alors je n’ai pas suivis le film.

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