À Puyricard, la possible installation d’une éleveuse de cochons laineux sur une parcelle de forêt déchaîne les passions. Après avoir donné son accord, la mairie d’Aix a préempté in extremis l’un des terrains qui lui avaient été attribués, sous la pression des riverains. La jeune femme porte l’affaire devant le tribunal administratif.

Voilà une histoire que le bon vieux Jean de La Fontaine n’aurait pas reniée. Il en aurait tiré une de ces fables truculentes et sentencieuses où se croiseraient une jeune et belle fermière, des gorets au dos bouclé et des puissants qui ne veulent pas que l’on vienne leur pourrir les prochaines échéances électorales. Las, chez Marsactu, l’on n’écrit pas en vers ; voici donc – banalement – le récit en prose.

Sur l’autoroute A8, les camions avalent le bitume à vive allure. À Ventabren, la circulation sur la deux fois trois-voies n’effraie pas plus que ça les quatre-vingt-dix bestiaux qu’élève Meghan Arnouni sur une langue de terre contigüe. « Ils sont beaux, hein ? », interroge la demoiselle – cheveux noirs en boucles rebelles et yeux pétillants. Beaux ? Des porcs ? À y regarder de plus près, ils ne sont pas moches, c’est vrai. Car Meghan Arnouni, 25 ans, s’est lancée dans l’élevage biologique d’une rareté : le cochon laineux. « J’aime ce qui est rustique, ancien. Je ne voulais pas d’une race industrielle ou hybride. »

Photo Coralie Bonnefoy.

Ce cochon-là, originaire d’Europe de l’Est, ressemble plutôt à un mouton. Avec sa toison permanentée, c’est un peu le chaînon manquant entre le caniche froufrouteux et le fier cochon corse. Caractéristiques (outre son improbable pilosité) ? L’animal prise peu l’enfermement, demande un élevage un plein air et sa viande – délicate, persillée – est l’équivalent porcin de celle, très sélect, du bœuf de Kobé.

Biochons

Meghan, et son père, avec qui elle est associée dans l’affaire baptisée Biochons, se mettent donc en quête, il y a quatre ans, de terres appropriées. Leur projet est double : faire pousser légumes, fruits et aromatiques en permaculture en plein champ d’un côté ; élever les porcs laineux en forêt de l’autre. « Il y a deux ans, la société d’aménagement foncier et d’établissement rural [la Safer, organisme chargé de réguler le marché des terres agricoles et de faciliter leur accès aux agriculteurs, ndlr] nous annonce qu’il y a des terres disponibles à Puyricard. Idéales pour nous ! », glisse la volubile Aixoise. Soit un hectare et demi de prés sur lequel l’éleveuse réalise des restanques pour ses futures cultures ; et plus de huit hectares de forêt méditerranéennes pour une production de quarante-huit cochons annuels.

Le 13 juin dernier, l’agricultrice présente son projet lors d’une pré-commission en mairie d’Aix-en-Provence. « J’ai été claire, je n’ai rien caché. J’avais mon porte-vue qui détaille tout. Et ils ont dit me soutenir », reprend-elle, encore sonnée par la suite des événements. Max Lefèvre, directeur général de la Safer Paca, confirme : « J’ai moi aussi rencontré des élus et au départ la Ville était tout à fait favorable à cette installation. » Le 21 septembre, Meghan Arnouni signe une promesse de vente avec la Safer. Mais le 18 octobre, la mairie d’Aix fait machine arrière. Elle se substitue au conseil départemental et préempte contre toute attente la parcelle forestière au titre de la protection des espaces naturels sensibles (ENS).

Joint par Marsactu, Jean-Pierre Bouvet, adjoint de quartier à la maire d’Aix en charge de Puyricard, ne souhaite délivrer aucun commentaire officiel en raison de la procédure judiciaire en cours. « Ce terrain n’est pas fait pour des cochons, aussi laineux qu’ils soient. Cela créerait des nuisances pour les riverains et nous souhaitons préserver ces terrains au nom de la défense de l’environnement », souffle-t-on néanmoins en mairie.

« À cause des odeurs et des mouches »

Surtout, l’annonce de l’acquisition des terrains forestiers par Biochons, a fait l’effet d’un largage de bombe atomique au cœur du paisible et huppé quartier de Puyricard, 12 000 habitants, rattaché à la commune d’Aix. Le directeur de la Safer PACA résume :

« Élever des porcs à Puyricard ? Mais c’est presque vécu comme une provocation dans cette banlieue très chic d’Aix ! Pourtant, dans les années 50 et 60, chaque mas, chaque bastide du coin avait son cochonnier. Mais maintenant, les gens ont une vision fantasmée de l’agriculture.

Et dans ce pays aixois au foncier très cher, les terres agricoles sont sans cesse grignotées à des fins immobilières. Le long de la route qui mène au bois préempté, les murets au cordeau et les lourds portails disent l’opulence des maisons qu’ils protègent. Plusieurs riverains de la forêt acquise par Meghan Arnouni ont manifesté avec force leur refus. L’un d’eux, qui réclame l’anonymat, rit jaune : « Vous me demandez pourquoi je ne veux pas de cochons à côté de chez moi ? Mais à cause des odeurs, des mouches vecteurs de virus… Ce terrain est trop proche des maisons. » Le discours poli tenu au téléphone tranche singulièrement avec celui, virulent, auquel la jeune femme dit avoir dû faire face ces dernières semaines : « Je peux comprendre qu’on ne soit pas d’accord avec mon installation ; mais tout est dans la manière de l’exprimer… »

L’histoire de retrouvailles

Photo Coralie Bonnefoy.

Meghan Arnouni a beau avoir un sacré tempérament, elle s’avoue choquée. Pour décrédibiliser son projet, quelques habitants du village n’ont pas hésité à distordre très franchement la réalité et à faire courir les rumeurs les plus folles. Comme la construction d’une porcherie, d’un abattoir, voire d’une usine de gélatine… « Rien de tout cela n’est vrai », répond l’exploitante dans un haussement d’épaule fataliste. « Sur le terrain, il n’y aurait eu que 8 à 10 cochons par hectare [quand la norme bio en autorise jusqu’à 14, ndlr], avec une zone tampon pour les maintenir à plus de 50 mètres des habitations. » Les explications de l’Aixoise n’apaisent pas la pugnacité des opposants qui culmine lors d’une réunion d’information en novembre où la jeune femme est particulièrement malmenée, comme en témoigne une vidéo dont elle dispose et que nous avons pu visualiser. « J’avoue que j’ai été heurtée par la manière dont elle a été traitée, par l’agressivité à son endroit et les propos mensongers sur son projet », s’émeut Anne-Christel Fogliani, la présidente du CIQ de Puyricard, dont l’association a choisi de ne pas prendre parti sur ce dossier.

Entre autres délicatesses, Meghan découvre que sa probité est mise en cause par le fait qu’elle possède deux noms. Elle apparaît tantôt sous le nom de Boudeau, tantôt sous celui d’Arnouni. « On a dit des trucs dégueulasses sur nous : que nous étions un couple, que nous étions des escrocs », s’enflamme-t-elle. La réalité est simple et complexe à la fois. La jeune femme n’a rencontré son père biologique, Fouzi Arnouni, qu’à l’âge de 16 ans. Elle a entrepris une procédure en changement de nom qui va aboutir sous peu, explique-t-elle. Avant de s’excuser, soudain moins bavarde, de devoir aborder des questions intimes : « Quand j‘ai retrouvé mon père, je n’ai pas eu envie de le quitter. Mais il nous fallait un projet commun. Parce que nous ne nous connaissions pas, que n’avions pas d’attache l’un à l’autre. » C’est ainsi qu’est née l’aventure Biochons.

Préemption politique et « mépris de classe »

Le 6 décembre dernier, c’est au nom du père et de sa fille que l’avocat Lucien Simon attaque la préemption municipale devant le tribunal administratif. Au motif, notamment, « de l’insuffisance de motivation de la décision », en ce qui concerne en particulier l’usage futur du site. En mairie, on convient d’ailleurs que l’on envisage « de laisser ces terres vierges ». Pour l’avocat, « la commune n’a bien entendu aucun projet et il ne s’agit que d’une préemption politique ». Maître Simon envisage de lancer une procédure en référé pour ne pas avoir à attendre un jugement au fond qui pourrait n’intervenir que d’ici à dix-huit mois. L’urgence tient au préjudice subi par les exploitants qui n’ont pas pu vendre, encore, leurs premiers cochons sous label bio et doivent débourser entre 3000 à 4000 euros par mois en frais d’alimentation supplémentaires.

La Safer ne doute pas, elle non-plus, d’une décision à visée purement électoraliste. L’organisme décide le 14 février de s’associer officiellement au recours formé par Biochons. « L’argument de la préservation de la biodiversité déployé par la mairie est un alibi », balaye Max Lefèvre. Le porc laineux, parce qu’il aère les terres et disperse les graines, est au contraire utilisé comme agent (naturel) d’entretien dans les espaces montagneux en Europe de l’Est. « Entre une pétition qui compte quelques dizaines d’électeurs potentiels et une éleveuse de porcs, qui croyez-vous que la Ville a choisi ?, interroge encore le directeur général de la Safer Paca. Nous voulons dire à la mairie que nous ne sommes pas dupes ! »

« Alors, ça pue ? »

Au bord de la parcelle le long de l’autoroute, à Ventabren, les cochons attendent depuis deux ans qu’on leur offre enfin un terrain adapté. Meghan Arnouni, venue les nourrir, analyse : « Tout ça, c’est parce que les élections approchent, je le sais bien. Et moi je ne pèse pas lourd. » Ça grogne et ça fritte à l’heure où elle distribue lentilles et fèves bios. Elle flatte le dos d’un gros mâle de 120 kg. Puis se marre : « Alors, ça pue ou pas ? » Même au ras de la barrière, même au plus près de la boue dans laquelle les porcelets vautrent leurs frisettes, non, ça ne pue pas.

Meghan Arnouni secoue ses boucles brunes pleines de poussière et réfléchit à haute voix :

En fait ce que l’on rejette, c’est les cochons ; mais moi aussi. Et ce que j’ai ressenti dans cette affaire c’est du mépris de classe. Pour eux, je suis juste une plouc. Et dans leurs têtes, c’est comme si les paysans n’avaient plus leur place dans « leur » campagne.

De bonnes âmes ont suggéré à la jeune femme « d’aller plutôt dans les Cévennes. » Mais la native d’Aix n’envisage pas de quitter famille et amis. « Pour la forêt, j’irai jusqu’au bout ! Parce ce que c’est ma terre et que j’ai horreur de l’injustice ! », prévient-elle. Si le tribunal lui donne raison, par souci d’apaisement, sans doute n’y installera-t-elle pas ses gorets frisés. Elle s’est donc mise en quête d’un nouvel espace forestier, autour d’Aix, pour les accueillir.

La morale de cette fable – aussi inéluctablement que le loup finit par boulotter l’agneau –, c’est qu’on met moins de bâtons dans les roues de celui qui pèse lourd électoralement. Imaginons un instant que les aimables pourceaux à bouclettes de Biochons aient eu le droit de vote, qui sait si son épilogue n’en aurait pas été fort différent ?

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