“On attendait des excuses” : au procès de la rue d’Aubagne, la frustration des familles

Actualité
le 11 Déc 2024
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Elles sont venues chercher des réponses, mais aussi une confrontation, souvent impossible, avec les mis en cause des effondrements. Après plus d'un mois de procès, quatre familles de victimes se confient à Marsactu.

Hommage aux huit victimes du 5 novembre 2018, devant la dent creuse de la rue d
Hommage aux huit victimes du 5 novembre 2018, devant la dent creuse de la rue d'Aubagne. (Photo : Cby)

Hommage aux huit victimes du 5 novembre 2018, devant la dent creuse de la rue d'Aubagne. (Photo : Cby)

Certains, comme les parents de Simona Carpignano, n’ont pas manqué une seconde de débat au procès de la rue d’Aubagne. D’autres, comme le fils de Fabien Lavieille, ont mis la vie qu’ils ont poursuivie ailleurs entre parenthèses le temps de se rendre au tribunal, quelques jours, pour entendre et aussi pour parler. D’autres encore, marseillais, comme les familles de Chérif Zemmar et Ouloume Saïd-Hassani, ont sacrifié leur énergie, des journées de travail et des soirées en famille pour venir “se confronter” aux mis en cause du drame. Parfois avec beaucoup de “frustration”. Alors que la fin du procès approche, Marsactu a recueilli les ressentis des proches de quatre des huit victimes décédées le 5 novembre 2018.

Mon père aurait été content d’être l’étendard de cette lutte

Ce mardi 10 décembre, juste avant le début de plaidoirie de son avocate Stéphanie Spiteri, Léo Lavieille, 26 ans, attend devant le tribunal avec sa valise. Il a quitté tôt Paris, où il vient d’entamer sa carrière professionnelle dans l’industrie musicale, pour passer la fin d’année à Marseille. “Bien entouré” de ses amis, sourit-il. Le jeune homme a perdu sa mère à l’âge de huit ans et son père, Fabien Lavieille, à vingt ans, dans les effondrements du 65 rue d’Aubagne. Il n’a pas assisté au défilé des témoins politiques de ces dernières semaines. Et garde le souvenir des premiers jours de l’audience, où il a écouté les experts, puis raconté son histoire.

“C’était super intéressant, au-delà de se demander qui est mis en cause, de comprendre comment l’immeuble est tombé. Je veux dire, physiquement. Pour se réapproprier l’histoire, c’est important”, déroule-t-il. Puis vient le temps des victimes, où Léo est appelé à raconter à la barre qui était son père. “Au début, je l’abordais tranquille. Puis finalement, émotionnellement, c’était vraiment quelque chose. Il y avait la photo de mon père projetée en grand devant moi et devant toute la salle”, se souvient-il. Surtout que, contrairement à la majorité des familles, Léo est toujours venu seul. “C’était important pour moi de vivre le truc à ma manière”, explique-t-il.

Concernant le jugement, le jeune homme dit ne pas être “en quête de vengeance”. D’ailleurs, il n’a pas poursuivi sa propriétaire, qu’il décrit comme “une vieille dame avec ses propres fragilités, pour qui l’appartement du 65 n’était qu’un petit complément de retraite”. Mais il attend que “cela serve de leçon politiquement et socialement. Mon père, paix à son âme, était malade et n’aurait pas vécu jusqu’à 80 ans. Mais aujourd’hui encore, il y a des familles et des bébés qui vivent dans des logements insalubres. Mon père aurait été content d’être l’étendard de cette lutte.”

Je me disais que le procès allait m’apaiser

Le public est venu en nombre assister à cette dernière matinée de plaidoiries des parties civiles. Une ultime suspension d’audience, et la parole sera au dernier avocat, Brice Grazzini, qui plaidera pour les familles de Ouloume Saïd-Hassani et Chérif Zemmar. Dix minutes de pause avant la reprise qui ne suffisent pas à Lynda Larbi, cousine de ce dernier, à expulser toute sa “colère”. Elle qui n’a quasiment manqué aucune journée de débats, jonglant entre sa vie de jeune maman et son travail, un restaurant familial. Au péril de sa santé physique et mentale.

“Je suis à bout, souffle la trentenaire. Je me disais que le procès allait m’apaiser, mais c’est plutôt le contraire. Les premiers jours, j’avais encore les mots. J’arrivais à exprimer ce que je ressentais. Aujourd’hui, il n’y a plus rien qui sort. Je savais que j’allais avoir en face de moi des gens qui n’allaient pas se remettre en question. Mais c’est quand même dur.” Lynda, comme le dira son avocat quelques minutes plus tard au cours de sa plaidoirie, fait partie de “ces proches qui ont oublié leur douleur et se sont oubliés eux-mêmes”. Immédiatement après, Lynda et sa mère devront aller faire tourner leur restaurant. Et prendre soin de la mère de Chérif, venue d’Annaba en Algérie pour assister à l’audience. Une pause ? Des vacances ? “Si vous saviez tout ce que ça m’a coûté de faire venir la famille pour le procès…”

“C’est à ce moment que tout s’est éclairé pour nous

Les parents de Simona Carpignano ont quitté le Sud de l’Italie pour chercher au procès des réponses, et “se confronter à ceux qui n’ont pas respecté la dignité des habitants”, indiquent-ils. Du début à la fin des débats, la mère de Simona n’a jamais cessé de prendre des notes, carnet en main, casque pour la traduction dans les oreilles. Les trois jours consacrés aux expertises, elle n’a cessé de se lever pour s’approcher des écrans dans la salle et voir au plus près les détails du 65 rue d’Aubagne, où sa fille logeait et où elle s’était elle-même rendue deux fois. “C’est à ce moment que tout s’est éclairé pour nous, souffle-t-elle. On a compris que rien n’avait été fait pour éviter les effondrements. C’était encore pire ce qu’on imaginait.”

“Tout le monde savait, et aucun n’a eu la volonté de soigner les immeubles, voilà ce qu’on a appris, ajoute le père de Simona. Au tribunal, on a vu qu’ils persistaient à donner des fausses excuses, mais depuis le premier jour, je n’ai vu aucun signe de compassion.” Pour la mère de Simona, c’est une “grande douleur de ne pas avoir entendu de pardon. Ni Simona, ni Pape, ni Taher, ni Chérif, ni Ouloume, ni Fabien, ni Marie-Emmanuelle, ni Julien ne reviendront, avec ou sans excuse. Mais on attendait des excuses. Pour notre sérénité”.

“J’aurais pu ne pas être là

Une “frustration” partagée par Imane Saïd-Hassani, qui vivait avec sa mère Ouloume et son petit frère lorsque leur immeuble s’est effondré. “On n’a pas entendu ce qu’on voulait entendre. Je suis venu du début à la fin pour entendre des explications que je n’ai pas eues. Personne n’a porté des mots de regrets, personne n’a reconnu les manquements”, déplore-t-il. À ses côtés, pour le dernier jour des plaidoiries, dont celle de l’un de leurs avocats, Brice Grazzini, le petit frère d’Imane est venu. Lui qui a perdu sa mère après lui avoir dit au revoir devant l’école, le 5 novembre 2018.

Après les effondrements, Imane et son frère n’ont jamais reçu aucun appel de leurs propriétaires, la famille Ardilly. Les débats d’audience ont même révélé que six ans plus tard, la famille Ardilly n’a pas rendu à la famille Saïd-Hassani la caution de son appartement effondré. C’est aussi lors des débats qu’Imane a appris que l’immeuble qu’il a habité, dans 25 mètres carrés loués 460 euros par mois, avait été frappé par deux arrêtés de péril. “Nous, on faisait remonter les problèmes et personne ne nous écoutait. Depuis les effondrements, on a coupé contact avec eux”, lâche-t-il aujourd’hui.

Imane a échappé au drame parce qu’il était parti travailler tôt, ce matin-là. “J’aurais pu ne pas être là. On aurait pu ne pas être là à raconter la réalité. Eux, en face, ils auraient été là. Et des fois, je me demande : qu’est-ce qu’ils seraient venus inventer ?”

L’audience est suspendue et reprendra jeudi matin, avec les réquisitions du procureur.

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Commentaires

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  1. MaxMama13 MaxMama13

    Il faut savoir qu’Ouloume, son jeune fils et son fils adulte ont vécu plusieurs années dans ce taudis, dont les propriétaires, la famille Ard. constituée en SCI, avait menti sur la superficie. Ils ont été laissés, quand leur plancher s’est effondré, sans sanitaires pendant des semaines. Ils vivaient déjà sans chauffage. Ça, des propriétaires bailleurs ? Des suceurs de sang plutôt. Le logement ne doit plus être une source de profit au détriment de toute autre considération. Ce sont des vies humaines, dont les propriétaires sont responsables quand ils osent leur louer des taudis en profitant de leurs faiblesses. Honte à eux! Une mère et morte et tant d’autres.

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