L’exposition “Ne m’oublie pas” met des visages sur les migrations qui ont façonné Marseille

Échappée
le 23 Nov 2024
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De Belsunce à Belsunce. Photographiés par le studio Rex, dans ce quartier populaire marseillais entre les années 60 et 80, des centaines d'immigrés maghrébins, comoriens ou d'Afrique subsaharienne figurent dans cette exposition qui révèle leurs trajectoires, uniques et universelles, à la bibliothèque de l'Alcazar.

Exposition "Ne m
Exposition "Ne m'oublie pas", studio Rex, à la bibliothèque de l'Alcazar. (Photo C.By.)

Exposition "Ne m'oublie pas", studio Rex, à la bibliothèque de l'Alcazar. (Photo C.By.)

Une photo de mariage. La dame, jolie et coiffée d’une tiare, tient un bouquet de fleurettes blanches ; à ses côtés, monsieur porte beau, avec son nœud papillon. Ce cliché est l’un de ceux qui ouvrent l’exposition Ne m’oublie pas, à voir jusqu’en mars 2025 à l’Alcazar, dans le cadre des vingt ans de la bibliothèque, à Marseille. Cette photo fait partie de la collection privée de Jean-Marie Donat, qui a acquis et sauvegardé il y a une dizaine d’années une partie du fonds du studio photo Rex, installé à Belsunce jusqu’en 2018.

La photo de mariage est un savant et délicat montage. (Photo : C.By.)

Ce cliché, comme tous ceux exposés, raconte bien plus qu’il n’y paraît. Dans le cadre, de part et d’autre du couple de mariés : deux petites photos d’identité, le visage d’un homme, le mari, et celui d’une femme, son épouse. De ces portraits, à bords crantés, un peu fripés par le temps, que l’on glissait dans son portefeuille pour conserver trace de l’être aimé avant, bien avant les selfies stockés dans les mémoires téléphoniques. La photo de mariage est un savant et délicat montage. L’homme vit à Marseille et la femme, elle, est restée de l’autre côté de la Méditerranée. Leurs visages ont été ajoutés à un décor. Derrière le voile virginal et les glaïeuls à foison se révèlent, en fait, la distance, la séparation. Cette photo, incroyablement poignante, n’est pas celle d’une union, mais de l’exil et l’éloignement.

Ces personnes photographiées pourraient être votre père, votre mère, vos enfants… C’est une photo charnelle.

Jean-Marie Donat

 

C’est là le cœur, et la force, du fonds exposé à Marseille, après avoir été mis en lumière par les Rencontres de la photographie d’Arles durant leur édition 2023. Pendant près d’un siècle, dans leur studio niché au cœur de Belsunce, les Keussayan — Assadour, le père, puis Grégoire, le fils, décédé en avril 2023 — ont photographié des milliers d’habitants du quartier. Des immigrés du Maghreb, des Comores ou d’Afrique subsaharienne en quête d’une vie meilleure à Marseille.

Le fondateur du studio Rex, Assadour Keussayan. (Photo : C.By.)

“Ces photos renvoient à ce que nous sommes. Car ces personnes photographiées pourraient être votre père, votre mère, vos enfants… C’est une photo charnelle. Ces gens sont là, ils nous regardent dans les yeux”, pose Jean-Marie Donat, collectionneur de photo vernaculaire et commissaire de l’exposition. “Mais au-delà des photos elles-mêmes, ce qui m’intéresse dans la photo d’amateur et la photo d’artisan, c’est ce qu’elle raconte et qui n’est pas sur la photo. Il y a toujours une autre histoire : un voyage, l’endroit où elle a été prise, comment elle a circulé…”

Dans cette exposition se dévoilent des milliers de parcours uniques, mais parallèles. Il faut plonger ses yeux dans le regard de celles et ceux qui, sans sourire, posent là, bien droits. Qui dans un costume pied-de-poule, qui avec une chemise col pelle-à-tarte. Une double rangée de photos, de celles demandées pour faire une carte de séjour ou obtenir un permis de travail, révèlent des visages burinés par le labeur dans le BTP, des yeux noirs et fatigués, des chevelures bien peignées. Une fierté mêlée de résignation, aussi.

Une double rangée de photos met en scène des clichés pris pour une carte de séjour ou obtenir un permis de travail. (Photo : C.By.)

L’exil, cet arrachement

Sur les cartels, pas de nom, pas de date, pas d’adresse. On ne sait rien de ces hommes et ces femmes ; ce sont des anonymes. Ces centaines de visages qui regardent autant qu’ils sont regardés rendent cet anonymat puissamment universel. “En documentant cet arrachement qu’est l’exil, on rend leur humanité à celles et ceux qui l’ont vécu. Le pire que l’on puisse vivre, c’est la déshumanisation, les poncifs, les généralités… Ces personnes, ces immigrés, ce sont ces gens que l’on croise tous les jours et qui prennent ici une existence”, relève encore Jean-Marie Donat.

L’accrochage de l’expo, intelligemment, fait alterner les formats. Une vaste vitrine noire oblige à presque coller son nez à la vitre pour aller au plus près de dizaines de petits portraits anonymes. Des femmes au port de princesse, joues, front et menton tatoués ; des minots aux cheveux rebelles qui retiennent leur rire ; des travailleurs, ces chibanis pas encore devenus vieux… Le peuple de Marseille. Tel qu’il vit encore aujourd’hui à Belsunce, ce quartier “palimpseste”, comme l’appelle la sociologue et fondatrice de l’association Ancrages, centre de ressources sur l’histoire et les mémoires des migrations à Marseille, Samia Chabani. Le palimpseste, c’est ce parchemin déjà utilisé, gratté pour qu’on puisse y écrire de nouveau. Les écritures s’accumulent, comme se superposent à Marseille les couches de migrations. “C’est assez rare d’avoir un fonds de ce type : une activité commerciale d’un réfugié, ici arménien, Assadour Keussayan, qui va documenter ces migrations successives”, analyse Samia Chabani.

Le peuple de Marseille. (Photo : C.By.)

La beauté de ces clichés, c’est que le studio Rex ne se contente pas de capter ces visages. Il leur offre aussi une autre vie. À partir des photos embarquées par les exilés dans leur portefeuille, le photographe agrandit, colle, monte, colorie. Revoilà nos deux mariés réunis, dans une scène qui n’a jamais existé, par la magie de la photographie. Un autre montage, magnifique, fait voisiner plusieurs générations qui, sans doute, n’ont jamais vécu au même endroit. “Et ce souvenir finit encadré dans la chambre de l’homme qui vit ici, seul, ou bien retraverse la Méditerranée”, souligne Jean-Marie Donat.

Bonheur et réussite

Car il s’agit avec ces photos de donner des nouvelles à la famille restée au pays. À ce titre, la série de photos, dite de studio, est aussi vivace que touchante. À la manière des portraitistes Malick Sidibé ou Seydou Keïta, Assadour puis Grégoire Keussayan font poser leurs clients dans un décor. “Le photographe soigne tout ça, sourit Samia Chabani. Car s’il donne vie aux parcours d’exil, il met aussi en scène des parcours de joie ! Ces gens qui ne s’autorisent pas à sourire, il va leur offrir une grande liberté.”

Assadour puis Grégoire Keussayan font poser leurs clients dans un décor. (Photo : C.By.)

Avec une grille en fer forgé, un pot de fleur, une belle paire de lunettes de soleil… les modèles prennent la pose dans des mises en scènes qui veulent dire le bonheur et la réussite. Ici, quatre garçons en chemise en wax et pantalons pattes d’eph, là deux jeunes femmes en robes courtes et fleuries, plus loin un amoureux qui arbore la photo de son aimée au revers du veston… La prospérité revendiquée se niche dans maints détails. Des manches de chemise retournées pour dévoiler de grosses montres, un imper chic plié sur un bras, un attaché-case porté par un homme en boubou.

Ces portraits joliment pensés, ces petits clichés couleur sépia ou ces montages savamment imaginés, ces quelque 2 000 images captées entre les années 60 et 80 révèlent des trajectoires qui toutes se croisent à Belsunce. Et sont données à voir, avec cette exposition, dans leur quartier d’origine. “C’est évidemment très important, sourit Jean-Marie Donat, c’était l’endroit où il fallait que ces photos soient.” Samia Chabani le souligne aussi et va plus loin, elle qui milite pour la création, à Belsunce, d’un lieu sur la mémoire des migrations post-coloniales :“Pour que ces immigrés ne se sentent pas sans histoire et sans récit, dans la ville.” Avec Ne m’oublie pas, le cœur populaire de Marseille — ce port d’ancrage que ces exilés se sont choisis — leur rend déjà un premier hommage. Ces visages si souvent invisibilisés deviennent alors visibles.

Jusqu’au 25 mars 2025, bibliothèque de l’Alcazar, 58, cours Belsunce, Marseille (1er). Collection privée Jean-Marie Donat, exposition produite par Les Rencontres d’Arles, avec la collaboration de la Fondation Antoine de Galbert.

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Commentaires

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  1. Forza Forza

    Arles 2023. “Inoubliable”. A l’époque je m’étais dit “mais pourquoi n’a-t-on pas vu cette expo à Marseille ???” Voilà chose faite. Courez-y (moi j’y retourne).

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