Procès du drame de la rue d’Aubagne : “J’ai dit à Julien : Cet immeuble va tomber”

Actualité
le 19 Nov 2024
4

Lors de la journée d’audience du 18 novembre, la mère de Julien Lalonde, habitant décédé, et deux locataires survivants ont témoigné. Ils ont fait part de leurs nombreuses inquiétudes et alertes. Face à des propriétaires qui sont restés sans grande réaction.

Une photo de Julien Lalonde apparaît sur les écrans alors que sa mère, Liliana, témoigne. (Dessin : Ben 8)
Une photo de Julien Lalonde apparaît sur les écrans alors que sa mère, Liliana, témoigne. (Dessin : Ben 8)

Une photo de Julien Lalonde apparaît sur les écrans alors que sa mère, Liliana, témoigne. (Dessin : Ben 8)

Qu’est-ce que la dignité ? Et en miroir, l’indignité ? Durant l’audience du septième jour de procès de la catastropĥe des effondrements de la rue d’Aubagne, ce lundi 18 novembre, ces notions ont régulièrement surgi pendant les débats.

La dignité, c’est celle d’une mère, d’abord. À la barre, Liliana Lalonde vient évoquer son fils, Julien, jeune Franco-Péruvien disparu à l’âge de 30 ans, le 5 novembre 2018, avec sept autres habitants du 65 de la rue d’Aubagne. Sur l’écran, au-dessus du tribunal, une belle photo en noir et blanc est projetée : on y voit un jeune homme avec un chapeau et une écharpe. Il a un sourire mutin et des yeux rieurs. “Je veux essayer d’expliquer ce que mon fils Julien était pour nous, entame Liliana Lalonde. Ma fille, Aurélie, a encore beaucoup de mal à parler, mon époux aussi. Et moi, je vous ouvre mon cœur.” Alain, son mari, est assis sur les bancs des parties civiles ; il garde souvent la tête baissée, les deux mains sur le pommeau d’une canne. À ses côtés se tient Aurélie, leur fille aînée.

À la barre, Liliana Lalonde dresse le portrait d’un fils humaniste, sociable et curieux de l’autre. “Un grand gaillard, un ours panda” qui aimait prendre la défense de plus petit que lui. “C’était un garçon qui aimait énormément la vie, il appréciait ses amis, il respectait énormément les êtres humains.” Un grand voyageur aussi, qui, en tant qu’employé du croisiériste Costa, avait plusieurs tours du monde à son actif. En mars 2018, il s’était posé à Marseille comme une évidence : “Marseille, pour lui, c’était le monde.”

“Il avait le droit de vivre dignement”

À la barre, jamais Liliana Lalonde ne flanche, ne pleure, ne se lamente. Après plusieurs jours de débats très techniques, la mère de Julien salue “une parenthèse pour parler des victimes”. Elle amène, avec son témoignage poignant et digne, beaucoup d’humanité : “Il avait le droit de vivre, il avait le droit de vivre dignement”, dit-elle sobrement, d’une voix étale ponctuée çà et là d’un rien d’accent espagnol. “Pour un jeune de 30 ans, pour Simona et les autres… Ils ne méritaient pas ça.”

L’indignité, c’est celle que cette mère décrit sans détour, lors de son arrivée dans l’immeuble alors que le jeune homme doit fêter ses 30 ans quelques jours plus tard. Son fils “avait un peu honte” de ce logement, “il ne voulait pas organiser son anniversaire là” : “Quand j’ai ouvert la porte, c’était le noir absolu. Je rentre et je me cogne contre l’étai. J’étais sous le choc, je ne m’y attendais pas du tout.”

Elle raconte la prise qui fait des étincelles quand elle veut charger son téléphone, le radiateur qui n’est pas connecté, la fenêtre cassée… Et, surtout, “ce mur bombé et fissuré dans l’entrée”. “J’ai dit à Julien : « Cet immeuble va tomber. »” Il répond : “T’inquiète pas maman, ça va aller, ils vont réparer ça.” Et même lorsqu’il est évacué avec les autres locataires, le 18 octobre, le trentenaire ne veut pas alarmer sa mère : “Il y a eu un passage de l’expert. T’inquiète pas maman, je lui fais confiance.” Elle lui fait promettre de quitter les lieux. Le 18 novembre, il doit déménager.

“Des familles entières détruites”

Le matin du drame, Julien Lalonde doit aller travailler. Mais sa porte ne ferme pas. “On lui avait fêté son anniversaire quelques jours auparavant. Il avait eu une guitare électrique. Il avait son ordinateur, son appareil photo… Des choses qui pour lui étaient précieuses. Il n’a pas voulu les laisser”, observe sa mère. Il appelle alors son employeur, un hôtel du côté de la Joliette, pour dire qu’il sera en retard ce matin-là, le temps de trouver une solution.

Si Liliana Lalonde parle volontiers du “bonheur” qu’elle a, désormais, à “garder le contact avec beaucoup d’amis de Julien”, avec lesquels elle a tissé un dense réseau, elle sait aussi s’adresser avec la même force, la même dignité, aux prévenus. “Plusieurs occasions auraient pu être saisies pour éviter cette tragédie. J’espère que tous les acteurs derrière moi vont peut-être mettre leur main sur leur cœur et se demander : est-ce que j’ai fait ce qu’il fallait ?” Elle poursuit : “Si vous n’avez pas fait ce que vous deviez faire, ne le refaites pas. Il ne s’agit pas seulement d’habitat indigne, mais de personnes qui doivent vivre dans des conditions indignes. Pas une, deux ou huit vies que vous avez détruites, mais des familles entières.” Quelques applaudissements se font entendre dans le public.

Occupation pour éviter le squat

Alexis Bonetto est longiligne et porte de fines lunettes. Il connaît Julien Lalonde depuis 2009 pour avoir travaillé dans la même compagnie maritime que lui. Lorsque Julien Lalonde vient s’installer à Marseille au printemps 2018, il lui propose de venir habiter dans l’appartement que possède sa mère, Michèle Bonetto, au deuxième étage du 65. “Un appartement très agréable si on exclut la cage d’escalier, on entendait les oiseaux…” peint Alexis Bonetto à la barre. La réalité est sans doute un peu moins bucolique. Il relate aussi “une bande organisée” qui fait des repérages d’appartements vides pour y installer des squatteurs, “des gens sans papiers”. D’ailleurs, il arrive à Alexis Bonetto, affirme-t-il, de passer des nuits là pour éviter ce type de désagréments.

Liliana Lalonde met en cause Alexis Bonetto et sa mère, les propriétaires. Dessin : Ben 8.

Dès lors, le trentenaire s’emploie à démontrer — comme sa mère après lui — qu’il a “rendu service” à Julien Lalonde en lui proposant d’intégrer ce logement, “en travaux”, “en rénovation.” Il semble que l’occupation de cet appartement lui permettait aussi d’éviter que ce logement ne soit squatté. Alexis, qui vit aujourd’hui en louant un appartement avec sa compagne sur AirBnb, parle d’une occupation à “titre gracieux”, alors que la mère de Julien Lalonde témoigne, elle, avoir effectué un virement de 480 euros et explique que son fils lui a dit régler ses loyers en liquide directement à Alexis Bonetto.

“Le couloir, on l’a repeint”

Dans la bouche de la mère et du fils, tous deux poursuivis par la famille Lalonde, tout est fait pour ne pas dire que Julien Lalonde était locataire en titre. “C’était un occupant”, lâche Michèle Bonetto, en attendant que celui-ci boucle un dossier en bonne et due forme, “mais il n’a pas envoyé toutes les pièces demandées”, indique la propriétaire.

Pour autant, l’avocate de la famille Lalonde l’interpelle : “Comment vous-êtes vous assurée que l’appartement répondait à sa sécurité ?”, demande-t-elle. La propriétaire assure qu’elle a toujours voté tous les travaux proposés pour améliorer la copropriété. Ce qui n’est pas exact : par deux fois, elle les a rejetés. Le nécessaire a-t-il été fait pour protéger l’habitant des lieux ? “Le syndic (cabinet Liautard) était conscient de ce qui se passait”, évacue Michele Bonetto pour renvoyer la responsabilité ailleurs. Les désordres structurels dans l’immeuble ? “J’en étais consciente, mais je n’étais pas experte, je n’étais pas syndic”, balaye encore cette septuagénaire. “Le couloir, on l’a repeint”. Le président pique : “Les peintures, ce n’est pas très structurel…” Elle répond : “Non. [Des améliorations] sur le plan structurel ? Je ne vois pas.” Malgré deux arrêtés de périls, malgré des bouts de planchers qui “s’effondrent” et qu’elle fait réparer en 2011, elle reconnaît avoir “toujours loué” cet appartement “à la rentabilité intéressante”.

“Je suis victime”

Souvent, la propriétaire se montre agacée, agressive. Sous son brushing blond cendré, elle pleure, parfois. “Je comprends les familles qui cherchent un responsable pour alléger leur chagrin. Je comprends madame Lalonde qui crie sa douleur. Je comprends la perte cruelle”, souligne-t-elle.

Mais elle pleure aussi sur elle-même. “Il faut lutter contre les vrais marchands de sommeil… Que justice soit faite.” Elle embraye : “Je conteste le fait d’être traitée comme une marchande de sommeil.” Au contraire, elle assure ne pas comprendre pourquoi elle doit s’asseoir dans les rangs des prévenus. Sans ambages, elle lâche : “Je suis victime de ce drame et j’en subis le traumatisme.” Une onde d’irritation parcourt la salle.

La propriétaire de Julien Lalonde se défend avec maladresse. Dessin : Ben 8.

L’indignité, et le traumatisme. Alexia A. sait leur donner corps dans un témoignage intense et émouvant. En 2018, elle est étudiante et vit au quatrième étage. Avec son compagnon d’alors, Pierre K., elle fait partie des survivants du drame. Tous deux ont dormi chez une amie les trois dernières nuits précédant l’effondrement, alarmés par l’état de l’immeuble. La jeune femme dépeint : “Les fissures, c’était énorme, c’était gros comme un serpent. Le matin, on se réveillait et elles avaient grossi.” Et puis il y avait également ces “énormes” bruits de coups dans les portes “parce que les gens voulaient entrer et sortir de chez eux” et ces “craquements” angoissants de l’immeuble. Quand elle prend sa douche, ça coule chez Simona, au troisième étage. Alexia envoie de très nombreux mails d’alerte à sa propriétaire.

“J’ai compris que tout le monde était mort”

Elle l’interpelle aussi sur les fissures. Sylvie Coëllier lui aurait répondu : “Les fissures, c’est normal, il faut que l’immeuble vive.” Pierre, compagnon d’alors d’Alexia, enfonce le clou : “L’immeuble, on dirait une cave de cinq étages”. Et la cave, c’est “une poubelle”. De la fenêtre, on pouvait voir le 63 : “C’était un débarras.” Mais à l’époque, Alexia est étudiante et Pierre a un job dans un supermarché. “On sentait bien qu’il y avait un souci. (…) Si j’avais pu partir, je l’aurais fait”, dit encore Alexia.

La jeune femme est manifestement encore très choquée par tout l’épisode. Le 5 novembre au matin, ils se rendent sur place à l’annonce de l’effondrement. Ils échangent avec des policiers : “Ils ont divisé un rectangle avec dix cases. Ils nous ont demandé de dire qui vivait là et d’appeler les locataires. On a commencé par Simona. Elle n’a pas répondu. Et ils ont barré son nom. Ce lundi matin-là, je comprends que tout le monde est mort.” Après la catastrophe, Sylvie Coëllier, la propriétaire de l’appartement occupé par Alexia, l’appelle : “Elle n’arrêtait pas de me répéter qu’elle avait tout perdu. Je ne me suis jamais autant énervée de ma vie au téléphone”, s’irrite aujourd’hui la jeune femme. Sa propriétaire lui propose de lui verser 1 000 euros pour la perte de ses affaires et de son chat. À la barre, la jeune femme souffle : “Ma vie vaut 1 000 balles.”

“Pendant cinq ans, je n’ai pas pu remonter la rue d’Aubagne”, dit, en réponse, la propriétaire Sylvie Coëllier lorsqu’elle est entendue. Cette universitaire, maître de conférences en histoire de l’art, poursuivie par son ancienne locataire, a acheté son appartement au 65 en novembre 2016. Soit 40 m2 pour 40 000 euros. À terme, elle voulait faire de ce lieu un atelier d’artiste et regrette de voir “Noailles se gentrifier”.

Pendant un an, elle n’effectue pas de travaux, le logement reste inhabité : “On n’était pas pressés, je n’avais pas le temps de m’en occuper.” Les fissures qui s’élargissent ? “Je veux bien le croire, revient-elle aujourd’hui. Je n’ai pas le souvenir d’une faille très grande. (…) Je ne savais pas que c’était un problème structurel.” Elle a voté contre l’avance sur travaux des parties communes : “Je me suis pliée à l’ensemble.” L’arrêté de péril de 2017 ? “Maître Cachard est venu nous signaler que la chose était résolue.” Elle n’a pas fait preuve de négligence, tout juste de naïveté. Les alertes, nombreuses, de sa locataire et des autres habitants ? Elle conclut : “On comprend que quelque chose se passe, mais on n’imagine pas ça.” Et les signaux d’alarme sont restés lettre morte.

“Un seuil de consentement a été brisé”
“Être dépossédé du choix de vivre dans un logement digne, c’est vivre sous la contrainte.” En toute fin de journée, le tribunal a entendu Kevin Vacher, un des fondateurs du Collectif du 5 novembre. À la barre, le sociologue, qui vit rue d’Aubagne, revient sur la “colère très forte” qui succède au drame. Ce jour-là, “un seuil de consentement à ce que les propriétaires indignes pouvaient faire, à l’abandon de la mairie [en poste en 2018], a été brisé. La population disait non, on ne peut plus le subir.” Il revient sur l’aide, mise en place par le collectif, dans la prise en charge des délogés qui se retrouvaient “face à un mur”, face à “l’incompétence des autorités”, “pas formées” à la gestion de ce type d’événements. En quelques semaines, il le rappelle, plus de 450 arrêtés de périls sont pris et 2 000 habitants doivent quitter leurs logements. Le collectif rédige “un kit de survie” du sinistré, pour aider les délogés à s’y retrouver dans “ce chaos organisé”. Aucune institution n’avait fait ce travail en amont, se remémore-t-il. Il se félicite que l’assemblée des délogés ait écrit la charte des délogés, une véritable “politique publique” élaborée par des habitants sur les questions du mal-logement. Alors que, rappelle-t-il, les élus municipaux d’alors — à commencer par Julien Ruas (adjoint à la sécurité de Jean-Claude Gaudin) — refusaient de prendre part aux réunions organisées par le collectif.
Cet article vous est offert par Marsactu
Marsactu est un journal local d'investigation indépendant. Nous n'avons pas de propriétaire milliardaire, pas de publicité ni subvention des collectivités locales. Ce sont nos abonné.e.s qui nous financent.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Thais Thais

    On voit très clairement que la responsabilité entière et première de ce malheur revient aux copropriétaires qui ont voulu encaisser un maximum sans jamais rien dépenser.
    Les experts ont semble-t-il fauté de ne pas avoir fait évacuer l’immeuble avant.
    Pour ce qui est de la responsabilité des élus, de M. RUAS, on va voir le déroulé du procès, mais à ce stade les premiers à dénoncer sont ces marchands de sommeil qui croient qu’en peignant la cage d’escalier, l’immeuble ne va pas s’écrouler.

    Signaler
  2. Richard Mouren Richard Mouren

    Je n’arrive pas à concevoir que des experts immobiliers que l’on dit compétents, n’aient pas EXIGE l’évacuation de cet immeuble dont les structures étaient manifestement gravement atteintes. Comment la présence permanente d’eau au sous-sol ne les a pas effrayés, eux qui étaient sensés connaître les techniques de construction de ces maisons, bâties à chaux et à sable, solides tant qu’elles étaient hors eau. La seule raison de leur timidité est pour moi la crainte d’être catalogués ensuite comme des empêcheurs de tourner en rond et de voir le nombre de leurs expertises diminuer.

    Signaler
  3. Oreo Oreo

    J’ai calculé 480 € par mois pour un investissement de 40000 euros par ans, ca fait du 14.4 % p

    Signaler
    • Oreo Oreo

      14.4 % net parce que c’est au noir et pour peu que l’on ne fasse aucun travaux et ne paye pas les charges. C’est un placement top !! On voit pourquoi il y a tant de candidats marchands de sommeil à la cécité commode pour ne pas voir ni payer pour régler les problèmes, y compris les plus graves comme ici. On ne va pas aux AG de copro, on retire pas les recommandés, on lit pas les documents : j’ai rien fait, j’ai rien vu M Le Président, grrr !

      Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire