Malika Moine. vous présente
En quête de sauvage

[En quête de sauvage] Les résistantes des interstices

Chronique
le 4 Avr 2026
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Après avoir exploré les cuisines des Marseillais puis les ateliers d'artistes, la dessinatrice Malika Moine sort au grand air à la recherche de la faune et la flore au cœur de la ville.

Dessin : Malika Moine
Dessin : Malika Moine

Dessin : Malika Moine

Pour cette nouvelle chronique, l’œil à l’affût, j’ai guetté dans les rues que j’emprunte chaque jour les plantes qui poussent dans les interstices, clandestinement, les sauvages, les résistantes, celles qui sont là envers et contre tout, fortes et fragiles, surprenantes, souvent éphémères… Je les ai dessinées et j’ai cherché leurs noms, leurs surnoms, leurs propriétés. Je n’ai pas toujours trouvé, mais lorsque j’y suis parvenue, elles m’ont toujours étonnée. Je voudrais partager avec vous ces découvertes.

Je ne saurais vous donner le nom de cette première plante qui pointe le bout de ses feuilles vers la lumière depuis l’ouverture de fonte, de goudron et de béton. Même Dalila Ladjal, du collectif Safi, hésite. “Vergerette du Canada, clématite flammula… ou autre ?“, m’écrit-elle. Je n’ai pas cherché davantage, ma façon de lui rendre hommage sera de garder clandestine son identité…

Cymbalaires des murs. (Dessin : Malika Moine)

À quelques pas et hauteur d’homme — ou de femme —, en tout cas, assez haut pour éviter les pipis d’animaux à quatre ou deux pattes, fleurit une cymbalaire des murs ou “ruine de Rome”. Un drôle de nom. Comme toutes celles de la famille des scrofulariacées, cette plante attire les insectes pollinisateurs. Et je les comprends tant ses fleurs sont délicates ! Voilà une des merveilles de ces plantes sauvages : elles font partie d’un écosystème, et même s’il nous semble invisible, ses balbutiements sont là. Avec ses fleurs des rues, ses fleurs de rond-point que chante David Lafore, il y a les bourdons et abeilles que l’on croise parfois, inopinément…

J’ai bien cherché, mais je n’ai trouvé nulle trace de la comestibilité de la cymbalaire. Par contre, elle a de fantastiques propriétés médicinales : elle permettrait de soigner la gale. Car elle est riche en vitamines C, les infusions de ses feuilles et ses fleurs sont un remède au scorbut. Elle soigne aussi les petites plaies et diminue les saignements.

Roquette des murs. (Dessin : Malika Moine)

Un peu plus loin dans la rue a poussé, enjouée, dans une gouttière une roquette jaune ou roquette sauvage, “diplotaxis tenuifolia”. À moins qu’il ne s’agisse de la roquette des murs, “diplotaxis muralis“… Ce que je sais avec certitude, c’est que l’une comme l’autre sont comestibles. Ce qui est fascinant, c’est qu’on n’est pas les seuls à les apprécier : chaque partie de la plante est mangée par un insecte différent — à la campagne certes, mais peut-être un peu aussi dans nos villes… Je ne vous citerai pas aujourd’hui les noms savants des différents coléoptères gourmands. En revanche, s’il n’y avait pas tant de voitures, je cueillerais bien quelques feuilles de cette salade locale, certaine qu’elle n’est pas touchée par les résidus de pesticides des champs cultivés. Je la mélangerais alors à quelques feuilles de pariétaire des murs…

On l’appelle aussi pariétaire de Judée, “parietaria judaica”, surnommée “épinard de muraille”. Elle est saxicole : elle pousse sur des rochers ou des murets, comme nombre de plantes sauvages urbaines… et chasmophile : elle vit dans les fissures… Je m’arrête ici avec les noms savants, mais ces deux-là m’ont enchantée, le premier pour sa musicalité, le second pour son sens. Il me rappelle Les Furtifs d’Alain Damasio. Il me semble que ces plantes sauvages, les pariétaires comme les autres, sont des rebelles à un ordre que certains voudraient nous imposer. Si certaines plantes peuvent déplacer les pierres, la plupart ont de fines racines qui ne font que se glisser dans les interstices. La poésie en vaut la chandelle.

Pariétaire des murs. (Dessin : Malika Moine)

Mais revenons à cette fameuse pariétaire. Vous en verrez souvent sur les pas de portes, le long des murs et des trottoirs. Elle s’accroche à toutes sortes de parois avec ses petits poils pégueux sur le revers de ses feuilles. Et tenez-vous bien, elle est comestible intégralement ! Crue, cuite, en salade comme en soupe et gratins. Dans le temps, on la mangeait pendant les disettes, d’autant qu’elle est riche en mucilage, calcium, potassium, silice et soufre.

Et comme la plupart des plantes sauvages, elle a des propriétés médicinales : astringente, diurétique, émolliente, elle est utilisée pour les problèmes rénaux et hépatiques. En revanche, son pollen est allergisant. Nulle n’est parfaite.

Pour continuer notre cueillette imaginée, pas bien loin pousse une plante fantastique que j’ai mis longtemps à savoir nommer…

Nombril de Vénus. (Dessin : Malika Moine)

Il s’agit du nombril de Vénus, “umbilicus rupestus”, appelée aussi parfois oreille d’abbé, allez savoir pourquoi… Elle aussi est saxicole, mais celle-ci a bizarrement poussé ici à la jonction de deux gouttières. Elle s’adapte. C’est une plante grasse, a contrario des autres et si elle n’était si précieuse, je pourrais aussi en cueillir pour ajouter à ma salade — sauf l’été. Si elle est cueillie au petit matin, elle sera plus acide, car elle respire la nuit le CO2 qu’elle transforme le jour en sucre… Elle est appelée “succulente” parce qu’elle peut vivre avec très peu d’eau. Toutefois, elle n’aime pas le mistral, et ces derniers jours l’ont laissée bien mal en point. Quant à son goût, il ressemble au concombre. On peut préparer les feuilles au vinaigre, comme les cornichons, ou les manger crues en salade.

Sachez qu’en Bretagne, on écrasait les feuilles fraîches et on utilisait cette pulpe pour graisser les poêles et les crêpières. D’ailleurs, son nom breton est krampouezh-mouezig, qui signifie “crêpe musicale” ! Tout de suite, on entend la poêle crépiter… En plus, un certain Pierre Lieutaghi l’a qualifiée de “pansement tout préparé” car on peut l’appliquer sur des brûlures ou des plaies après avoir retiré la peau inférieure. Elle soigne aussi abcès, furoncles et panaris !

Et c’est pas tout : au Moyen Âge, elle rentrait dans la composition des philtres d’amour… On ne l’appelle pas nombril de Vénus pour rien.

La nicotine glauque. (Dessin : Malika Moine)

Il y a peu encore, je m’émerveillais d’une plante cette fois assez grande, presque un arbuste, au détour d’une rue pas si passante. Vous n’en reviendrez pas, c’est une espèce de tabac ! “Nicotiana glauca“. En revanche, je ne vous conseille pas de la fumer. Si elle contient beaucoup de nicotine, elle est aussi composée d’un alcaloïde toxique qui en fait un fantastique insecticide, ainsi que d’anabasine, très efficace contre les pucerons. Il suffit de faire une décoction des feuilles et la vaporiser sur la plante à traiter.

Mais voilà, cette plante magnifique, qui vient on ne sait d’où, petit miracle de la vie, qui demande si peu de substrat pour pousser, si peu d’eau pour grandir, s’épanouir… il suffit d’une mauvaise intention d’un passant, d’un geste rageur, inspiré par je-ne-sais-quoi, pour qu’un matin, elle soit cassée, presque écrabouillée. Ça me fend le cœur.

Néanmoins, je continue à balader et observer les magnifiques résistantes, car la vie est partout et d’ailleurs, après le vent et un peu de pluie, il est bien possible qu’elle repousse, cette nicotiana !

Pour que nos édiles favorisent le verdissement de nos quartiers, une idée glanée en balade à Lyon et à Nîmes : 20 centimètres de goudron remplacés par de la terre au pied des immeubles… Les fleurs, les plantes, plantées et sauvages, y poussent en liberté, vivantes et rafraîchissantes… un peu de vert sauvage dans les gris de nos rues pour nous réenchanter.

Commentaires

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  1. le piéton de Marseille le piéton de Marseille

    Il y a aussi le figuier des cinq avenues.
    10 ans au-moins qu’on se connait, malgré de nombreuses coupes sauvage des cantonniers.

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