Margaux Mazellier vous présente
Marseille fait genre

[Marseille fait genre] Isis Mecheraf, archiver les luttes féministes

Chronique
le 28 Mar 2026
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Dans cette chronique, Margaux Mazellier donne la parole aux féministes marseillaises. À travers des portraits intimes de militantes, activistes et citoyennes, elle explore la diversité des combats pour l’égalité à Marseille. Cette semaine, rencontre avec Isis Mecheraf, photographe indépendante qui documente les mondes féministes à Marseille.

Photo : DR
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En 2020, Isis Mecheraf se lance comme photographe autodidacte et entreprend de documenter une décennie de féminisme à Marseille. Depuis, elle photographie toutes les manifestations du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, et celles du 25 novembre, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. En 2024, vous avez peut-être aperçu, dans la ville, les portraits qu’elle a signés pour la campagne #jesuislégitime mettant à l’honneur les femmes sportives marseillaises. Isis photographie la nuit marseillaise et ses luttes à la manière de Pierre Soulages : en cherchant, dans les ténèbres, ce qu’il reste de lumière.

Un lieu

À la question “d’où viens-tu ?“, Isis n’a pas vraiment de réponse. “Quand j’étais petite, on déménageait quasiment tous les deux ans. J’ai grandi avec une mère qui avait une santé mentale fragile et un père absent. Je n’avais pas de repères et, surtout, je ne me suis jamais sentie chez moi nulle part”, explique-t-elle. C’est à Marseille, où elle s’installe en 2017, qu’elle se sent, pour la première fois, chez elle : “Aujourd’hui, quand je sors de la gare Saint-Charles et que je vois les escaliers et, au loin, Notre-Dame de la Garde, je sais que je suis enfin chez moi.” Isis souligne qu’ici, elle trouve enfin un ancrage, tout en renouant avec ses origines. C’est dans cette ville que son père est arrivé d’Algérie avec sa grand-mère, ses frères et sœurs : “C’est le premier endroit où il a posé les pieds en France et j’aime beaucoup l’idée que Marseille soit juste en face d’Alger.

Un point de bascule

Le point de bascule survient avec les collages féministes, “l’allumette qui a mis le feu au brasier en moi”, raconte-t-elle. Elle se souvient très bien du premier qu’elle voit, en 2020, en allant au travail : “Tu n’es pas seule”. Bien qu’elle ait déjà connu quelques élans féministes, ce mouvement marque un véritable tournant : “J’ai réalisé que les violences que j’avais vécues n’étaient pas normales et surtout que je n’étais pas seule.” À la sortie du covid, elle prend contact avec le groupe de colleuses marseillaises et passe l’été à les photographier. Elle réalise aussi ses propres collages : “J’ai collé l’âge de mes viols sur un mur et ça m’a fait énormément de bien, j’ai aussi collé une phrase que j’aime toujours beaucoup : Ni les femmes, ni les terres ne sont des territoires de conquête.” Toutefois, elle préfère son rôle de témoin : “Je ne me suis jamais sentie aussi forte et invincible. Marcher en pleine nuit avec ces femmes qui sont devenues des sœurs, ça m’émeut encore aujourd’hui d’en parler.”

Elle décide alors de mêler la lutte à son projet artistique. À travers ses photos, Isis souhaite proposer une autre représentation du combat féministe : “On représente toujours les féministes de la même façon, très énervées. Même si cette colère est légitime et qu’elle doit être racontée, je veux aussi montrer la force de la sororité et de la douceur qu’il existe entre les militantes.” Elle entend aussi offrir à ces dernières des outils pour qu’elles puissent, elles aussi, communiquer : “C’est ma manière à moi de militer.” Isis insiste : elle veut documenter “les” féminismes marseillais, soulignant le caractère intersectionnel des luttes à Marseille. Elle photographie ainsi les manifestations du 8 mars et du 25 novembre, mais pas seulement : “Les rassemblements pour les droits des personnes trans, les Gay Prides, mais aussi des femmes qui pratiquent le roller derby, parce que je pense que faire partie des luttes féministes, c’est aussi laisser aux femmes et aux minorités des espaces où elles peuvent être violentes.”

Une rencontre décisive

Isis s’engage auprès de ces mouvements en tant que bénévole : “C’est important pour moi de leur offrir quelque chose.” Pour vivre à côté, elle travaille dans l’événementiel, notamment pour des clubs marseillais. Là encore, elle cherche à transformer les représentations habituelles des femmes, trop souvent réduites à “des bouts de viande”. Elle se souvient d’un de ses premiers clients, qui lui demande un jour de photographier “des meufs bonnes” : “J’ai dit d’accord, sauf que sa définition et la mienne sont très différentes. Pour moi, une « meuf bonne », c’est une personne qui passe une bonne soirée, qui profite, qui se sent à l’aise.”

C’est seulement l’année dernière qu’elle découvre la scène drag, en photographiant, presque par hasard, la soirée House of belles plantes, avec les drag-queens Stevie Rosebush et Scott Von Teufel : “Je suis tombée en amour avec elles. Il y a quelque chose dans leur manière de jouer avec la féminité qui m’inspire beaucoup : elles réinventent la beauté, elles envoient valser toutes les normes, c’est hyper libérateur.” Pour elle, la scène drag incarne le croisement parfait entre militantisme et fête : “Traiter du militantisme de façon aussi esthétique, ça fait beaucoup de bien dans un monde qui va aussi mal.” Aujourd’hui, elle est l’une des deux photographes du Lobby, une agence qui met en avant la scène drag locale : “J’ai trouvé mes muses, les drag-queens marseillaises me donnent envie de créer du matin au soir !”

Une œuvre

Isis évoque “l’outrenoir”, un mot inventé par le peintre Pierre Soulages pour désigner ses peintures chromatiques noires. “Je suis fascinée par les différentes manières dont, dans ses peintures, il réussit à faire jaillir la lumière de l’obscurité, commente-t-elle. Une référence qui fait écho au terrain qu’arpente Isis pour ses reportages ou ses commandes en clubs : la nuit. Elle évoque par exemple une photo, prise pendant une manifestation du 25 novembre, sur laquelle on voit une militante tenant un fumigène rouge qui craque dans la nuit.

Manif du 25 novembre. Photo : Isis Mecheraf

Isis aime penser que la lumière se cache partout dans l’obscurité, à condition de savoir la chercher et l’en extraire. “Il y a aussi un lien avec la colère féministe en elle-même : c’est à partir de nos souffrances communes que j’ai rencontré mes plus belles amitiés et que je suis vivante aujourd’hui”, conclut-elle.

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