Woyzeck, la folie dérangeante

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Élodie Crézé
25 Jan 2012 0

Dans l’obscurité, une prostituée aiguise vivement deux lames de couteaux. Elle s’avance lentement, à demi dénudée, puis se met à pousser des cris allant crescendo, jusqu’à l’explosion quasi-orgasmique de ses vocalises…Nous sommes au théâtre de la Minoterie, à la représentation de Woyzeck, la pièce du dramaturge et scientifique allemand Georg Büchner, interprétée par le metteur en scène Franck Dimech.

Dans le monde sombre et fragmentée de Woyzeck, le héros est un pauvre fantassin exploité. La guerre étant lointaine, le peuple décrit par Georg Büchner s’ennuie et s’encanaille. Le soldat Woyzeck, lie de l’humanité, trahi par sa maîtresse, piétiné injustement par ses contemporains, glisse inexorablement dans les abîmes de la folie, éclairé par une seule lueur, sa langue, « la Woyzeche ».

Tout en Mandarin

Sans doute parce que la pièce originelle, restée inachevée par son auteur, ouvrait un horizon de possibles à l’interprétation, Franck Dimech a pris toutes les libertés, œuvrant à offrir « une vision moderniste » à ce texte écrit au XIXe. Créé à Taïwan au Théâtre Guling à Taipeh avec des acteurs uniquement asiatiques, le texte est traduit et joué en chinois mandarin, surtitré en français au moyen d’un écran surplombant la scène. Pour Franck Dimech – qui ne parle pas un mot de chinois – « Il est intéressant de voir comment nos propres racines occidentales sont mises en scène à travers des corps et des langues qui ne sont pas les nôtres. Le public français écoute par « d’autres » sa propre histoire ».

Après L’Echange, de Paul Claudel, interprétée par Franck Dimech en Japonais, Woyzeck est sa seconde pièce entièrement jouée par des acteurs asiatiques. Ce choix s’est d’abord effectué par hasard, au gré du parcours personnel du metteur en scène, mais celui-ci veut croire qu’il se justifie pleinement : « Il y a quelque chose de paradoxal dans le jeu de ce groupe d’acteurs : l’expression d’une force collective, le sentiment transmis que quelque chose refuse de se soumettre face à un monde irréversiblement aspiré vers la mort ».

Et comme pour achever de convaincre : « Les acteurs asiatiques font preuve d’une puissance de concentration, d’une appréhension du temps et de l’autre en général vraiment étonnante. Ils ont une corporalité, une manière de se mouvoir, une pratique de la scène vraiment intéressante qui a nourri la mienne. »

Heurter mais point choquer

L’histoire reste pourtant « universelle », selon Franck Dimech, qui appréhende la pièce comme la représentation « d’un monde sinistre, cru, d’une pensée en déshérence. » La violence même contenue dans le seul jeu des acteurs est déroutante. L’absence de pudeur, bannie à travers l’exposition brute de la nudité, de l’ivresse, de la schizophrénie, d’une sexualité bestiale, de l’asservissement humain et de son abêtissement renverse les conventions.

Ainsi, lorsque Woyzeck se penche dos au public et qu’une prostituée lui enfonce  – sans autre forme de procès – des œufs dans l’anus, à entendre les hauts cris de stupeur des spectateurs, devenus voyeurs à leur insu, – « oh non, ah non alors, là je ne comprends plus rien… » – la salle semble retournée comme sous l’effet d’une secousse sismique.

Franck Dimech se défend toutefois de chercher délibérément à choquer son public: « Le but n’est pas juste de foutre mes acteurs à poil !  Les corps nus sont symboliques, ils renvoient à la dimension de l’enfance. »
De cette pièce, les âmes sensibles sont prévenues, nul n’en sort totalement indemne.

Un lien Le spectacle est à découvrir au théâtre Antoine Vitez à Aix-en-Provence, mercredi 1er février à 20 h 30.  Tarifs: 3, 50 euros à 14 euros. Réservations et renseignements www.theatre-vitez.com ou au 04 42 59 94 37


34 Avenue Robert Schuman, 13100 Aix-en-Provence, France

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