Les employés marseillais ne captent plus la stratégie de Wiko

Enquête
le 13 Juil 2020
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En difficulté depuis quelques années, le fabricant de téléphones a subi un plan de départ en 2019. Près de 90 salariés sont partis de l'entreprise implantée à Marseille mais propriété à 100 % d'un groupe chinois. Des salariés restants alertent sur leur souffrance. "Le plus dur est derrière nous" assure la direction.

Le siège de Wiko rue du Capitaine Dessemond à Marseille. Photo : MA

Le siège de Wiko rue du Capitaine Dessemond à Marseille. Photo : MA

Wiko fait le bonheur des petits budgets. Depuis 2011, ses smartphones pullulent entre les pouces des utilisateurs européens avec des prix attractifs, souvent à moins de 200 euros. La marque, implantée à Marseille, est même devenue numéro deux du marché français de téléphonie mobile en 2014 et 2015.

Mais derrière la “success story” d’une marque française se cache le quotidien moins reluisant de ses équipes. Depuis 2017, Wiko bat de l’aile. En 2019 est lancé un plan social de grande ampleur. Pour les employés français, angoissés quant à leur avenir, l’entreprise en ressort désorganisée. Mais la direction assure que “l’entreprise fonctionne normalement”. Marsactu a pu consulter une étude commandée par le comité social et économique de l’entreprise et réalisée par le cabinet Secafi. Portant sur 63 salariés dans toute la France, , soit deux tiers des effectifs, elle fait état de risques pyscho-sociaux pour une vingtaine d’entre eux.

Une entreprise désarticulée après le plan de départ

Juin 2019, Wiko sort exsangue de l’arrivée de concurrents sur le marché et d’une division par deux de ses ventes. Trois mois plus tard, plus de la moitié des salariés français quittent Wiko après une rupture conventionnelle collective (RCC). De 196, l’effectif fond à environ 90 personnes, principalement au siège marseillais, non loin des Catalans. “La RCC était indispensable car il y avait beaucoup trop de salariés par rapport à notre activité et au chiffre d’affaires”, reconnaît Anita*, salariée du siège Marseillais avant d’ajouter : “Mais elle aurait dû être faite autrement.”

“J’ai dû reprendre la charge de travail d’un de mes collègues parti avec la RCC, illustre Cédric*, l’un de ses collègues. Certaines personnes sont encore plus en difficulté que moi. Elles se retrouvent à essayer d’apprendre les métiers de leurs collègues partis, sans avoir été formées”, ajoute-t-il, las de la situation, évoquant une “descente aux enfers pour les salariés et la société.” D’après l’étude Secafi, 17 % des répondants affirment avoir plus de travail depuis la rupture conventionnelle collective, soit une dizaine de personnes. Mais l’inverse est aussi vrai ! 24 % évoquent une insuffisance de leur charge de travail. C’est le cas de Sarah*. “Une partie de mon travail est pris en charge par des prestataires extérieurs. On ne peut pas faire plus dévalorisant”, s’indigne-t-elle.

La problématique de la surcharge est particulièrement criante au service des ressources humaines. Il compte au départ sept postes. Six d’entre eux sont supprimés avec le plan de départ et une seule salariée reste en poste en 2020, noyée sous le travail, et sans directrice des ressources humaines. “Deux collègues attendent depuis plusieurs mois une évolution de carrière mais la RH n’a pas le temps de traiter leur dossier. Elle leur a même dit d’arrêter de la relancer”, témoigne Sarah. Pour faire face, l’entreprise a dû engager une prestataire extérieure. Une situation qui n’aide pas à un bon accompagnement des salariés face aux changements liés au plan social, souligne le rapport de Secafi.

“Aujourd’hui l’entreprise fonctionne normalement. Pour moi ce n’est pas désorganisé, même s’il a fallu réorganiser chaque service”, assure Raphaël Visseyrias, le responsable France de Wiko. “On a connu une RCC donc ce n’est jamais une période agréable pour les salariés et l’entreprise”, reconnait-il, en évoquant la particularité du secteur de la téléphonie, qui fluctue beaucoup. Pour lui, Wiko a en effet subi une période de transition. “On a toujours essayé de repartir au mieux. Peut-être que certaines personnes étaient impatientes”. Mais aujourd’hui, il le garantit : “On a identifié chaque poste, chaque fonction, chaque mission pour répartir les charges de travail.”

Un manque d’informations et de communication

Pour les salariés, au delà du plan de départ, l’autre raison de cette désorganisation est toute trouvée : l’éloignement géographique et culturel de Tinno, l’entreprise chinoise possédée par James Lin, ayant racheté à 100 % la start-up en 2018. “Les différences culturelles entre la Chine et la France constituent un handicap pour la collaboration et la fluidité des échanges”, note en effet le rapport Secafi.

“On a une direction qui n’est pas présente. On envoie des mails et on n’a aucune réponse”, se désole Cédric. Même si cela lui pèse, il se montre indulgent avec sa direction chinoise. “Tinno c’est une société industrielle qui n’a pas l’habitude de faire du commerce”, avance-t-il pour expliquer les incompréhensions. Présent depuis quelques années dans l’entreprise, il a assisté à sa fusion avec l’entreprise chinoise. “En une année l’ancien directeur a embauché à tout va, puis a revendu. Tinno est peut-être tombé des nues par rapport à ce qu’ils ont cru acheter”, analyse-t-il.

Le manque d’informations est également l’une des principales raisons du mal-être des salariés. “La communication au sein de l’entreprise est mauvaise, on nous prévient toujours en dernière minute”, nous livre du bout des lèvres Sandra*, qui fait part de sa peur de témoigner. “Ils ne sont pas tendres en ce moment”, affirme-t-elle.

“C’est quelque chose qu’on a pris en compte, explique Raphaël Visseyrias, au sujet de ces difficultés. On a pris différentes mesures pour améliorer la communication : des réunions régulières et des comités dans chaque service.”

Un impact sur la santé physique et mentale des salariés

33 % des salariés ayant répondu à l’étude Secafi affirment que leurs conditions de travail ont un impact défavorable sur leur santé, et 37 % que leur niveau de stress est élevé. Cela représente une vingtaine de salariés pour chaque cas. “Les niveaux actuels demeurent préoccupants”, note le rapport, tout en reconnaissant une amélioration depuis la dernière étude réalisée en 2019, avant le plan de départ.

Les salariés interrogés évoquent eux un climat anxiogène. “Dans mon service, on est constamment sous pression“, se confie Sandra, rejointe par Cédric qui affirme “subir plus de stress”. Anita explique ressentir de la “déprime et une grosse fatigue” depuis le début du plan. “La direction essaie de mettre en place des choses mais ça avance très doucement. Les personnes sont encore là et sont en souffrance”, ajoute-t-elle.

“On est très soucieux du bien-être de nos collaborateurs”, assure Raphaël Visseyrias, tout en donnant quelques exemples : “Il y a un certain bien être chez Wiko qu’on ne retrouve pas ailleurs dans le secteur. On ne met aucune pression sur les horaires, on ne traque pas les employés. Pendant le Covid, l’entreprise a compensé 100 % des salaires.”

Mais pour Sandra, la situation est telle qu’elle souhaiterait quitter l’entreprise. “J’ai envie de partir mais vu la conjoncture actuelle ça fait un peu peur. Je me sens un peu bloquée”, se désole-t-elle face à la crise sanitaire mondiale.

“Tout le monde se dit qu’il est sur la sellette”

J’avais signé pour l’ADN de la boîte (…) On a perdu tout ce qui faisait Wiko, l’esprit start-up et familial

Sandra

Pour certains salariés, l’absence de communication des dirigeants de Wiko et Tinno annonce une fermeture prochaine de l’entreprise, ce qui rajoute à leur angoisse. “On n’a aucune information sur d’éventuels licenciements. Tout ce qu’on entend c’est “vous êtes trop“. Tout le monde a peur et se dit qu’il est sur la sellette”, s’alarme Sandra. “J’avais signé pour l’ADN de la boîte, j’étais émerveillée par l’humanité, la bienveillance. Je n’ai plus l’impression que c’est la même entreprise. On a perdu tout ce qui faisait Wiko, l’esprit start-up et familial”, s’attriste la salariée.

D’après le rapport Secafi, 71 % des salariés interrogés témoignent d’une incertitude face à la continuité de leur activité. Un sentiment appuyé par des analyses extérieures. Le journal économique Challenges a interrogé fin 2019 un consultant pour Gartner, une entreprise de recherche sur le secteur des technologies avancées. Il prédit un avenir plutôt sombre pour l’entreprise : “Wiko prend de plein fouet l’arrivée de Xiaomi et la montée en puissance des smartphones reconditionnés en France. (…) Le système a vécu, je pense qu’ils ont encore deux années devant eux.”

Menacé par la concurrence de Xiaomi, Wiko veut cependant croire que “le plus dur est derrière”.

Raphaël Visseyrias se veut au contraire très rassurant sur le sujet. “Aujourd’hui, il n’y a aucun signe que Wiko va s’arrêter. On maintient nos parts de marché et on est même en croissance. On a même des meilleurs résultats que l’année dernière. Le plus dur est derrière nous”, affirme-t-il.

Pour les salariés, il reste pourtant à faire pour améliorer l’entreprise. “On a besoin de quelqu’un en France qui ait la capacité de décider”, explique Cédric, pour qui un des principaux problèmes est le manque de directives et les ordres contraires d’un jour à l’autre. “On sait qu’on va se crasher mais on ne sait pas quand”, tranche le salarié qui n’ose plus y croire. Y a-t-il un pilote dans l’avion Wiko ?

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées pour préserver leur anonymat.

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Commentaires

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  1. Babar Babar

    J’ai jamais cru 30 secondes dans leur business model. Toutes les expériences du genre se soldent tôt ou tard pars des plans sociaux et des liquidations. Ca permet juste à certains malins de se remplir les poches en vendant du rêve à des investisseurs crédules.

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