[Vivre à la Duranne] L’impossibilité d’une ville

Reportage
Coralie Bonnefoy
15 Avr 2019 2

Alors qu’à La Duranne les programmes immobiliers sortent inexorablement de terre, se pose la question du modèle urbanistique du nouveau quartier aixois. Visionnaire, comme l’assurent les élus, ou catastrophique, comme le dénoncent certains architectes et urbanistes ?

De nouveaux immeubles en construction à La Duranne – Photo Emilio Guzman

De nouveaux immeubles en construction à La Duranne – Photo Emilio Guzman

« Comment fait-on ville ? » Jean-Marc Perrin, assis derrière son bureau dans la mairie annexe de la Duranne savoure l’interrogation et rétorque : « C’est le cœur de la question et c’est absolument passionnant ! » Carrure de rugbyman et faconde au diapason, l’élu Les Républicains – conseiller départemental et 8e adjoint à Maryse Joissains maire d’Aix – a notamment en charge le suivi et le développement de la Duranne. Le maire, ici, c’est lui. Si la Duranne, ce quartier qui éclot depuis 20 ans à une dizaine de kilomètres du centre-ville aixois dans la plaine du Grand Vallat et sur les hauteurs du Petit Arbois, a un côté « village gaulois », il en est l’Abraracourcix assumé.

Cet article est le deuxième épisode de notre nouvelle série [Vivre à la Duranne] pour laquelle Marsactu s’intéresse à cette partie d’Aix qui croit, depuis pas loin de 20 ans, dans une douce campagne aixoise avec vue sur la montagne Sainte-Victoire. Vie quotidienne, urbanisme, mobilité, politique… Une série d’articles sur ce quartier est à venir. Le tout autour d’une question : comment fait-on une ville ?
Le premier épisode est à retrouver ici.

Au début ? En 1991, lorsque le projet d’urbanisation de cette zone d’aménagement concertée (ZAC) est élaboré sous la mandature du maire PS Jean-François Picheral et son adjoint Alexandre Medvedowsky, il prévoit alors un tiers de logements, deux tiers d’activités économiques pour la zone. Entre 2000 et 2007, changement de cap. L’extension sur 70 hectares de la ZAC est décidée avec l’objectif d’y implanter « le bourg de demain ». La Ville d’Aix donne alors à la Semepa (société d’économie mixte, concessionnaire et aménageur du site) l’autorisation de signer une série de compromis avec des promoteurs pour la cession de terrains. Ces ventes de la Semepa permettent, à la grande satisfaction de Jean-Marc Perrin « de financer des équipements qui ne coûtent pas un centime à la Ville. »

Presque trente ans plus tard, La Duranne est devenue une réalité. Tangible, habitée et pleine de contradictions. Dans le bas et le haut de la Duranne, coupée en deux par le flux de la RD543, les programmes poussent comme des champignons, dans une hétérogénéité architecturale qui saute aux yeux. Dans la plaine du Grand-Vallat, les premières villas de la fin des années 90 sont désormais encerclées de petits immeubles de trois ou quatre étages qui, au gré des artères et des ronds-points, offrent des influences diverses (néo-provençales ou vaguement contemporaines). Tandis que sur le plateau du Petit Arbois, face à la silhouette de la montagne Sainte-Victoire, se découpent des réalisations en cours de construction. Des cubes plus ou moins colorés que bordent un parc fraîchement inauguré, des parkings, le chantier d’un futur collège et des lignes à haute-tension.

Le collège en construction – Photo Emilio Guzman

15 000 habitants en plus « d’ici 10 à 15 ans »

Mais la Duranne est-elle une ville ? « Il y a une différence entre aménager et urbaniser. Et, sur 70 hectares, on peut se planter sévèrement », reconnaît l’élu. Raison pour laquelle, selon lui, la municipalité a fait appel, après concours, à l’architecte milanais Vittorio Gregotti pour concevoir la Duranne II. Ce plan renforce la part de logements par rapport à celle des bureaux. Il garantit une « urbanisation plus cohérente » ; affiche la volonté de réaliser « un éco-quartier » ; et promet alors une vraie « centralité » pour le « bourg » émergent. « Tout est à inventer. Le seul objectif assigné aux architectes est le bonheur de ceux qui viendront s’installer dans ce nouveau territoire urbain », se félicite alors Maryse Joissains.

Rapidement, les avis des professionnels sont – au mieux – mitigés. Dès 2012, un rapport de l’Autorité environnementale (autorité de l’État compétente en matière d’environnement) déplore « la consommation de 70 hectares d’espaces naturels encore vierges de toute construction, en continuité d’un site à haute valeur paysagère (Plateau de l’Arbois) » et pointe « la production d’un nombre très important de logements  sur un site où le cadre de vie pose question à plus d’un titre (ambiance sonore, qualité de l’air, accessibilité, trafic routier, viabilité interne, liaison avec Aix-en-Provence…) ». Elle affiche clairement ses doutes : « Cette configuration d’aménagement paraît notamment peu compatible avec une démarche d’éco-quartier ». Jean-Marc Perrin rejette, lui, tout procès en bétonisation abusive : « Nous sommes dans la réflexion constante de consommer le moins d’espaces naturels possibles. Sur 70 hectares, il y 37 espaces naturels », balaye-t-il.

Dix ans après le début de la seconde tranche d’aménagement, pourtant, des architectes et urbanistes dressent un constat alarmant. Aujourd’hui la Duranne compte 9000 habitants répartis dans 3400 logements. Quelque 100 000 mètres carrés de plancher restent à bâtir. Pour arriver à 5400 logements, soit 15 000 habitants, « d’ici 10 à 15 ans », estime Jean-Marc Perrin. Dans le bas et le haut de la Duranne, coupée en deux par le flux de la RD 543, les programmes poussent comme des champignons, dans une hétérogénéité architecturale qui saute aux yeux.

Les architectes s’inquiètent et s’agacent

« Dix mille, quinze mille habitants… c’est une ville comme Tarascon ou Briançon qui ont mis plusieurs centaines d’années à éclore. Une ville, c’est complexe : il y a des rues, des espaces urbains, un esprit de quartier. C’est la résultante d’usages, de fonctionnalités… que l’on n’a évidemment pas ici », déplore Jacques Fradin, architecte et président de l’association Devenir, qui, il y a dix ans, réclamait un moratoire sur les constructions à La Duranne. À ses côtés, Daniel Rennou, architecte des Bâtiments de France retraité, s’agace : « Il y a là un déficit d’intelligence, de compétence pour mobiliser des projets architecturaux de qualité, pour former un projet de territoire. Le plan Gregotti, c’est du foutage de gueule ! Il n’y a là aucune réflexion : on offre juste aux promoteurs la possibilité de construire et de vendre ; mais pas de faire la ville. Dans une ville, il y a une continuité bâtie et non une succession de parcelles avec des immeubles de médiocre qualité et des clôtures autour. »

A La Duranne, quelque 100 000 mètres carrés de plancher restent à construire. Photo Emilio Guzman

« On construit aujourd’hui le patrimoine de demain et là, on n’a pas de quoi être fier », poursuit Jacques Fradin. L’avenir du quartier se pose évidemment. « Quel devenir pour ces bâtis dans 15 ou 20 ans, au moment où leur réhabilitation sera indispensable ? », interpelle l’architecte Pascal Clément, vice-président de Devenir. Tous envisagent que, comme dans les grandes copropriétés des quartiers du nord de Marseille, s’enclenche un inexorable cercle vicieux. « Ces constructions n’étaient pas forcément de bonne qualité ; elles ont été mal entretenues parce que les copropriétaires n’arrivaient plus à honorer leurs charges, lourdes ; elles se sont dégradées, paupérisées… Il n’y pas à la Duranne de quoi faire une ville identitaire, mais tous les ingrédients, en revanche, pour ce genre de scénario », s’inquiète Daniel Rennou.

De nouveau, le collectif plaide pour l’arrêt des constructions et la mise en place d’un atelier permanent de réflexion d’urbanisme, dans lequel on inviterait de jeunes architectes et urbanistes locaux à se pencher sur le futur du quartier. Dans son bureau, Jean-Marc Perrin martèle : « Je ne suis pas un philosophe, pas un intello, mais je suis un faiseur, un « doer ». » L’élu assume. Et l’assure, la vie de ville viendra. Plus tard. « C’est de bonne guerre qu’on critique mais tout ça manque d’indulgence. On a créé tout cela ex nihilo. Il faut laisser un peu de temps au temps », envisage-t-il. Dans leur local, en centre-ville d’Aix, les membres de Devenir, eux, ne cachent pas leur franc pessimisme. « Le temps ne sert à rien si l’on ne donne pas de sens ! »

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