Ce premier volet de notre série consacrée à la Duranne se place dans les pas de ses habitants. Qui sont-ils, comment vivent-ils ce quartier hérissé de grues et pourquoi ont-ils choisi de s’installer là, dans ces immeubles qui, depuis 20 ans, poussent comme des champignons, à mi-chemin entre la gare TGV, Plan-de-Campagne et le centre-ville aixois ?

10h30. Marcel accueille Daniel. Grand et costaud, le retraité en impose dans l’encadrement de la porte. Marcel, 68 ans, natif de Moselle et fier de sa carrière de 35 ans de militaire, fait partie des premiers à avoir fait construire son logement à la Duranne en 2001. Pour couler une retraite bien méritée dans ce Sud dont son épouse est originaire. Autour de la rue de Grande-Tousque qui encercle un espace boisé classé s’alignent les seules villas du quartier. Marcel connaissait le coin. « Pendant mes études, à l’école militaire d’Aix, je venais pique-niquer là. A l’époque, il n’y avait que des maraîchers et des chasseurs », raconte-t-il sans nostalgie. Le couple achète sa villa sur plan. Dans la partie basse de la Duranne, non loin du futur groupe scolaire Simone-Veil. « On voulait être à la campagne ; mais pas trop loin de la ville non plus. Quand on a emménagé en septembre 2002, il n’y avait que quelques maisons, autour, tout était vide. »

Marcel (à gauche) et Daniel – Photo Emilio Guzman

Cet article est le premier épisode de notre nouvelle série [Vivre à la Duranne] pour laquelle Marsactu s’intéresse à cette partie d’Aix qui croit, depuis pas loin de 20 ans, dans une douce campagne aixoise avec vue sur la montagne Sainte-Victoire. Vie quotidienne, urbanisme, mobilité, politique… Une série d’articles sur ce quartier est à venir. Le tout autour d’une question : comment fait-on une ville ?

Son voisin, Daniel, cadre bancaire retraité de 72 ans, passe une tête. Lui aussi vit dans une villa. « En 2003, acheter une maison ici était dans nos moyens. Désormais elles valent entre 500 000 et 600 000€… On a eu la chance d’investir tôt. Maintenant les plus-values sont faites. » Comme Marcel, il a fait le choix du quartier devant le manque de foncier accessible à Aix. Les deux hommes aiment vivre ici. « L’un des points noirs, c’est la départementale 543 qui coupe le quartier en deux de façon sévère, ça n’aide pas à faire quelque chose d’homogène entre le bas et le haut », pointe Marcel. Daniel abonde : « Entre l’idéal de l’éco-quartier annoncé et la réalité… ça fait deux. Depuis quelques années, l’urbanisation part un peu dans tous les sens. On atteint un peu une taille critique, là. On travaille à l’envers : en imaginant des parcs avant de faire des routes. »

Mais la qualité de vie est là. Le supermarché Lidl pour dépanner, trois boulangeries, deux banques, une maison de santé en construction « là-haut » (comprenez à la Duranne haute) et même un relais Poste au sein de l’Ehpad. Surtout, rappelle Daniel, « la délinquance s’est reportée vers le haut, depuis quelques années ». Les deux voisins sont membres d’une association citoyenne de surveillance de proximité. Trois caméras ornent la façade de la maison de Marcel : « Je suis un fana de vidéo-surveillance. Il en faudrait plus dans les rues. » Les retraités tempèrent, toutefois. Les faits de délinquance – cambriolage, vols de voitures – ne sont quand même pas légion. Pourquoi ? Marcel réfléchit tout haut : « Parce que dans ce quartier, le tri de la population se fait par le fric. Il n’y a que des actifs pour acheter ici. »

12h. Khaled et Kelian mangent un sandwich. La matinée tire sur sa fin sur l’Esplanade Dei Bladeiras. Plus de champ de blé à l’horizon comme le suggère son nom provençal. Mais des enfilades d’immeubles de trois ou quatre étages, qui bordent l’avenue Auguste-Fresnel et celle du Grand-Vallat. Ils ont poussé là au début des années 2000. À leur rez-de-chaussée : un institut de beauté, un comptoir à bagels, des brasseries… Khaled, 22 ans, et Kelian, 21 ans, se sont installés au soleil, sur la terrasse de la boulangerie de la Duranne. Les deux hommes travaillent pour la société Océan, une filiale d’Orange spécialisée dans les boîtiers de géolocalisation. La Duranne, Kelian connaît. Il a passé plus de dix ans là, jusqu’à ses 18 ans. Enfant, ici ? Devant un combo sandwich-soda, l’employé se marre : « On en fait vite le tour ! Minot, je traînais entre l’ancien city stade et le skate park. »*

La Duranne – Photo Emilio Guzman

Mais, comme Khaled, il est content de travailler là. « C’est une belle zone d’activité. Il y a de bonnes entreprises ici. Bien sûr, il y a des bouchons mais moi, je circule à moto. Je préfère ça au centre. Quand on est à la Duranne, on n’est pas à Aix ! » Un plateau à la main, Habib, leur manageur, se joint à la conversation. « Si je devais résumer ce quartier en un mot, je dirais « explosion ». Je pense que ceux qui ont piloté l’urbanisation ne s’attendaient sans doute pas à ça. » De quelques centaines d’habitants à la fin des années 1990, la Duranne en compte désormais 9000 et vise les 15 000 d’ici à une quinzaine d’années.

La Duranne – Photo Emilio Guzman

13 h 30. Stéphanie dépose Ethan à l’école. Le groupe scolaire Simone-Vieil étend son bâtiment rouge brique le long de l’impasse de la Draille. Inaugurée en octobre 2018, l’école vient soulager des classes aux effectifs scolaires tendus dans l’autre école du quartier. Un long train de bauxite, passe lentement en contrebas. Stéphanie, 31 ans, accompagne son fils Ethan jusqu’à sa classe après la pause méridienne. Coordinatrice dans une association, actuellement en congés parental, elle vit depuis 9 ans à la Duranne. Par choix. « Mon mari travaille ici. Nous avons d’abord loué, avant d’acheter », explique-t-elle. Son couple incarne parfaitement la sociologie du quartier. 68 % de la population a moins de 40 ans, avec une grande majorité d’actifs (le taux d’inactivité est inférieur à 7 %). Les habitants travaillent pour 35 % d’entre eux sur le pôle d’activité d’Aix (zone des Milles et Arbois-Duranne) et pour 22 % à Aix.

Ici 73 % des habitants sont propriétaires. Et, outre les 27 % de logement sociaux (chiffres de 2016), les programmes immobiliers atteignent les 10 % de dispositifs dévolus aux primo-accédants comme Stéphanie. Attirée par, dit-elle, « les avantages d’Aix sans en avoir les inconvénients », la jeune femme en marinière et baskets à paillettes note tout de même « le manque de certains commerces – ni primeur, ni marché -, ou d’activités sociales ». Avant de rentrer chez elle avec sa poussette, elle sourit : « Des fois, ça me fait un peu penser à Desperate Housewives ! »

La Duranne – Photo Emilio Guzman

14 h 15. Jean-Marc finit ses pâtes. Dans son petit bureau de la mairie annexe, en compagnie sa chienne Millia, Jean-Marc Perrin fait mine de s’interroger : « La Duranne, qu’est-ce-que c’est que ce truc ? » Devant une assiette de pâtes à la sauce tomate qu’il termine, l’élu Les Républicains – 8e adjoint à la maire d’Aix Maryse Joissains, en charge notamment du suivi et du développement du quartier – offre ses éléments de réponses. Il vit là depuis 2002, adore ça et trouve le principe de la création d’une ville ex nihilo, tout bonnement « génial ». Le maire de quartier en connaît toutes les étapes sur le bout des doigts et loue les prédécesseurs de Maryse Joissains, le maire PS Jean-François Picheral et son adjoint Alexandre Medvedowsky, qui ont initié en 1991 la création de la zone d’aménagement concerté. Elle visait alors « à créer 1000 logements en pleine cambrousse ».

Le « maire du quartier » Jean-Marc Perrin – Photo Emilio Guzman

Bien sûr, concède l’élu, comme Rome, la Duranne ne s’est pas faite en un jour. « Il faut faire cohabiter les aménagements en cours et la quiétude des habitants, ce qui est parfois un peu difficile. » Il renvoie ceux qui l’accusent de bétonner (« des égoïstes qui ne cherchent pas de toit ») et ceux qui demandent plus d’équipements (« on fait, mais il faut nous laisser du temps »), dos-à-dos. Après le parc inauguré à la fin mars, l’élu promet de futures livraisons : un pôle de santé, un collège privé, un local pour les seniors…

14h45. Caroline nettoie sa vitrine.

À la boulangerie de la Duranne, l’un des premiers commerces du quartier, le coup de feu est passé. Caroline Giraud tient cette affaire familiale avec son mari depuis 2003. « Au départ c’était un challenge de s’installer. Mais c’est un peu comme une petite ville, maintenant. Ça a tellement grandi ! », dit-elle en époussetant ses plateaux. Toutes les formules sandwich + dessert + boisson à 6,80 € sont parties. « Le gros de notre activité, c’est vraiment le repas du midi avec les gens qui travaillent. » Caroline est bien consciente du manque de commerces que dénoncent certains habitants. « Nous sommes obligés de fermer une journée par semaine, nous avons choisi le samedi. Forcément cela fait des mécontents. Nous sommes ouverts le dimanche, mais je comprends. Le soir et le week-end, ça fait un peu ville-dortoir… » En ce vendredi après-midi, sur l’esplanade Dei Bladeiras, les tables et chaises des restaurants viennent d’être rangées, laissant la place vide.

Photo Emilio Guzman

16h. Ginette traverse le parc. La nouvelle route entre le bas et le haut du quartier, inaugurée en 2017, grimpe sec. Le panorama offre, à l’est, une vue plein cadre sur la montagne Sainte-Victoire ; et à l’ouest, sur l’architecture hétéroclite de la Duranne haute. Aux premiers bâtiments réalisés sur le plateau, aux toits et teintes toutes provençales, répondent désormais des groupes de « villas en bande » sur les hauteurs, et des constructions cubiques en cours de réalisation.

Photo Emilio Guzman.

Ginette, retraitée (comme 8 % de la population du quartier) vit dans un immeuble tout neuf depuis deux ans. Elle a acheté là, après avoir trouvé un prospectus dans sa boite aux lettres. Elle vient de traverser le parc des Restanques nouvellement inauguré. « L’après-midi, c’est un peu désertique, j’avoue », glisse l’ancienne secrétaire. « Mais c’est le calme et la proximité avec la nature que je cherchais », prolonge celle qui part chaque jour en balade avec une voisine. Elle pointe du doigt le chantier du collège de la Nativité qui ouvrira à la rentrée. « Ça va faire venir de l’activité et de nouveaux habitants », pronostique-t-elle. Un cercle vertueux qu’espèrent enclencher les promoteurs comme la mairie d’Aix. Sur le chantier de l’établissement scolaire, comme sur celui du futur centre médical, les ouvriers usinent. À la Duranne, 100 000 m² de plancher doivent encore sortir de terre.

La Duranne – Photo Emilio Guzman

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