[Vivre à la Busserine] Sortir les jeunes du réseau, un savoir-faire en construction

Enquête
Julie Le Mest
2 Juil 2018 0

Confrontés depuis longtemps au trafic de stupéfiants, les travailleurs sociaux de la Busserine ont développé, avec des sociologues, une expertise sur la façon de prévenir l'entrée des jeunes dans le réseau. Des recettes éprouvées aux idées iconoclastes, tour d'horizon des solutions, à l'épreuve des coupes budgétaires.

Palmier planté lors d'un chantier avec des jeunes de la Busserine (Photo Julie Le Mest)

Palmier planté lors d'un chantier avec des jeunes de la Busserine (Photo Julie Le Mest)

La nature a horreur du vide.” La phrase est d’Aristote, mais on l’entend également souvent dans la bouche des animateurs et éducateurs de la Busserine. Quand la vie des jeunes n’est pas remplie d’activités positives, d’autres activités, moins recommandables, ont tendance à s’y faufiler. Pour cette raison, une des inquiétudes du collectif de veille du quartier, lors de la visite de la préfète pour l’égalité des chances à la Busserine le 13 juin dernier, était de préserver le programme des animations prévues cet été.

Ce planning, en cours de peaufinage par les structures, animateurs et acteurs de la prévention, organise les soirées, animations et sorties prévues à la Busserine, à Picon et au Mail. Il prévoit également des chantiers éducatifs et des séjours à l’extérieur.

Ce n’est pas un hasard. Quand on demande à un animateur originaire de la Busserine, qui n’a pas souhaité être nommé, quelles sont les actions qui fonctionnent le mieux pour sortir les jeunes des trafics, sa réponse est sans équivoque : ce sont les séjours et les chantiers. “Ils veulent sortir du quartier,” explique-t-il, en ajoutant que les jeunes qui glissent vers le réseau l’appellent parfois eux-mêmes pour lui en demander.

Notre animateur, professionnel depuis des années, connaît le territoire, ses habitants, discute facilement avec les jeunes, y compris avec ceux qui font le guet ou charbonnent, c’est à dire vendent les produits. Cette expertise de terrain, il a eu l’occasion de la partager régulièrement avec des éducateurs, des médiateurs et des sociologues. Depuis 2000, en effet, ils participent, ensemble, à des groupes de travail autour de la thématique des réseaux de drogue, et en particulier de leur attraction sur les mineurs. “On cherche en faisant, on fait en cherchant,” résume un des membres de la démarche de réduction des risques.

Le séjour, une récompense

Comment aide-t-on un jeune à sortir du trafic avec un séjour ? Celui-ci fonctionne en fait comme une récompense. Pour bénéficier de ces vacances d’une semaine, l’adolescent doit être présent au centre de loisirs, avec l’animateur, pendant trois semaines en été. Autant de temps qui n’est pas passé à tenir les murs. “Et parfois quand il reviennent de séjour, ils se rendent compte qu’un ami a été pris par la police, et se disent “heureusement que je n’étais pas là.””

Du point de vue de l’animateur, les chantiers ont un effet similaire. Les centre sociaux organisent généralement des chantiers troc, lors desquels une semaine de chantier donne lieu à une semaine de vacances. Un de ses collègues y voit un autre atout, celui de changer le regard du quartier sur les jeunes. “Les gens les voient travailler pour améliorer le quartier, cela les valorise“, explique-t-il. D’autres types de chantiers existent. Ceux qui devraient être organisés cet été, par l’Addap 13, sont des chantiers éducatifs d’une semaine, ouvrant droit à rémunération. Ils donnent lieu à une visite médicale, une fiche de paie, l’ouverture d’un compte en banque et une aide à l’orientation à la sortie. Ils sont utilisés comme premier pas d’une démarche de professionnalisation.

Rien de révolutionnaire dans ces outils, qui font partie de la panoplie traditionnelle de la prévention. Ce qui est moins courant, c’est l’idée, par exemple, d’adapter les horaires de certains chantiers pour permettre à des jeunes qui travaillent toujours dans le réseau d’y participer, et de mettre un pied en dehors du trafic. Ce principe, pragmatique, a été discuté dans les groupes de travail mis en place à la Busserine, et parfois appliqué.

Que cherchent-ils dans le trafic ?

Depuis 2011, les différents groupes de travail, qui existent à la Busserine mais aussi dans d’autres quartiers du nord de Marseille, ont été réunis à l’échelle de la ville de Marseille au sein de la démarche Trafic-Acteurs-Territoires, suivie par les pouvoirs publics. Les approches croisées des différents professionnels ont permis de développer une meilleure connaissance des motivations des jeunes pris dans le trafic (Lire aussi le témoignage d’un ancien guetteur).

Anne-Marie Tagawa, qui a participé à plusieurs des groupes de travail, à l’époque, en tant qu’éducatrice de l’Addap 13, peut ainsi décrire l’entrée dans le réseau comme un phénomène d’aspiration. “Il y a rarement une décision consciente de la part des jeunes d’entrer dans le trafic, mais il y une familiarisation, parce qu’ils le côtoient. Cela commence en rendant service à ceux qui font le guet, en allant leur chercher leur repas et en gardant la monnaie comme pourboire, ce que l’on a appelé “la cannette et le sandwich.“” Cette entrée intervient souvent dans des moments de vide dans la vie des jeunes, comme un décrochage ou la fin de la scolarité.

Le facteur principal qui pousse à rester dans le réseau n’est pas forcément l’argent. “Il y a un gain financier, continue l’ancienne éducatrice. Mais ils trouvent aussi autre chose : la sécurité, la protection, la reconnaissance, l’appartenance à un groupe et un statut social. Ce sont des choses essentielles à la construction d’un adolescent et c’est ce que le réseau leur apporte quand ils ne le trouvent pas ailleurs.

Claire Duport, sociologue qui accompagne la démarche depuis 2008, invite, elle, à déboulonner certains mythes. “C’est pas le rêve d’une vie d’être dealer. Bien sûr, quand ils font les cakes, ils te disent, “je veux être Scarface”, mais quand tu creuses, ils disent tous “je vais faire ça un moment, mettre des sous de côté et me ranger.”” Elle rappelle également que la grande majorité des travailleurs du réseau ont des salaires très bas par rapport aux risques encourus. Des constats qui permettent de comprendre que la possibilité d’entrer dans la légalité est loin d’être dépourvue d’attraits pour les jeunes pris dans le trafic.

Fresque du centre social l’Agora, réalisée lors d’un chantier avec des jeunes de la Busserine (Photo Julie Le Mest)

Apprendre à composer

Mais encore faut-il pouvoir se faire écouter des jeunes pris dans les trafics. Un des chantiers des travailleurs sociaux a donc été de construire leur posture professionnelle. L’appel aux services de police ou de la protection de l’enfance s’avérait souvent être contre-productif pour les jeunes concernés. “Nous avons compris que le rapport à ces jeunes ne pouvait pas être celui d’un jugement moral, résume l’ancienne éducatrice de l’Addap 13. Les gamins sont dans des activités parallèles, mais nous avons besoin de composer, pour maintenir le lien avec eux.

Inspirée par les méthodes de réduction des risques pour les usages de la drogue, la pratique se traduit par le principe de l'”aller-vers”, c’est à dire le fait d’aller à la rencontre des jeunes pris dans le trafic de drogue et de bâtir une relation de confiance. Un procédé qui était évident pour certains des professionnels, comme notre animateur de la Busserine, moins pour d’autres. “C’est dur pour un éducateur qui n’est pas d’ici d’aller vers un jeune qui est posté. C’est mal accepté par le responsable du trafic. Pour moi, c’est facile. Je connais ceux qui tenaient le réseau, leur famille.

La validation des acquis du réseau

Composer, cela peut aussi signifier négocier avec le réseau de drogue pour réduire les nuisances liées au trafic sur le quartier. Sur ce point, les avis divergent au sein des groupes de travail, qui n’ont pas de dimension de préconisation. “Certains animateurs discutent avec le réseau pour pouvoir faire sans problèmes un chantier, une fresque. D’autres refusent, détaille Anne-Marie Tagawa. Moi, quand j’organisais des animations au pied des tours, j’ai toujours préféré, par respect pour les habitants, faire un affichage en cage d’escaliers important, qui du coup informait tout le monde.” Y compris les gens du réseau.

Certaines idées issues des groupes de travail sont plus iconoclastes encore. Par exemple, celle d’une reconnaissance des acquis professionnels développés dans le réseau de drogue, en vente, organisation ou comptabilité. Ce principe n’a jamais été mis en place, mais les animateurs interrogés connaissent des exemples de jeunes, bons vendeurs au pied des tours, qui ont ensuite réutilisé ces compétences avec succès dans la téléphonie mobile ou les assurances.

Questions de budget

Dans le rapport expliquant la démarche Trafics-Acteurs-Territoires, celle-ci est présentée comme complémentaire du travail de la police et de la répression du trafic de stupéfiants. Mais en termes de soutien public, les approches ne rencontrent pas le même soutien. Financées en grande partie par la politique de la ville, les actions de prévention subissent les baisses de budget que rencontre celle-ci. Avec un impact sur le nombre d’actions pouvant être mises en place.

L’animateur de la Busserine explique ainsi qu’à la grande époque, entre 2002 et 2004, le centre social pouvait organiser jusqu’à six séjours par an et trois à quatre chantiers. Aujourd’hui, il organise un séjour en été. Point. Quant aux chantiers, il n’y en a pas eu d’organisés par le centre social depuis le début des travaux de rénovation urbaine en 2013.

Du côté de l’Addap 13, un chantier éducatif sera organisé à la Busserine cet été. En raison du contexte, les jeunes du quartier devraient également trouver des places dans les trois autres chantiers organisés dans le grand Saint-Barthélémy. La préfecture a annoncé le souhait de financer plus de chantiers coordonnés par l’association, mais le dispositif n’est pas encore en place. Directeur général adjoint de l’Addap 13, François Souret est clair, la tendance budgétaire globale est à la baisse. “Les chantiers éducatifs restent, globalement, soutenus, mais les budgets sont à la baisse. D’autres actions, comme les animations de proximité, ne sont elles plus financées du tout.” La démarche Trafic-Acteurs-Territoires elle-même rencontre, depuis 2016, des problèmes de pilotage institutionnel.

Pour les acteurs interrogés, cependant, pas question d’être défaitistes. Les groupes de travail, dont certains ont associé, au-delà des travailleurs sociaux, des habitants du quartier, ont permis de renforcer une cohésion sur le territoire. “Cela a permis une prise de confiance des habitants, de sortir de la posture de victimes pour devenir acteurs, explique Anne-Marie Tagawa. Aujourd’hui, ces habitants s’inscrivent dans toutes les actions du territoire, dans le collectif de veille notamment.” Cette énergie, habituellement déployée pour sortir les jeunes des trafics, s’est retrouvée dans la mobilisation du quartier après les événements du 21 mai, et dans son interpellation des pouvoirs publics. Reste à trouver la réponse adéquate, pour ne pas laisser gagner le vide.

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