Universitaires et militants construisent ensemble une carte inédite du parcours des délogés

Actualité
le 8 Juil 2019
6

Durant plusieurs mois, des universitaires et des militants mobilisés sur le sujet du logement indigne ont travaillé de concert. Ils ont recueilli et analysé une grosse quantité de données sur le parcours des délogés. Ils en tirent aujourd'hui une cartographie inédite dont les premières conclusions ont vocation à interpeller les pouvoirs publics.

Les immeubles insalubres de la rue de Versailles.

Les immeubles insalubres de la rue de Versailles.

« Ça a été une vraie découverte. Jusqu’à présent je ne voyais pas la face cachée de Marseille. Aujourd’hui nous pouvons l’objectiver. » Hamza, la vingtaine, est étudiant en troisième année de licence d’histoire à l’université Aix-Marseille. Au mois de mars dernier, il découvre de ses propres yeux, lors d’un cours un peu particulier mené sous forme d’exploration de terrain un sujet qui fait l’actualité depuis le 5 novembre : le mal-logement et ses victimes. Durant ce cours de l’unité d’enseignement intitulée « villes, politiques urbaines et pratiques citadines », Elisabeth Dorier, géographe du LPED (laboratoire population environnement développement) a emmené le jeune homme et sa classe dans les lieux symboliques de l’habitat indigne à Marseille.

Depuis, Hamza et d’autres étudiants en ont fait leur sujet d’étude. Grâce à une collaboration avec des militants du collectifs du 5 novembre, de l’association Marseille en colère, Un centre ville pour tous, la fondation Abbé Pierre et sous la supervision de leur professeur, ils publieront cette semaine le fruit de leur travail. « Qui n’est pas encore achevé et mérite des réajustements », précise Élisabeth Dorier. Mais dévoile déjà des pistes de lectures intéressantes.

« Logique de logement tiroir »

Jusqu’à présent, seule la carte des évacuations était connue, là encore en partie avec le travail du LPED (voir notre animation interactive). On observait alors, sans surprise, qu’un grand nombre de délogements avaient lieu dans des quartiers populaires ou objets de projets de réhabilitation. L’analyse nouvelle des parcours de ceux que l’on nomme désormais les « délogés » montre que les relogements, eux, seraient très peu souvent dans ces zones, et parler de relogement définitif fait débat. « On s’est rendu compte qu’il y avait très peu de relogements définitifs [60 selon militants et universitaires, ndlr]. On reste dans le provisoire, dans le précaire et bien souvent, éloigné du logement d’origine », insiste Nassera Benmarnia du collectif du 5 novembre. « Il n’y a pas de volonté de mettre en sécurité les gens. On les trimbale, les épuise. Bref, on est dans une logique de logement tiroir », appuie Kaouter Ben Mohamed, de Marseille en colère, en référence à la multitude de logements temporaires dans lesquels doivent naviguer les délogés avant d’espérer retrouver un logement de longue durée.

[aesop_gallery id= »318454″ revealfx= »off » overlay_revealfx= »off »]

Le travail ici réalisé comporte forcément des biais : les personnes délogées suivies par les militants étant, selon ces derniers, des gens de « classe sociale modeste » mais pas précaire. Aussi, ne sont pas pris en compte les gens qui ne passent pas par ces structures. Enfin, certaines personnes sont « perdues » en cours de route.

De la rue de Versailles à une carte interactive

Cette collaboration inédite a donc débuté lors d’une journée d’exploration collective. En mars dernier, Élisabeth Dorier emmène Hamza et une classe de 35 élèves, rue de Versailles (lire notre article). « Le mot est fort mais là bas, c’est le tiers-monde »« Nous avons réussi à ouvrir certaines portes devant les élèves », explique sa professeur par ailleurs membre de l’association Un centre-ville pour tous. En l’occurrence, la porte des taudis.

Ce jour là, Élisabeth Dorier accompagne aussi la classe dans les locaux du collectif du 5 novembre et l’association Marseille en colère. De quoi convaincre Hamza et une quinzaine de ses camarades de se lancer dans un travail minutieux. Avec leur professeur et en étroite collaboration avec les militants, ils documentent sur une carte, le parcours – de leur évacuation aux divers modes d’hébergement – d’un maximum de ménages délogés.

Près de 400 profils

Durant plusieurs mois, cette équipe étonnante, avec l’aide supplémentaire d’un informaticien, a rassemblé et intégré dans un logiciel spécialement conçu par ce dernier une nombre considérable de données sur le parcours des délogés : ensemble, ils ont traité près de 400 profils de ménages forcés de quitter leur logement après un péril. Logement initial, logements temporaires – jusqu’à neuf en quatre mois ! -, relogement définitif ou de longue durée… Toutes ces étapes d’une partie de ceux que l’on nomme les délogés se retrouvent sur une carte interactive.

Cette carte présente les parcours des habitants évacuées du haut de la rue d’Aubagne.

Pour parvenir à un tel résultat, universitaires et militants ont dû trouver un terrain d’entente et dépasser leurs différends. « De notre côté nous avions commencé à réaliser des fiches sur les personnes qui venaient nous voir, rapporte Zohra Boukenouche, membre du collectif du 5 novembre qui organise de façon hebdomadaire des permanences d’accueil et de conseil pour les délogés. Cela nous permettait de suivre les parcours, notamment lorsque les militants présents aux permanences tournent. » Elle poursuit : « Quand Élisabeth est venue nous voir pour nous proposer de réaliser une cartographie je me suis dit que je n’avais pas de formation et que moi, je faisais du social. » Mais, après réflexion, plusieurs membres du collectif du 5 novembre et de l’association Marseille en colère décident d’accepter la collaboration.

« On travaillait à la fac, à la maison et avec les militants »

« Au début, les militants étaient circonspects mais toujours bienveillants. ‘Est-ce que c’est uniquement un travail universitaire ou est-ce qu’on partage aussi des valeurs, une certaine colère, une citoyenneté ?' », se remémore la géographe. L’un dans l’autre, tout le monde trouve son compte. « C’est important pour nous aussi d’avoir des données scientifiques, fondées. Cela nous permet d’interpeller », complète Zohra Boukenouche. Après avoir rendu anonymes leurs données, les militants du collectif du 5 novembre comme ceux de Marseille en colère les ont donc transmis aux étudiants. « On m’a formé à la saisie de données et je n’ai plus voulu m’arrêter », témoigne Anthony, étudiant qui a rejoint l’aventure en cours de route.

« Un jour ils ont mis des tables dans les couloirs de la fac pour saisir des données, on aurait dit une ruche », rigole, fière de l’entrain qu’elle a déclenché, Élisabeth Dorier. « On travaillait à la fac, à la maison, et dans les locaux des militants », complète Hamza. Mais les militants n’ont pas transmis que leurs données. « J’ai découvert une cause qui m’a passionnée », concède Anthony. Rejoint par Hamza :

Je me suis retrouvé à faire du social aussi. Je ne me doutais pas que dans la deuxième ville de France il y avait des immeubles aussi délabrés mais j’ai aussi découvert ces associations, ce côté humain. Quand on entend un mec qui a le même âge que nous, qui nous raconte qu’il est traumatisé et ne veut plus vivre à Noailles comment ne pas l’écouter ?

« C’était frappant de voir que certains jeunes découvraient ça », se souvient également Nassera Benmarnia, du collectif du 5 novembre. « Certains jeunes se sont investis au delà du travail de saisie. Ils ont passé du temps avec moi, on fait de l’accompagnement social, ont aidé les gens, et parfois on parfois même vécu des entretiens violents », ajoute Kaouther Ben Mohamed, de Marseille en colère, tandis que Hamza, dont le regard est encore marqué par l’expérience acquiesce de la tête. Après des mois de travail complètement bénévole, et même si celui-ci n’est pas encore achevé, chacun peut tirer des conclusions en voyant la carte qui se dessine petit à petit.

« Nous allons pouvoir superposer cette carte à celle des projets urbains. Nous nous sommes dotés un outil de veille qui permet d’affirmer des choses non pas par militantisme mais scientifiquement, envisage Élisabeth Dorier. Nous le maintiendrons tant qu’il y aura des projet de rénovation et convions la Soliha [organisme chargé par la Ville et l’État de la gestion des relogements, ndlr], l’État, la Ville et la métropole à s’associer pour valider ses données. »

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire