Uniper n’arrive toujours pas à faire fonctionner la centrale biomasse de Gardanne

Décryptage
le 8 Fév 2019
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Alors qu'elle s'apprête à vendre le site au groupe du magnat tchèque Daniel Kretinsky, la société allemande n'a fait tourner l'unité biomasse qu'un tiers de l'année dernière. Son démarrage, attendu depuis quatre ans, pèse sur l'avenir du site, dont la partie charbon doit fermer fin 2021. Les riverains et les écologistes s'inquiètent quant à eux de la sécurité et des nuisances de l'installation.

C’est une décision prise au plus au sommet de l’État. Les centrales thermiques ne pourront plus tourner au charbon au 1er janvier 2022. L’avenir passe, selon les industriels et les pouvoirs publics, par une transition énergétique vers la biomasse. En clair, les installations s’adaptent pour que le bois soit le nouveau combustible. « L’une des centrales électriques de Gardanne fonctionne d’ores et déjà à la biomasse », affirme Emmanuelle Wargon, la secrétaire d’État à la transition écologique, dans un entretien à La Provence.

Pas si simple. Aujourd’hui, devant l’insistance de Marsactu, la direction de la centrale et les représentants CGT du personnel finissent par reconnaître qu’elle est encore en rodage. Promis dès 2014, son démarrage à plein régime a été sans cesse repoussé pour des raisons techniques. Et au milieu de toutes les incertitudes qui pèsent sur la centrale thermique de Provence, il est permis de se demander si elle atteindra un jour sa marche industrielle. Depuis le 7 décembre, les salariés sont en grève (lire notre article) pour demander un moratoire sur la sortie du charbon, « pour défendre l’emploi et nos statuts », dit le délégué CGT, Nicolas Casoni. Les dysfonctionnements de la biomasse sont une source supplémentaire d’inquiétude sur leur avenir.

Deux unités fonctionnent encore sur le site à cheval sur les communes de Gardanne et de Meyreuil. « Provence 5 », la principale (600 MW), tourne au charbon. « Provence 4 » (150 MW), en cours de conversion, devrait fonctionner à terme grâce à 850 000 tonnes de bois et avec 15 % de charbon pauvre issu des terrils. L’unité est au centre d’une critique virulente des écologiste pour son impact sur les forêts et le climat.

Le stockage de bois de l’unité biomasse. Photo : P. I.-D.

Mise en service attendue depuis 4 ans

Depuis 2016 – soit déjà plus de 2 ans après l’échéance prévue à la signature du contrat avec l’État – la direction de la centrale n’a pas cessé d’annoncer une mise en service « dans [de] prochaines semaines ». C’est-à-dire que l’unité devait produire en continu à sa puissance maximale. Toujours selon Uniper, l’objectif aurait dû être atteint au cours de l’année 2018. Mais, « les relevés d’électricité que la biomasse a fourni au réseau montre que ce n’est pas le cas », affirme pour sa part Jean Ganzhorn. L’ingénieur énergéticien, membre du collectif SOS forêt du Sud qui s’oppose au projet, s’est intéressé aux données rendues publiques par Réseau de transport d’électricité (RTE) pour détailler les heures de fonctionnement annuel de Provence 4 et sa production. Il en a tiré les graphiques suivants.

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« En 2017, l’unité biomasse a fonctionné 750 heures, au lieu des 7 500 heures contractualisées avec l’État, soit 10 % du temps. Elle a produit 88 gigawattheures (GWh) au lieu des 1000 GWh prévus, soit 8,8 % du contrat », analyse-t-il. Et sur l’année 2018 cela représente une production de « 269 GWh, soit 27 % du contrat ». Jean-Michel Trotignon, le responsable de la communication du site Uniper de Gardanne annonce d’autres chiffres légèrement supérieurs : « 2550 heures et 338 GWh » pour l’année 2018.

Pour Jean Ganzhorn « Uniper ne respecte pas le cahier des charges de l’appel d’offre qui lui vaut plus d’un milliard d’euros de subventions sur 20 ans », grâce au tarif préférentiel de rachat. Le contrat passé avec l’État en 2011 pourrait-il être remis en cause ? Au cabinet d’Emmanuelle Wargon, on nous signifie que la question est hors de propos. « À ce stade la priorité est de s’assurer que tout soit mis en œuvre pour que la tranche biomasse soit opérationnelle », motive pour sa part la préfecture.

« De vrais soucis techniques, des sous-dimensionnements de matériel »

Pour la première fois, la CGT reconnaît les difficultés. « Il y a de vrais soucis techniques. Il y a eu des erreurs, des sous-dimensionnements de matériel. Ce sont de mauvais prestataires qui ont été choisis pour l’adaptation de la chaudière », expose Nicolas Casoni. Jean-Michel Trotignon concède quant à lui « qu’avec l’expérience, le design de certains éléments n’a pas semblé le plus approprié ». « La biomasse est toujours en essai. Ça ne fonctionnera jamais ! », martèle Bernard Auric, le président de l’Association de lutte contre les nuisances et la pollution (ALNP), située à Meyreuil.

L’ALNP et plusieurs autres riverains de la centrale alertent fréquemment sur les nuisances de bruit, « insupportables de jour comme de nuit », causées par les essais de Provence 4. Après des relevés de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), qui indiquent que les seuils réglementaires de bruit sont fréquemment dépassés, la préfecture a d’ailleurs enjoint l’exploitant à se mettre en conformité.

À Meyreuil, Bernard Auric et Jean-Luc Debart de l’ALNP. Photo : P. I.-D.

« Ce sont les riverains qui font les rondiers »

Pour tenter de résoudre le problème, la direction de la centrale va jusqu’à proposer aux riverains de les prévenir directement en cas de gêne. Mais les réponses qui leur sont apportées laissent à ces derniers des interrogations sur la sécurité de l’installation et la vigilance des opérateurs. Par exemple, le 14 juillet 2018, Jean-Michel Trotignon leur écrit dans un courriel : « Des équipements ont été démontés pour inspection et il y a eu au redémarrage une anomalie […] qui a occasionné le bruit qui nous a été signalé. […] Nous vous remercions pour vos signalements qui nous ont permis au plus vite de repérer ce dysfonctionnement. » Bernard Auric enrage à cette lecture : « Cela signifie que ce sont les riverains qui font les rondiers », selon l’appellation des ouvriers qui circulent auprès des installations pour s’assurer que tout va bien.

« La propagation du son est quelque chose de complexe. Il y a du bruit qui n’est pas audible sur le site et qui peut l’être plus loin. C’est à partir du signalement que l’on a fait une recherche », nous explique Mr Trotignon. « On a changé un silencieux, le problème devrait être résolu. On en aura la certitude au redémarrage », veut rassurer le responsable d’Uniper.

Durant les années 1990, Bernard Auric était directeur de la centrale. Il affirme que la chaudière, dans l’état actuel, ne pourra jamais fonctionner au bois. Il parle d’un effondrement qui s’y serait produit avant l’été. « Il a eu une dégradation par endroit du réfractaire de la chaudière. Le matériau a été extrêmement sollicité à cause de la succession des arrêts démarrages dues aux essais », répond Jean-Michel Trotignon. Ce qui aurait nécessité une période de travaux et l’arrêt de l’installation de fin mai à mi-septembre. « L’unité sera en mesure de fonctionner après les investigations et audit précis et scientifiques que nous avons lancé pour identifier les problèmes que l’on a pu rencontrer », répond quant à lui le communiquant d’Uniper.

Source supplémentaire d’interrogation sur l’avenir du site

L’avenir global du site de Gardanne est plus que jamais incertain. Face à l’annonce de la fin du charbon, Uniper a décidé de se séparer de ses activités en France. Depuis Noël, les discussions se poursuivent avec le groupe EPH du controversé magnat tchèque Daniel Kretinsky. Sur ce point, « nous n’avons aucune info à donner », nous exprime Anne Plaisance, chargée de mission communication d’Uniper. Les opposants à la centrale et les cégétistes sont au moins d’accord sur une observation : pour que la biomasse fonctionne à Gardanne il faudrait reprendre à zéro les installations. EPH, un groupe plutôt connu pour mener les centrales à charbon jusqu’à épuisement du matériel, consentirait-il à investir ?

L’autre grande inconnue concerne la mise en place du contrat de transition écologique (CTE), visant à accompagner la sortie du charbon (lire notre article), dont la signature, comme initialement prévu, n’a pas eu lieu fin 2018. La préfecture nous informe par courriel qu’une réunion se tiendra le 12 février, « sur la sécurisation du réseau électrique et la reconversion énergétique du site. Une rencontre ultérieure sera consacrée plus spécifiquement au CTE ». Sans plus de précisions.

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