Un tiers des blocs opératoires de l’AP-HM ferment pour renforcer les équipes Covid

Décryptage
le 28 Oct 2020
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Pour faire face à la crise, le mot d'ordre dans les hôpitaux de l'assistance publique des hôpitaux de Marseille est désormais "déprogrammation". Comme lors du confinement, les interventions non-urgentes doivent être remises à plus tard. Explications.

(Image APHM)

(Image APHM)

“Il faut à tout prix éviter les déprogrammations.” Il y a quelques semaines, nombreux étaient les médecins qui alertaient sur les risques d’un éventuel report des opérations de patients dit “non-Covid”, pour soigner les personnes touchées par le virus. C’était le cas notamment, dans les colonnes de Marsactu, du professeur Laurent Papazian. “Un tiers des lits de réanimation du département sont occupés par des patients Covid. Et à chaque fois que l’on augmente ce chiffre, c’est au détriment des autres patients”, analysait en septembre celui qui coordonne les services de réanimation de la région. Depuis, les courbes se sont emballées et le service hospitalier n’a plus le choix : la “déprogrammation” est devenue le mot d’ordre. Et les conséquences qu’elle engendre avec.

229 : c’est l’objectif fixé par l’Agence régionale de santé (ARS) en terme de création de lits de réanimation dans le département d’ici trois semaines. “Pour cela, nous avons trois solutions : rappeler du personnel en formation ou en vacances, annuler des congés, et déprogrammer, explique-t-on au service communication de l’AP-HM. Pour le moment, la déprogrammation est notre seul levier disponible.” Pour l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille, la difficulté n’est pas “d’armer des lits”, c’est-à-dire de les équiper pour qu’ils puissent recevoir ces patients, mais de trouver le personnel pour s’occuper des malades supplémentaires.

Point sur la situation
Le 26 octobre, l’AP-HM comptait 218 patients atteints du coronavirus, dont 62 en réanimation. À l’échelle du département, le taux de positivité dans la population testée continue d’augmenter, pour atteindre 13,6% selon les chiffres produits mardi par l’ARS, qui constate toujours une forte hausse des hospitalisations et compte seulement 41 lits de réanimation disponibles.

Fermetures de salles de bloc en alternance

Même si la région n’a pas été touchée au même titre que le Grand Est ou l’Île-de-France lors du premier épisode de cette épidémie, les troupes médicales se disent exténuées, parfois démotivées. L’absentéisme est important, à l’AP-HM comme dans toute la France, ainsi que l’expliquait le professeur Papazian mi-septembre. La solution de la déprogrammation s’impose donc. Plus concrètement, cela se traduit en fermeture de salles de bloc opératoire, afin de récupérer le personnel qui y travaille. Les médecins anesthésistes et infirmiers spécialistes en réanimation de ces blocs peuvent ainsi être transférés vers les services où l’on a ouvert des “lits Covid”. Cette semaine, sur la trentaine de salles de bloc que comprend l’AP-HM, neuf devront être fermées, quasiment un tiers. Quatre à la Timone, quatre à la Conception et une à Sainte-Marguerite. Au total, comme le soulignait un article de Mediapart (à lire sur Marsactu), un quart des opérations sont censées être déprogrammées sur cette période.

Chaque semaine, la fermeture de salles de bloc est réévaluée en fonction des opérations qui doivent s’y tenir. C’est le travail de la cellule de programmation, qui comprend des médecins anesthésistes, des réanimateurs, des infirmiers-cadres et des chirurgiens de différents services. “Par exemple, l’un d’eux va dire “moi cette semaine j’ai trois greffes que je ne peux pas annuler dans cette salle”, la salle restera ouverte. Et puis un autre dira “moi j’ai trois poses d’anneaux gastriques qui peuvent attendre”. Alors on fermera la salle”, détaille-t-on encore à l’AP-HM. Pendant sept jours, le personnel de la salle en question pourra donc se déplacer vers une unité de soins Covid.

“On se sent en porte-à-faux”

“Pour l’instant, nous ne déprogrammons que les opérations non-urgentes et celles qui n’engendrent pas de perte de chances [baisse des chances de guérir, ndlr], veut rassurer le professeur Richard Nicollas, chef de service en chirurgie cervico-faciale pédiatrique à l’hôpital Nord. Chargé de collecter le planning établi par la cellule de programmation, il précise qu’aucune pathologie n’est écartée mais que “l’ordre des patients est établi uniquement sur des critères médicaux. Parfois, une chirurgie cardiaque très lourde peut attendre, alors qu’une opération moins impressionnante va être plus urgente, comme par exemple une pose de prothèse de hanche parce qu’il y a une douleur invalidante”. Toutefois, aucun report n’est anecdotique : “quand c’est non urgent, ça peut tout de même être dangereux de déprogrammer, admet-on dans les couloirs de l’AP-HM. Mais nous sommes dans l’obligation de faire des choix, c’est à l’appréciation du chirurgien.”

Une fois le planning de déprogrammation défini, il revient aux équipes chirurgicales de prévenir les patients de l’annulation de leur intervention. Bref, désormais, le travail de la cellule de programmation, est d’annuler des rendez-vous. “Pour nous c’est frustrant, et puis il y a un triple travail administratif [programmer, déprogrammer et reprogrammer,ndlr], précise le professeur Nicollas. Surtout, on se sent en porte-à-faux par rapport à notre mission première, qui est de soigner. On se pose aussi des questions sur notre capacité à éponger le retard pris.” Selon ce dernier, les patients auraient des réactions plutôt bienveillantes. “Quand on explique clairement les choses, même si certains peuvent mal réagir, globalement ils comprennent. Parfois, ils sont même rassurés de ne pas venir à l’hôpital en temps de Covid.”

“Si cela dure, ça ne suffira pas”

Pour le personnel transféré dans un service qui n’est pas le sien, l’exercice peut s’avérer compliqué. Parce qu’il faut se mettre dans le bain d’une activité qu’on n’a pas l’habitude de pratiquer, travailler avec des gens que l’on ne connait pas forcément et parfois se sentir inutile le temps de l’adaptation…

Enfin, les déprogrammations ne touchent pas uniquement les blocs opératoires, mais aussi les services dits “d’hospitalisation conventionnelle”. Cela reste pour l’heure sans commune mesure avec la gestion de la première vague. “À cette époque, l’injonction était la déprogrammation massive. Il y a forcément eu des patients qui ont eu des pertes de chance”, reprend Richard Nicollas. Autrement dit, une probabilité plus faible de guérison.

“Aujourd’hui, les chirurgiens opèrent des formes de cancer, comme il n’y en a plus depuis plusieurs années parce qu’il y a des retards de diagnostic importants. Il y a des décès dus au Covid mais aussi des décès du fait des retards de prise en charge. Et cela peut toucher tout le monde”, déclarait encore dans nos colonnes le professeur Papazian lors de la première vague. Cette fois-ci, l’AP-HM espère éviter les erreurs passées. Pour recourir le moins possible à des déprogrammations, elle compte en grande partie sur le renfort de plusieurs dizaines d’étudiants d’écoles d’infirmières.

“Si cela dure plus de deux mois, ça ne suffira pas, conclut le professeur. On va être obligés de ne garder que les opérations urgentes.” Et donc, commencer à déprogrammer malgré le risque avéré de perte de chances. L’autre option reste le transfert inter-régional des patients, l’étape ultime dans la gestion de la crise. Plusieurs hôpitaux en France attendent des patients de la région. Contactée, l’ARS n’a pas pour le moment pas confirmé officiellement ces transferts.

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Commentaires

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  1. Brallaisse Brallaisse

    Alors madame GHALi , satisfaite du résultat. ?

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  2. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    Les maires qui sont ”présidents” de l’hôpital de leur ville doivent tout faire pour que les ARS, Secu et autres augmentent le nombre de lits de leur hôpitaux.
    Quand nous serons sortis de cette épidémie les moulins à prière libéraux envisageront de fermer encore les petits hôpitaux de province et ce sera encore les petites gens comme nous qui trinqueront!

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  3. Jacques89 Jacques89

    Qu’entend-on par service public ? Cette question est finalement à l’origine de la division qui s’est emparée du pays depuis des décennies et la lutte des classes qui en résulte en fait la démonstration. Cette crise met donc le doigt sur les limites du libéralisme quant à sa capacité à réagir rapidement devant une épidémie inattendue en pleine réorganisation des structures afin de réduire la dépense publique. Pire, Macron, dans sa folie dogmatique qui ne conçoit l’efficacité que lorsque l’initiative est privée, a verrouillé tous les circuits de communication entre les acteurs habituels des services de santé qui, même lorsqu’ils sont privés, restent tellement liés au système de solidarité qu’on peut en toute logique les rattacher au reste des services publics. Si nous n’avons plus les moyens de payer (au lance pierres) des gens à ne « rien » faire, force est de constater que lorsque une surprise arrive, il n’y a personne pour répondre à l’urgence. Il faut choisir et ce choix est un choix de société.

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    • Brallaisse Brallaisse

      Cher Jacques 89, quand nous parlons de médecine privée, nous faisons fausse route. Il n’y a pas de médecine privée intresinquement.
      Pourquoi ?. Tout simplement car médecine privée ou publique c’est nous qui payons aves nos impôts, nos cotisations, nos mutuelles.
      Alors, l’Etat devrait pouvoir rappeler au “privé” que c’est le public qui paye

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    • Jacques89 Jacques89

      C’est bien ce que je dis, cher Brallaise: “…même lorsqu’ils sont privés…on peut en toute logique les rattacher au reste des services publics. ” En clair, les toubibs sont aussi des “fonctionnaires”.

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  4. jasmin jasmin

    On n’a pas d’autre choix que de laisser le système de santé s’organiser pour faire face à une grosse épidémie. L’armée des étudiants en écoles d’infirmiers et des internes en médecine est composée de personnes qui sont plus jeunes, elles ont moins peur des consequences du virus sur elles, et viendront au secours des expérimentés qui n’en peuvent plus et se sont mis en arrêt maladie ou vacances. Comme le système de santé n’ose pas les sortir de leur repos, la seule chose qu’on peut faire individuellement, c’est de ne pas en rajouter au chaos, et respecter les gestes barrière même pendant ce demi-confinement. Il y a trop de gens sans masque, sans parler de ceux qui ne respectent pas les règles du port de masque (ne pas le toucher, ne pas l’enlever, le changer si humide, le changer toutes les 4 heures). Pour avoir du confort et éviter les marques de bronzage, on laisse mourir ses ainés et les gens malades.

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