Un lieu de culte digne pour les musulmans d’Encagnane n’est pas d’actualité

Actualité
le 4 Jan 2020
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Aucun projet ne vient combler la fermeture de la salle de prière du Calendal, malgré l'accord de principe de la maire Maryse Joissains. Et les candidats aux municipales restent silencieux sur la question d'un nouveau lieu de culte.

La mosquée du Calendal, fermée depuis février 2017. Photo Emilio Guzman.

La mosquée du Calendal, fermée depuis février 2017. Photo Emilio Guzman.

Seize heures sonnent dans le quartier aixois d’Encagnane. L’heure de la prière du mercredi après-midi approche. Quelques hommes en tenue de travail ou vêtus de qamis, une tunique traditionnelle, se dirigent vers leur lieu de culte. La salle René Guénon, dite « de la ZUP », se situe sous la résidence Les Facultés. Seule une petite pancarte indique sa présence et les fenêtres sont occultées, si bien que l’endroit n’est pas des plus faciles à dénicher. Il s’agit pourtant du dernier lieu de culte musulman du quartier, depuis la fermeture de la salle du Calendal (lire par ailleurs notre article sur le quotidien des pratiquants du quartier).

Une première fermeture administrative avait été décidée par la préfecture, en février 2017, en raison de soupçons de salafisme pesant sur l’imam qui y prêchait. En avril 2019, l’association Salam s’y était réinstallée très brièvement. L’initiative avait donné lieu à une seconde expulsion dans la foulée. Deux motifs ont été alors invoqués. « La personne qui veut reprendre le culte n’a pas l’aval du préfet, […] parce que l’État considère qu’il y a des risques, déclare Maryse Joissains, maire LR d’Aix-en-Provence. Je suis obligée de recevoir l’autorisation de la préfecture pour donner à l’association qui le demande la possibilité de se remettre dans les lieux. » Un premier blocage doublé d’un problème de locaux, puisque le bailleur social Pays d’Aix Habitat, propriétaire de l’immeuble du Calendal, refuse d’héberger à nouveau le lieu de culte, selon madame Joissains.

Pas de mosquée prévue dans le programme de rénovation urbaine

Cette récupération des locaux par Pays d’Aix Habitat intervient alors qu’une vaste réhabilitation d’Encagnane, impliquant la destruction partielle de l’immeuble du Calendal, est en préparation. Ce fameux plan de réaménagement prend-il en compte les besoins des musulmans du quartier ? Confronté à la question, l’un des responsables du projet se montre embarrassé. « Non, il n’y a pas de mosquée ou de salle de prière prévue dans le plan d’aménagement urbain du quartier, répond Benjamin Roche, chef du service Renouvellement urbain de la Ville d’Aix, après plusieurs secondes d’un silence gêné. Lorsque le dossier a été déposé, c’était avant que la mosquée ne ferme et donc c’est pour cela qu’on ne l’a pas pris en compte. » Une réponse plutôt incohérente. Le projet, lui-même, incluait dès le départ la destruction du bâtiment qui hébergeait la salle, annihilant toute possibilité de réouverture au même endroit.

En réalité, la présence d’une salle pouvant servir au culte musulman dans le plan de réaménagement aurait été simplement évoquée entre le directeur de l’office HLM et la maire de la ville, d’après Maryse Joissains elle-même. « J’ai demandé à ce qu’on étudie la question et c’est en cours », affirme la maire. Puis, elle évoque une proposition d’achat par la mairie d’une salle dans les futurs HLM, afin de la louer à une association musulmane. Une proposition que le bailleur social concerné refuse, selon elle. Compte tenu des négociations à pas de sénateur, il est très probable qu’aucune solution ne soit trouvée avant la fin du mandat actuel.

Pas d’horizon pour une véritable mosquée à Aix

Je ne veux pas d’ostentation comme une grande mosquée. Je préfère ne pas prendre de risque, ne serait-ce que pour protéger les populations musulmanes qui veulent exercer un culte sans pression.

Maryse joissains, maire d’Aix-en-Provence

En 2017, Maryse Joissains se déclarait déjà favorable à la réouverture de la salle de prière du Calendal. Aujourd’hui, face à l’attente de ce second lieu de culte à Encagnane, elle rejette la responsabilité sur la préfecture et le bailleur social. « Moi je suis clean, se défend l’élue. Je ne peux pas aller plus vite que ce que l’État m’autorise à faire, ni même plus vite que l’office HLM. » S’il dépend désormais de la métropole, l’office est présidé par un de ses adjoints, Maurice Chazeau.

Tout en assurant travailler à la réouverture d’une salle de prière, la maire s’oppose fermement à tout projet d’édifice à part entière, consacré à l’islam à Aix-en-Provence. « Je n’ai jamais été pour, depuis les attentats de 2001, je suis très prudente », précise-t-elle. Avant de conclure sur le sujet : « Je ne veux pas d’ostentation, comme une grande mosquée. Je préfère ne pas prendre de risque, ne serait-ce que pour protéger les populations musulmanes qui veulent exercer un culte sans pression ».

Comme pour toute modification de l’espace urbain, un projet d’agrandissement ou de construction d’un édifice religieux est conditionné à un permis de construire de la mairie. Maryse Joissains, qui voit une incompatibilité entre islam et République, assure qu’elle n’autorisera pas la construction d’une véritable mosquée avant que l’État prenne des mesures obligeant « les imams à être français et à avoir été formés en France ».

« Islamophobie », réagit Oussama, ancien étudiant à Sciences Po Aix et président de l’association des étudiants musulmans d’Aix-en-Provence (AEMA), qui dénonce une « stigmatisation des musulmans à des fins électoralistes ». Pour Jamel Belhedi, l’ancien imam de la salle René-Guénon, l’argument de Maryse Joissains sur la nationalité des responsables du culte est un faux problème. « Aujourd’hui, les imams ne sont pas étrangers en majorité. A la Villa [salle de prière de la ZAC, route de Berre], l’imam est français, dans le centre-ville, il est français, à la mosquée des Cèdres, moi je suis français ! » 

En 2017, monsieur Belhedi avait soutenu la décision d’écarter les dirigeants salafistes du Calendal, mais il déplore la fermeture complète de la salle. Selon lui, l’incertitude pour obtenir un véritable lieu de culte nuit à la mobilisation des fidèles pour le financer. « On parle de projets et il y a des appels aux dons, mais rien ne bouge. Les gens ne donnent pas s’ils ne savent pas où va finir l’argent », explique l’imam.

Peu de nouveautés attendues des municipales 2020

Mohamed Laqhila, qui se présente aux municipales pour le Modem, défend une position opposée à celle de la maire LR. « Que ce soit un projet d’église, de mosquée, de synagogue ou autre, le maire a juste à donner son permis sans s’y opposer, affirme-t-il, en insistant sur le principe de laïcité. Il n’y a aucune stigmatisation qui doit toucher les musulmans particulièrement. Le reste [la gestion des cas de radicalisation] est du domaine de la police et de la justice. » Le candidat centriste ne s’engage toutefois pas officiellement. Les marges de manœuvre d’une municipalité ne sont cependant pas illimitées, en vertu du même principe de laïcité : il n’est pas possible de financer directement un lieu de culte, même si toute location de salle municipale n’est pas interdite.

Pour l’instant, le manque de lieu de culte n’est pas avancé dans le débat pour les municipales, à l’inverse des thèmes du logement, de l’écologie ou encore de la démocratie participative. « On ne s’est pas encore penchés sur la question », confesse Florence Perrin, en charge de la campagne électorale de son mari, Jean-Marc Perrin, candidat dissident de la majorité municipale.

L’AEMA a récemment organisé des rencontres avec des élus politiques locaux dans le but de discuter de la stigmatisation des musulmans. Michel Amiel et Mohamed Laqhila, respectivement sénateur LREM et député des Bouches-du-Rhône, y ont participé. « C’est déjà bien, concède Oussama. Mais ce ne sont que des paroles. Nous, on attend des actes. »

Faustine Luneau

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