Un arrêté de péril va déloger des familles roms accueillies sur un terrain depuis cinq ans

Actualité
Rabha Attaf
22 Fév 2019 9

Depuis 2014, des Roms vivaient à l'abri des regards sur un terrain privé situé à la Pomme, avec l'assentiment du propriétaire. Or, en janvier, un arrêté de péril frappe l'ensemble de la parcelle du fait de l'état de l'ancienne bastide et du mur d'enceinte. L'arrêté fait suite à un signalement du voisinage, qui pourrait bien causer l'évacuation des lieux.

Le propriétaire Louis Alessandrini en conversation avec Ramona Lakatouche.

Le propriétaire Louis Alessandrini en conversation avec Ramona Lakatouche.

Vu de l’extérieur, le passant ne voit rien. Un mini-camp de Roms s’est pourtant niché dans une propriété privée d’un quartier résidentiel du 11ème arrondissement de Marseille, située juste en face de la station TER de la Pomme. Il faut monter sur la passerelle traversant le boulevard Pierre Ménard pour apercevoir, à travers les arbres, des baraquements de fortune et deux caravanes. Vingt-deux personnes environ – dont quatre garçons, une fillette scolarisée en CP et deux personnes âgées- y ont élu domicile depuis cinq ans. En 2014, ils ont été expulsés du bidonville de la Capelette, sans être relogés. Ils se sont alors établis dans le jardin de cette bastide provençale non habitée -une parcelle de 1481 m2- pensant sans doute être définitivement à l’abri.

C’était sans compter la fièvre consciencieuse qui s’est emparée de la municipalité de Marseille après le 5 novembre. Ces familles sont désormais à nouveau menacées d’évacuation par un arrêté de mise en péril imminent daté du 28 janvier dernier. La mairie des 11e et 12e est à l’origine de cette procédure d’urgence. René Coulet, adjoint d’arrondissements délégué à la sécurité ne s’en cache pas. “On s’est réveillés dès le début du squat des Roms. Des voisins nous ont alerté pour signaler les nuisances : les gars qui rentrent bourrés, le brûlage du cuivre, le bruit des enfants, etc”, explique-t-il. Cela fait trois ans que je suis le dossier, mais on ne peut pas se substituer au propriétaire qui ne veut pas les expulser. Ce monsieur est très humaniste et on était dans une impasse. Alors, après les effondrements de la rue d’Aubagne, on préfère maintenant prendre les devants. On a fait un signalement aux services de la mairie centrale et obtenu un arrêté de mise en péril imminent. Et on a saisi les services de la préfecture pour une évacuation”.

Lire l’arrêté de péril : 

Effectivement, dans un courrier daté du 19 septembre 2014, Valérie Boyer, maire d’arrondissements LR de l’époque, interpellait le notaire des propriétaires pour s’enquérir de “l’avancement de la procédure de succession afin que soit mis un terme à l’occupation illégale du terrain”. L’affaire en était restée là. En 2016, un voisin menaçait aussi de faire une procédure, mais une médiation avait eu lieu et le voisin en était sorti rassuré.

“Nous pallions les carences de la municipalité et de l’État”

“Nous, on ne fait pas d’histoires avec les voisins. Et avant nous, il y avait des toxicomanes“, se défend Ramona Lakatouche. Cette trentenaire à l’élocution facile connaît ses droits. “Si on nous attribuait des logements, nous ne serions pas ici”, clame-t-elle en montrant une attestation de priorité pour l’accès à un logement de transition ou social. Malgré ce statut de “prioritaire” – son mari travaille régulièrement sur des chantiers – Ramona Lakatouche s’est retrouvée contrainte d’envoyer ses trois enfants chez leurs grands-parents en Roumanie, faute justement de logement.

Une vue des installations précaires au pied de la bâtisse présentée comme dangereuse. Photo : Rabha Attaf.

“Nous au moins, on fait œuvre d’utilité publique : nous pallions les carences de la municipalité et de l’État”, souligne l’un des propriétaires, Louis Alessandrini, un artiste plasticien idéaliste, connu comme défenseur du patrimoine. “Ma défunte mère a grandi dans cette propriété et j’en ai hérité avec ma sœur gravement handicapée dont je m’occupe à plein temps”, explique-t-il. “Ces familles tranquilles sont suivies par des associations spécialisées. Elles vivent sur le terrain depuis des années, et aucun mur ne s’est écroulé. Et maintenant on voudrait nous faire croire qu’il y a imminence d’un péril pour pouvoir les virer de force ?”, s’indigne-t-il. Et d’ajouter en brandissant une liasse de lettres: “Depuis des mois j’ai reçu des propositions spontanées d’achat émanant de promoteurs immobiliers et d’institutions. Mais vu la situation précaire des Roms, je me vois mal vendre et les mettre à la rue !”

Bien sûr, Louis Alessandrini ne nie pas l’état dégradé de ses bâtisses construites au début du 20ème siècle –“pour un marbrier”, précise-t-il. Mais il conteste le rapport d’expertise sur lequel s’est appuyé l’arrêté de la mairie pour justifier l’urgence de l’évacuation des Roms. Un expert, accompagné de deux agents techniques des services municipaux, s’est effectivement rendu sur les lieux, fin décembre, pour évaluer le péril. Dans son rapport, il écrit lui-même qu’il ne s’est pas attardé : “Bien que nous nous soyons présentés en début de visite en demandant l’autorisation de pénétrer dans la propriété, les occupants sont très interrogatifs sur notre présence et en deviennent trop oppressants. Nous préférons donc mettre fin à notre visite afin d’éviter tout incident”.

Pas de périmètre de sécurité

Malgré cette visite écourtée, son rapport est accablant bien que comportant des contradictions. La bastide et ses dépendances, construites respectivement en pierres de taille et en briques pleines, y sont décrites comme étant des “ruines [présentant] un risque important de chute pouvant porter atteinte aux familles vivant sur place”. Mais l’autre maison bâtie avec les même matériaux – située en contrebas de la bastide et mitoyenne du voisin – “ne présente pas visuellement de pathologie particulière”. Quant au mur de moellons, typiquement marseillais clôturant le coin de la propriété qui donne à la fois sur la traverse Saint-Dominique et un chemin privatif, il serait en passe de s’écrouler. Selon l’expert, “de larges fissures sont présentes sur l’ensemble des murs, une partie s’est effondrée et le reste des murs est tout aussi menaçant”.

Pourtant, nulle trace du périmètre de sécurité réglementaire qui devait être installé depuis le 1er janvier sur la voirie, pour protéger les passants. Selon des témoignages de riverains, les services de la métropole ne se sont jamais déplacés malgré la “menace” indiquée par l’expert. Aucun éboulis non plus ne s’est produit.

En vue d’une contre-expertise, Louis Alessandrini a fait venir un architecte sur les lieux. D’après ce dernier, le mur présenté dans le rapport en partie effondré “aurait pu faire l’objet de coups de masse malveillants”. Quant à la bastide et à ses dépendances, dont les portes et les fenêtres ont été murées depuis longtemps suite à des actes de vandalisme successifs, “elles sont certes fortement dégradées et insalubres, mais pas au point de faire évacuer tout le terrain”. Bien sûr, insiste-t-il, “les maisons requièrent de gros travaux pour être de nouveau habitables”, notamment les toitures et les plafonds. “Mais puisque que plus personne n’y vit, l’imminence du péril est discutable”, et donc à soumettre à un tribunal.

Concours de la force publique

Quoi qu’il en soit, la fratrie Alessandrini n’avaient que 15 jours pour se retourner. “L’ensemble du site (bâtiments et jardins) est interdit à toute occupation et utilisation”, précise l’article 1 de l’arrêté. À charge donc pour eux de faire partir les Roms – désignés comme “occupants sans droit ni titre” dans le document – et de sécuriser les lieux. “À défaut, la commune pourra procéder aux travaux, aux frais des propriétaires”, et surtout “recourir (…) au concours de la force publique”.

Contacté avec insistance par Marsactu, la ville de Marseille se retranche finalement derrière cette réponse laconique : “On n’est pas au courant de quand aura lieu cette évacuation. Même si c’est effectivement monsieur Ruas qui a signé cet arrêté de mise en péril, c’est la préfecture qui traite maintenant ce dossier”. Côté préfecture, Henri Carbuccia, directeur départemental adjoint de la cohésion sociale, confirme effectivement par écrit, le 19 février, que son service, que son service est informé de l’existence de ce camp de Roms chez un particulier. “L’Ampil [Action méditerranéenne pour l’insertion par le logement, ndlr] va faire une évaluation de la situation des personnes afin que nous cherchions une solution appropriée. Il était question d’un arrêté de péril grave et imminent pris par la collectivité pouvant justifier d’une évacuation. Mais à ma connaissance, cet arrêté n’a pas été pris à ce jour.” Tout arrêté de mise en péril est pourtant automatiquement transmis à la préfecture.

“Un arrêté tombé comme un cheveux sur la soupe”

Kader Attia, le directeur de l’Ampil, ne cache d’ailleurs pas sa surprise. “Cet arrêté de mise en péril est tombé comme un cheveu sur la soupe, commente-t-il. Parmi tous les arrêtés pris par la Ville depuis novembre, c’est le seul, à ma connaissance, qui concerne des Roms”. Mi-février, une enquêtrice de l’Ampil était donc diligentée sur place pour recenser les personnes et identifier les plus vulnérables – femmes enceintes, personnes âgées, handicapés et enfants.

C’est effectivement le rôle de l’Ampil de faire une évaluation en vue de proposer aux futurs évacués une mise à l’abri. Mais, d’après Ramona Lakatouche, on ne leur a annoncé qu’un placement temporaire en chambres d’hôtel. “Et au bout de trois jours, on sera de nouveau à la rue”, s’offusque-t-elle complètement dépitée. Autant dire un retour à la case départ. Dans le même temps, René Coulet, l’adjoint à la sécurité de la mairie du 11e est venu informer les Roms, accompagné de policiers municipaux, que leur expulsion est une question de jours.

“Ce n’est pas la première fois que l’on utilise ce procédé pour expulser des Roms”, s’exclame Philippe Dieudonné, militant associatif qui connaît bien ce genre d’affaires. “Il y a quelques années, les familles Roms qui occupaient le terrain vague de l’église Saint Martin d’Arenc furent jetées à la rue sous prétexte de mise en péril”.

Même son de cloches, du côté de la Fondation Abbé Pierre. Florent Houdmon, directeur de la délégation régionale PACA, fait un constat sans ambiguïté. “Il y a une absence de stratégie à Marseille, c’est ridicule et coûteux. On a une indifférence des pouvoirs publics, voire même une hostilité de certains élus et responsables à l’égard des Roms.”, s’indigne-t-il. “Le problème de budget qu’on nous oppose ne tient pas. Laisser les Roms à l’abandon a un coût social, en matière de santé notamment. Sans compter les policiers pour les expulser, les sociétés de surveillance pour leur interdire les lieux d’où ils ont été évacués, et les journées à l’hôtel”.

Mais le fait est que dans le cas du camp de la Pomme, plus le temps passe, et plus le risque d’expulsion des Roms est imminent. À moins que le propriétaire ne réussisse à faire lever en totalité ou en partie l’arrêté de mise en péril. En attendant, les Roms ont éloigné les caravanes de la bastide et reconstruit des baraques plus bas sur le terrain, après avoir détruit celles qui se trouvaient près des bâtis.

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