Un an après la fermeture des frontières algériennes, les chibanis usés par l’isolement

Échappée
par Yasmine Sellami & Yoram Melloul
le 27 Mar 2021
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Depuis le début de la crise sanitaire, les aller-retours entre l’Algérie et la France sont devenus presque impossibles, y compris pour les ressortissants algériens. La situation accentue la précarité et l’isolement des chibanis, ces retraités algériens vivant habituellement entre les deux rives.

Hasan, 77 ans, est bloqué en France depuis un an. Il envoie la moitié de sa retraite en Algérie. (Photo Yoram Melloul)

Hasan, 77 ans, est bloqué en France depuis un an. Il envoie la moitié de sa retraite en Algérie. (Photo Yoram Melloul)

C’est comme une photographie figée depuis des années sur le cours Belsunce. Assis sur des poteaux ronds qui séparent le trottoir de la route, deux vieux Algériens prennent le soleil. Sur ces figures familières, partie intégrante du décor, se lisent les marques du temps. Youcef*, “en France depuis 1955”, porte un chapeau en fourrure noire – une sorte de chapka, probable héritage du passé socialiste d’une Algérie au regard tourné vers l’URSS.

En face, Hamid*, au style plus sobre, a opté pour une veste à carreaux et pantalon large. Lui est arrivé en France dix ans après son compère, pour travailler dans le bâtiment. Tous deux sont des chibanis, surnom donné aux vieux en Algérie du fait de leur cheveux gris, devenu par extension le nom des travailleurs des anciennes colonies françaises, venus construire la France pendant les trente glorieuses.

Hamid et Youcef attendent que le temps passe. “Les journées sont sans saveur, il n’y a rien à faire”, confie l’un d’eux, en derdja, l’arabe dialectal algérien. Depuis un an, difficile pour eux de retourner au pays. Le 17 mars 2020, l’Algérie a fermé ses frontières, du jour au lendemain, à cause de la pandémie. Y compris à ses propres ressortissants. Les quelques vols de rapatriement qui ont pu se faire ont été organisés de manière assez anarchique, sans transparence. Compliqué donc pour ces retraités, isolés et souvent illettrés d’y accéder.

Un an de gestion hasardeuse des rapatriements
Pour endiguer la pandémie, l’Algérie a fermé ses frontières le 17 mars 2020, y compris pour ses propres ressortissants bloqués à l’étranger. Depuis, ceux qui veulent rentrer dans le pays font face à plusieurs annonces contradictoires. L’Algérie a d’abord lancé une première salve de rapatriements via la compagnie aérienne nationale, Air Algérie, à l’été 2020. Une seconde opération a été organisée fin décembre, avant d’être stoppée nette au bout d’une quinzaine de jours. Depuis l’apparition des variants du Covid-19, l’hypothèse d’une réouverture des frontières algériennes se fait de plus en plus lointaine. À Roissy, vingt-cinq personnes sont restées coincées dans la zone internationale de l’aéroport après avoir vu leurs billets vers l’Algérie annulés lors d’une escale entre Londres et Alger. En parallèle, certaines compagnies comme Air France ou ASL Airlines continuent d’opérer. Le prix du billet y est plus élevé qu’en temps normal et la procédure pour monter à bord reste floue.

“Dans l’idéal j’aimerais finir mes jours là-bas”

“Si je le pouvais, je rentrerais dès demain”, se lamente Hamid. Le septuagénaire raconte être allé au consulat pour tenter d’obtenir une place dans l’avion, “mais on ne nous écoute pas. Et personne ne veut nous représenter pour parler de nous”. Contacté par Marsactu, le consulat d’Algérie à Marseille n’a pas donné de réponse.

Comme les autres chibanis, Hamid vit habituellement entre les deux pays. Il est obligé de résider au moins six mois par an en France pour pouvoir continuer à toucher, en plus de sa maigre retraite, l’Allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa). “Ça me permet d’envoyer de l’argent à la famille, je ne peux pas perdre ça”, s’inquiète le père de neuf enfants laissés à Relizane, une ville située à 300 kilomètres à l’ouest d’Alger.

Les deux hommes habitent l’un des 18 foyers Adoma – l’ex-Sonacotra – accueillant des chibanis à Marseille. Ils y ont des chambres ou des petits appartements. Akli Remidi, chargé de la gestion de ces immeubles, y dénombre environ 470 retraités algériens.

Seul dans son studio, Hasan évoque sa famille restée en Algérie. “Elle me manque, surtout mon épouse et mes trois filles qui dépendent de moi financièrement.” (Photo : Yoram Melloul)

À presque 80 ans, Hasan continue de travailler sur des chantiers deux à trois jours par semaine.

Parmi eux, Hasan, 77 ans, cheveux grisonnants et barbe blanche, vit dans un studio rue du Baignoir, dans le premier arrondissement. Sa silhouette usée laisse deviner les décennies de maçonnerie derrière lui. Une odeur de cigarette l’accompagne, et dans un lent débit de parole, il raconte son isolement depuis maintenant plus d’un an. “Je regarde les informations, j’écoute la radio, j’en ai marre d’être seul ici. Dans l’idéal, j’aimerais finir mes jours là-bas, mais ça manque de moyens”, confie-t-il dans un français teinté d’accent kabyle. Il envoie la moitié de ses 933 euros mensuels à ceux restés en Algérie. Ému, il poursuit : “Ma famille me manque, surtout mon épouse et mes trois filles qui dépendent de moi financièrement. Les autres travaillent, ils se débrouillent.”

Ce qui parle le plus chez Hasan, c’est l’éclat dans ses yeux. Il y règne une forme de résilience, de dignité aussi, de celui qui ne dit pas tout mais dont la vie n’est pas facile. Son petit appartement parle pour lui. Les draps sur son canapé-lit paraissent bien usés. La télé, allumée dans le fond, amène un peu de compagnie. Malgré la déprime et les difficultés, au moment d’être pris en photo, Hassan se tient droit en son royaume. Le frêle homme en impose.Hasan est père de neuf enfants, dont un qui vit à Marseille. “Il a 52 ans, mais il n’est pas autonome, je crois qu’il est un peu malade mentalement. C’est donc moi qui l’aide, pas l’inverse.” À presque quatre-vingt ans, le chibani confie travailler au noir en tant que maçon “deux à trois jours par semaine pour arrondir les fins de mois et acheter quelques paquets de cigarettes. Je n’ai pas autant de force qu’avant, mais ça m’occupe. Quand je ne fais rien je me sens mal, je déprime”.

“Comme un condamné, je tourne en rond”

Retour dans le bureau du responsable du réseau Adoma à Marseille. Akli Remidi reçoit tous les après-midis des chibanis venus régler leurs loyers, demander un peu d’aide ou un renseignement. Il a constaté l’avant et l’après de la fermeture des frontières. “Ça a été un éloignement soudain, brutal, et pour certains, il s’est doublé d’un deuil… Ils ont perdu des proches et n’ont pas pu assister aux enterrements.”

Si par miracle on trouve un avion, il faut passer par Paris, et donc payer le train, l’hôtel, le billet d’avion plus cher que depuis Marseille…

Rachid, 76 ans

C’est le cas de Rachid*, 76 ans, qui patiente dans le couloir du foyer de la rue du Baignoir pour payer son loyer. Son épouse est décédée en Kabylie en avril dernier, et il n’a pas pu rentrer pour les funérailles. “Je suis coincé là depuis février 2020. Comme un condamné, je tourne en rond.” Il confie tenir le coup “grâce au téléphone qui le rattache à la famille”. “Je parle régulièrement avec mes quatre petits-enfants. Heureusement qu’il y a ça, sinon on est cuits”, confie-t-il. Habituellement, cet ancien travailleur du bâtiment alterne tous les deux ou trois mois entre l’Algérie et la France. “Maintenant, si par miracle on trouve un avion, il faut passer par Paris, et donc payer le train, l’hôtel, le billet d’avion plus cher que depuis Marseille…”, énumère-t-il d’une voix attristée.

Fatigué, Abderrahmane sort de sa séance de rééducation chez le kinésithérapeute. Photo : Yoram Melloul.

Rester toute l’année en France coûte beaucoup d’argent. Les communications, si précieuses pour ces hommes qui ont passé leurs vies loin de leurs familles, aussi. Abderrahmane dépense “environ 300 euros par mois pour le téléphone”, avec une retraite de 1200 euros et un loyer de 230 euros. “Je mets dix euros de recharge, et ils disparaissent en moins de 24 heures”, regrette cet ancien grutier. Les yeux fatigués, parfois au bord des larmes, il raconte son fils de 18 ans, laissé seul avec sa mère à Annaba et qui “commence à fumer et faire des conneries. Je ne l’ai pas vu depuis un an et j’ai l’impression de passer à côté de son éducation. En tant que père, je devrais être là pour le recadrer.”

Il parle aussi de cette épaule qu’il vient de se faire opérer et qu’il peine à bouger, reste de ses années passées à manipuler les grues. “Il faut trois mois de rééducation. Je ne vais pas me faire opérer l’autre, c’est trop douloureux.” Le corps souffre, la tête aussi. Abderrahmane évoque l’ennui et les interminables balades pour faire passer le temps. “Je suis toute la journée sur le cours Belsunce, c’est mieux que de rester enfermé dans 12 mètres carrés.” Recroisé sur la Canebière, il marche difficilement. À 74 ans, Abderrahmane n’est pourtant pas si vieux, mais l’isolement l’affaiblit et la perspective de passer le ramadan, prévu mi-avril, tout seul, lui plombe le moral. “Ça va être très dur”.

La peur de rester coincé en Algérie

Certains ne savent ni lire ni écrire. Comme celui-là, qui refuse de donner son prénom, posté dans l’encadrement de la porte de sa chambre au foyer. Il ne peut faire aucune démarche seul pour tenter d’obtenir le graal, un billet d’avion. “Je vais chez un taxiphone dans le centre-ville. Je le laisse manipuler ma carte bleue, je ne sais même pas combien il me prend de commission. Les billets, eux, sont hors de prix. 400 euros l’aller simple.” Un peu plus cher qu’un aller-retour avant la pandémie. Mais lui a réussi. Si tout va bien, il partira le lendemain pour Paris, puis Alger.

À 81 ans Ahmed passe le plus clair de son temps sur son lit médicalisé. Photo : Yoram Melloul.

Parfois, l’idée même d’un départ n’est plus envisageable. Freiné par la perspective d’être bloqué dans l’autre sens, et de ne plus pouvoir avoir accès à certains médicaments, Ahmed, 81 ans, vit coincé sur son lit. “Je fais parfois quelques pas.” Il rit en essayant d’avoir le compte exact du nombre de ses enfants. De quoi faire une équipe de football. Ses jambes sont gonflées, un pansement recouvre une blessure sur le tibia. Au-dessus de son lit médicalisé, une poignée pour se redresser. Il paraît énorme dans sa gandoura. “J’ai de la chance, un infirmier vient me voir trois fois par jour.” Tout comme un ami à lui, bien plus jeune, qui lui fait à manger.

Impossible pour Ahmed d’envisager un retour. “J’ai besoin de mes médicaments pour le diabète et le cœur. Si je reste bloqué en Algérie, je risque d’en manquer. J’essaie d’organiser la venue de ma femme. Mais ça ne fonctionne pas. Pour l’instant, on n’a pas d’autre choix que de rester loin.” 

Les chibanis de Marseille vont devoir prendre leur mal en patience. Depuis l’arrivée des variants du coronavirus, l’Algérie a interrompu tous les vols de rapatriement. Le 14 mars un membre du comité scientifique algérien, Riyad Mehyaoui, déclarait que “le temps n’est pas encore venu pour parler de la réouverture des frontières en dehors de cas particuliers”.

(*) Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées.

Avec Yoram Melloul

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Yasmine Sellami
Yoram Melloul

Commentaires

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  1. Electeur du 8e Electeur du 8e

    Merci pour cet article plein d’humanité, qui donne à voir l’un des angles morts de cette crise sanitaire.

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  2. Jacques89 Jacques89

    Effectivement, on est loin d’imaginer l’étendue des problèmes engendrés par cette pandémie. Ce reportage plein de tendresse met en lumière les aspects du confinement forcé avec ou sans attestation. Pour certains, il a des conséquences bien plus lourdes à supporter et pourrait permettre à d’autres de relativiser.

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  3. jasmin jasmin

    Ca faisait sans doute soviétique, mais quand on avait un seul opérateur d’electricité, de chemins de fer et de telephone, on supportait des couts moins élevés et un service de qualité. Entre l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et la France, et plus globalement entre la France et ses anciennes colonies, le rythme des communications est intense. Personne ne roule dans l’or dans cette population. Il aurait fallu qu’au moins un opérateur de téléphonie, en accord entre les gouvernements, applique des couts très bas de communication, comme cela se fait entre les USA continentales et Hawaii ou Porto Rico. Je ne sais pas combien coutent les communications téléphoniques entre la Grande Bretagne et l’Inde et le Pakistan, mais je doute que ça représente la moitié des revenus sociaux des gens. C’est vraiment le minimum que les gouvernements respectifs peuvent faire pour ces citoyens.
    Pour ce qui est des aller-retour vers le pays d’origine, c’est le cas de tous les immigrants qui sont maintenant bloqués par la pandémie. Est ce qu’ils vivent tous la moitié de l’année en France pour toucher le RSA? Est ce que cette règle existe dans d’autres pays occidentaux? Est ce que la règle a été établie en espérant que ces allocations payées par les citoyens du pays d’accueil puissent leur revenir au moins une partie de l’année par la consommation? Aux Etats-Unis, les personnes titulaires d’une carte de séjour doivent justifier de 6 mois de présence aux USA pour conserver leur carte de séjour et ce qui va comme droits avec. Par contre, si ces personnes obtiennent la nationalité américaine, les droits deviennent comme ceux des Américains. Est ce que ces Chibanis n’ont jamais demandé la nationalité française? S’ils l’ont, pourquoi le RSA s’appliquerait avec 6 mois de séjour en France? J’espère que quelqu’un connait la réglementation en France pour me répondre.

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  4. MarsKaa MarsKaa

    Des personnes qui font partie de Marseille et de l’histoire franco-algerienne, des personnes dont les droits sont parfois piétinés, des personnes vulnérables, parfois abusées, personnes “sans histoires”dont on parle si peu. Merci de leur donner ici la parole et une visibilité.

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  5. jasmin jasmin

    L’article explique très bien la situation des vieux immigrants de première génération, quelque soient leurs pays d’accueil et leurs nationalités d’origine. C’est le même cas que les travailleurs immigrés turcs en Allemagne, les Afghans en Iran, les Roumains et Portugais en France, lesetc. Le parti pris de l’article est de presenter la situation vue par l’homme et ses besoins pendant la vieillesse et dans la pandémie, et c’est bien.

    J’aimerais dans un autre article, voir la situation plus globale autour d’eux, avec les choix consciemment effectués qui les amènent dans cette situation, et les raisons qui amènent les gouvernements des pays d’accueil à ne jamais être trop généreuses. J’espère que mes propos ne seront pas perçus comme des relants de racisme parce que ce n’est pas le cas. J’aimerais juste lire un article qui montre aussi un autre angle, où l’homme n’est pas que victime de la situation, un peu moins pathos, même si l’homme est victime au sens de la tragédie grecque parce qu’il n’a pas beaucoup de choix. Montrer comment ce choix l’a amené à cette situation dramatique, écartelé entre deux cultures, tout en essayant de profiter du bon des deux cotés. Je comprends parfaitement qu’on réponde que le devoir du pays d’accueil qui les a employés comme des quasi-esclaves pendant des décennies est de leur assurer une vieillesse décente, et que leur retraite devrait être plus élevée, ou ils devraient pouvoir toucher le RSA à taux plein en vivant toute l’année dans le pays d’origine. J’aimerais le voir dire et écrire et documenter, si c’est le cas.

    Par exemple, je ne peux m’empêcher de penser que le nombre d’enfants qu’on fait est un choix depuis les années 60. Les traditions et croyances de ces hommes leur font choisir une jeune fille au pays, vierge, non contaminée par les pensées de liberté occidentales, leur faisant accepter comme beaucoup d’autres qui formeront leurs réseaux sociaux, cette situation de mère de famille vivant seule avec des enfants à élever, à distance du mari, un peu comme la femme d’un marin parti en mer pour la pêche au gros. Elle ont droit à une vie sexuelle à mi-temps dans le but de procréer un nombre d’enfants considérable dans le but d’arriver, entre les enfants morts, à assurer une descendance nombreuse qui sera contrainte par la force de la tradition d’assurer financièrement et affectivement un confort au moment de la vieillesse bien méritée. Ceci étant dit, c’est un choix. On peut choisir aussi de faire le regroupement familial et faire deux enfants dans le pays d’accueil ou dans le pays d’origine. Parfois ces hommes écartelés entre deux pays en ont assez d’un manque de vie sexuelle la moitié de l’année, et prennent une autre épouse locale ou installent plus généralement une deuxieme vie sur place qu’il va falloir assurer aussi. Parfois c’est une deuxieme épouse au pays.
    Est ce que c’est la maladie et le besoin de soins qui retient ces hommes dans le pays d’accueil une partie de l’année? Est ce que la sécurité sociale ne couvre pas les dépenses santé pour les retraités du système francais même s’ils vivent dans un autre pays toute l’année? Est ce que les amis et la famille en France ne peuvent pas leur envoyer leurs médicaments s’ils ont du mal à en trouver au pays? De ce que je comprends, entre le cout énorme des communications, la depression de la vie seule au froid en France, et les frais du voyage, il ne reste pas vraiment grand chose au RSA touché. Est ce que ça vaut le coup de faire ce sacrifice? J’espère qu’un autre article éclairera.

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  6. Nathan B. Nathan B.

    cet article m’a beaucoup éclairé sur la situation des chibanis.

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