Tapie fait la tête de gondole télévisée et crache sur ses journalistes

À la une
Benoît Gilles
12 Mar 2014 23

A l’heure de lancer sa conférence de presse, dans les étages de La Provence, Bernard Tapie a la gorge prise et les nerfs à vif. Notamment à cause de ses employés en difficulté au moment de couper la musique pour brancher le micro. “C’est dramatique, dit-il en se prenant la tête. Il y a un ampli, un micro, c’est beaucoup, c’est sûr”. Le nouveau patron de presse est là pour présenter les développements futurs – notamment télévisuels- de son groupe. Et pour taper à bras raccourcis sur ses journalistes et ce métier en général.

Bernard Tapie veut bien jouer le produit d’appel sur la tête de gondole du nouveau site laprovence-tv.com mais ça ne l’oblige pas à dire du bien des journalistes qui travaillent pour lui. Il va d’ailleurs passer une bonne partie de la conférence de presse à dire tout le mal qu’il pense de cette profession et, au final, du groupe dont il a pris les rênes depuis quelques mois. En bon patron qui souffle le chaud et le froid, il a choisi de présenter quelques extraits de Tapie se met à table, l’émission enregistrée la veille avec le candidat PS/EELV, Patrick Mennucci. Il en profite pour se moquer ouvertement du candidat qui compare la Corniche à Copacabana.

Mais, attention, il n’a pas fait là le travail d’un journaliste : pas de relance, pas d’impertinence, pas de question qui fâche. laprovencetv.com, c’est “le ciel bleu en permanence” même quand il déjeune ou dîne avec des candidats aux municipales. Sans jamais marcher sur les plates-bandes de ses propres journalistes.

Assis à droite du président directeur général, Marc Auburtin, le directeur des rédactions de La Provence apprécie le compliment. En effet, Olivier Mazerolle a lancé son propre journal, le 18:18, il y a quelques semaines. L’ancien présentateur du 20 h jouait même les hommes sandwiches publicitaires pour vanter la nouvelle formule du journal. Visiblement, cela ne suffit plus, et l’ancien journaliste de BFM serre les dents. Désormais La Provence est multimédia et fait de la télé. Plus concrètement, “cette division appartient à La Provence. J’ai demandé à mon fils Stéphane d’en assurer la direction à mi-temps. Il a l’expérience de la télé puisqu’il a produit avec moi Y’a pas d’lézard” sur TF1 il y a des années et plein d’autres émissions ensuite. Mais cette division échappe à la hiérarchie de la maison puisque ce n’est pas de l’information”, estime-t-il avant d’ajouter : “On aura besoin des journalistes de la rédaction pour un commentaire sociologique, culturel ou scientifique. Il n’y a pas de cloison étanche. Ce métier est en train de changer. Ceux qui pensent qu’il y a là une cloison infranchissable vont mourir et je n’ai pas envie de mourir avec eux”.

“Je n’ai toujours pas compris la clause de cession”

Il se fait remettre une fiche et convoque sa responsable marketing pour exposer les objectifs. “La Provence a 640 000 lecteurs tous les jours”, commence-t-elle. Ce chiffre inclut les prises en main soit l’idée qu’un même exemplaire soit lu par en moyenne six personne. Selon la déclaration sur l’honneur déposée en février par le journal à l’Office de justification de la diffusion (OJD), le nombre d’exemplaires vendus chaque jour est en moyenne de 112 584 journaux pour l’année 2013 dont 66 276 vendus en kiosques. Des chiffres finalement peu reluisants, en baisse respective de 6 % et de 11 % par rapport à ceux enregistrés en 2012.

Tapie et son équipe ne diront rien sur cette diminution des ventes mais préfèrent se concentrer sur le numérique. “Le site compte deux millions de visiteurs uniques par mois, reprend la responsable marketing. Notre objectif est d’attirer 100 à 120 000 internautes par jour sur le site et 400 000 internautes par jour sur notre web télé”, détaille la jeune femme. “C’est un succès qui ne se démentira pas”, commente Tapie avant d’annoncer pour le printemps la mise en place d’un “dispositif inédit” qui permettra aux journalistes équipés d’un téléphone 4G de diffuser en direct des vidéos à une télé ou à un site internet. “Ce n’est pas La Provence qui l’a acheté mais moi”. Plus tard, il se dédiera en précisant que la société canadienne qui détient ce brevet lui a proposé de le tester gratuitement.

En revanche, il ne précise pas la façon dont il entend convaincre les journalistes qui, d’après lui, sont déjà rétifs à travailler pour le site et à se plier à ces nouvelles exigences. Car, entre temps, l’ex monsieur Wonder a découvert un évènement juridique, la clause de cession, qu’il n’a “toujours pas compris”. Cette clause permet aux journalistes de quitter l’entreprise de presse pour laquelle ils travaillent si celle-ci connaît un changement important dans son capital. Ils peuvent alors bénéficier, en plus de leurs droits au chômage d’une somme d’argent correspondant à un mois de salaire par année d’ancienneté dans l’entreprise. Or, au moins 41 journalistes sur les 200 que compte le groupe ont décidé de faire jouer cette clause. Une nouvelle qui déplaît fortement au nouvel actionnaire : “Personne n’a su m’expliquer ce privilège”. Il est pas question qu’il remplace les départs de ces gens qui “mettent la société en danger de mort”. Le reste de sa diatribe en vidéo.

C’est visiblement au portefeuille que ça lui fait le plus mal en absorbant la majeure partie des six millions d’augmentation de capital qu’il a apporté en janvier. Il est d’ailleurs reconnaissant aux juges qui ont saisi ses biens dans le cadre de l’enquête judiciaire en cours sur l’arbitrage dans l’affaire du Crédit lyonnais. “Ils n’ont pas saisi mon hôtel de la rue des Saints-Pères à Paris que je possède depuis 26 ans”, se réjouit l’ancien patron de l’OM. Il remercie vivement les juges qui lui ont permis d’investir ainsi dans La Provence​ grâce à une hypothèque sur son bien.

En revanche, il n’ira pas au-delà de cette mise de fonds du mois de janvier. Quand on lui pose directement la question, il passe par Nice pour y répondre. En effet, l’arbitrage entre le Groupe Hersant Médias et la société de Bernard Tapie a fait écheoir le groupe niçois dans le giron de GHM qui tient surtout à s’en défaire. “S’ils n’ont pas trouvé un nouvel actionnaire avant le 27 de ce mois, le groupe Nice Matin ira au dépôt de bilan. Le groupe La Provence ne connaîtra pas ça”. D’ailleurs, il est persuadé de sa baraka et promet que sa nouvelle chaîne va permettre de remettre le groupe La Provence à l’équilibre dès 2014. Cette fois encore, c’est Marc Auburtin qui essuie les plâtres.

Comme Bernard Tapie n’est jamais à court d’idées, il a également décidé le rapprochement de la société bernardtapie.com créée avec son propre fils Laurent avec le groupe de presse. Et il assure – croix de bois, croix de fer – que ce site de discount tous azimuts gagne “plein d’argent”. Là encore, il se tourne vers Marc Auburtin pour certifier la bonne affaire. Lequel est bien en peine de répondre puisque le deal n’est pas bouclé et la santé du site loin d’être si reluisante.  À peine bafouille-t-il un “c’est bien pour nos abonnés”. En revanche, le papa poule explique pourquoi il a décidé de faire fusionner le site de son fils et son groupe de presse. “Je veux que les abonnés bénéficient de tous les avantages que propose ce site. Fatalement, si j’avais fait l’inverse, on m’aurait reproché de faire de la captation d’abonnés au profit de ce site”.

Il a bien d’autres idées puisqu’il envisage aussi de fournir du contenu informatif à des compagnies de bus pour qu’il soit diffusé en flux continu sur des écrans à l’intérieur des véhicules. On pense forcément à un équipement des bus de la RTM. Que nenni. Bernard Tapie pense plutôt à la RATP. S’en suit une dernière leçon de journalisme à l’intention de ceux qui font le journal.

Une fois le show terminé, Marc Auburtin passe à table concernant la clause de cession et ses effets sur l’organisation du journal. “Aujourd’hui, 41 journalistes ont annoncé qu’ils feront jouer la clause. J’ai demandé à certains d’entre eux de rester jusqu’en décembre. Certains hésitent, nous allons tâcher de les convaincre”. S’il ne confirme pas la fermeture de certaines agences locales, faute de journalistes en nombre suffisant pour les faire tourner, il annonce un changement nécessaire d’organisation, faute de remplacements. Or, La Provence fonctionnait déjà avec difficulté du fait de départs perlés au fil des années. Désormais faire tourner toutes les éditions, plus les suppléments est un vrai “défi”.

Quant à la grogne des journalistes qui se sont exprimés par voie de communiqué depuis la semaine dernière, elle est “normale”. “C’est leur absence de réaction qui m’aurait étonné”, estime-t-il. Lundi, à l’issue d’une rencontre avec la direction, la Société des journalistes a publié un communiqué interne pour dire son inquiétude : “La SDJ redemande instamment la présentation d’une feuille de route à la rédaction avant la fin de la semaine, et que la réorganisation soit effective au tout début du mois d’avril. Sans cela, des agences et des services vont être rapidement hors d’état de fonctionner”. Pas sûr que la conférence de presse de leur actionnaire suffise à les rassurer.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

1 € LE 1ER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.


Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire