Tapie et les journalistes à Marseille, c'était ça

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Jean-Marie Leforestier
10 Fév 2013 17

De la relation de Bernard Tapie avec les journalistes, il est d'usage de ne retenir qu'une phrase : "A quoi ça sert d'acheter un journal quand on peut acheter un journaliste ?" Impossible de retrouver trace de l'origine de la bravade. Si celle-ci est peut-être apocryphe, elle est assurément réductrice lorsqu'il s'agit de définir le comportement du nouveau patron de presse quand il croise un stylo, un micro, une caméra.

Ceux qui l'ont côtoyé, pratiqué, à Marseille dans les années 80 à 90 ne sont plus si nombreux en activité : à la retraite pour certains, convertis à un nouveau métier pour d'autres. Mais les souvenirs, partout vifs, convergent bien souvent. L'image qui revient le plus souvent est celle d'un homme duel qui manie à sa guise séduction et coups de pression.

"Pendant les régionales de 1992, nous avions un beau combat avec Gaudin, Tapie et Le Pen, se souvient Thierry Noir, correspondant local du Point et responsable du master de journalisme juridique à Aix Marseille université. A ce moment-là, j'avais Tapie quasiment tous les jours au téléphone. C'est quelqu'un qui a son franc parler, qui peut être brutal, vexant, mais qui accepte d'être rudoyé. Il n'appelle jamais ton patron, il a un rapport d'homme à homme, viril. Il pouvait dire en me voyant "Noir, t'es qu'un con, t'as rien compris" et je lui répondais "Toi aussi, t'es un con"". Cette partie d'intimidation, l'ancien du Provençal puis de La Provence la résume d'une formule :

Tapie, il n'y a qu'une seule chose qu'il connaît, c'est le rapport de force. La séduction, la menace, cela rentre dans cette logique.

Communicant hors pair, Tapie est une source de choix pour les journalistes. Off, il profite d'être introduit "là-haut" – comme il dit pour désigner l'Elysée où il a les faveurs du président d'alors François Mitterrand – pour multiplier les tuyaux plus ou moins percés pour ces interlocuteurs. On, c'est un métronome : "quand vous allez le voir, il vous demande combien de temps de son vous avez besoin, témoigne un journaliste radio. Si vous lui demandez 40 secondes sur votre sujet, il vous fait 40 secondes montre en main avec de la couleur et tout ce qu'il faut" et verrouille ainsi sa communication.

"A la présidence de l'OM, il avait tout organisé autour de La Provence, relate Jean-Paul Delhoume, ancien du service des sports de La Marseillaise. Il avait besoin de bons journalistes, c'est-à-dire pour lui de bons communicants de son système. Il embauchait des gars dans les magazines qu'il créait autour du club. Il construisait ainsi des passerelles et on retrouve des journalistes qui font partie de sa cour aujourd'hui." Dans le journal local, on découvre alors une pleine page pour souhaiter un bon anniversaire à Nanard, signé par des journalistes, sportifs ou non, comme Anne Sinclair ou Ivan Levaï.

"Liberté de la presse" au Vélodrome

D'autres n'ont pas forcément cette proximité. Ainsi Hélène Foxonet a subi dans la longueur les foudres du président qui a ramené la coupe d'Europe sur le Vieux-port. "Dans le fond, je crois qu'il n'aime pas le pluralisme et il y avait eu des gros problèmes, reprend Delhoume. Il s'en prenait, pas physiquement mais verbalement aux journalistes. A l'époque on a même fait des manifs avec l'UJSF (ndlr, Union des journalistes sportifs français). Sur un drap, on avait marqué "liberté de la presse" face à tous les élus présents dans la tribune d'honneur où on était installé".

"Avec les journalistes comme avec les autres, il raisonne en fonction de ses besoins, résume un de ses alliés politiques de l'époque. Soit tu es avec lui, soit tu es contre lui. Et si tu ne vas pas dans son sens, il sait être impulsif, violent". Parmi les victimes de ce comportement, on compte un journaliste de France 3, Michel Partage – par ailleurs aujourd'hui conseiller général du Var – qui a eu la mauvaise idée d'être au mauvais endroit au mauvais moment en juillet 1993 lors du déclenchement de l'affaire VA-OM. Il traque alors le retour en Provence de Jean-Pierre Bernès, le bras droit de Tapie. Les deux hommes n'ont pas le droit de se voir mais l'équipe de FR3 Marseille apprend que les deux hommes ont prévu de se retrouver sur le Phocéa, le méga yacht ancêtre du Reborn.

Les journalistes louent un bateau et les rejoignent. "On téléphone alors au Phocéa, se rappelle Partage. On demande à parler à Tapie. On nous dit qu'il n'est pas là. On annonce alors qu'on le voit sur le bateau. Quand on dit ça, tout le monde se couche à terre. J'imagine qu'ils doivent ramper, la porte des cabines s'ouvre et puis, plus rien. Un peu plus tard, on les voit descendre du bateau et monter dans l'annexe. On se dit qu'on ne pourra pas les suivre et on pense décrocher quand on voit l'annexe qui arrive derrière nous avec Tapie au volant. Il nous tape dedans, saute sur le bateau et balance ma caméra à l'eau avant de repartir. Moi, le soir-même, je porte plainte."

"Tapie, c'était trop gros"

L'histoire retiendra que "la première fois que Bernard Tapie a mis les pieds dans un tribunal, c'était à cause d'un journaliste", note avec un brin de fierté le caméraman qui l'a fait condamner à régler notamment une amende de 200 000 euros. D'autres professionnels ainsi empêchés d'exercer voire violentés par Tapie n'ont jamais été au bout d'une démarche judiciaire. Michel Partage a lui-même attendu quelques jours avant d'entendre Hervé Bourges, le patron de la télé  publique, qualifier le geste d'"inacceptable". "Tapie, c'était trop gros, surtout sous un gouvernement de gauche", légende le reporter agressé, quelques jours après le dépôt de plainte, à l'entrée du Vélodrome devant les caméras de ses confrères.

Quelques années plus tard, interrogé par Canal + sur son plus grand regret dans son parcours, Bernard Tapie regrettera d'avoir jeté cette caméra dans la Méditerranée et empêché le reporter de faire son travail. Malgré ces tardifs remords, Michel Partage regarde avec circonspection l'arrivée de l'homme d'affaires à la tête de La Provence, Var-matin, Nice-matin et Corse-matin. Pourtant pas désireux "de crier avec les loups", Thierry Noir complète en soulignant le problème posé aux journalistes de ces titres qu'il connaît bien : "Si La Provence sort une info, elle sera estampillée Tapie, si, au contraire, elle prend un rateau (ndlr, rate une info), on verra Tapie derrière. En ce sens, c'est intenable." C'est une des questions que nous poserons ce lundi soir avec Mediapart et Le Ravi au Théâtre de la Criée à 20 heures.

Actualisation le 12 à 15 h 50 : Une citation pouvait être comprise comme reprenant la parole d'Hélène Foxonet (la reporter de l'Équipe n'avait pu être jointe). Nous avons revu la formulation afin qu'il soit clair que cette phrase devait être attribuée à Jean-Paul Delhoume.

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