Sophie Joissains, itinéraire d’une héritière

Portrait
le 23 Sep 2021
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Ce vendredi, Sophie Joissains, 51 ans, remplacera sa mère, Maryse, dans le fauteuil de maire d'Aix-en-Provence. Retour sur une trajectoire où famille et politique sont intimement imbriquées depuis plus de 40 ans.

Sophie Joissains (UDI), lors de la séance d'installation de Renaud Muselier à la tête de la région Provence Alpes Côte d'Azur, le 2 juillet dernier. Elle est sa 4e vice-présidente en charge de la culture. (Photo Emilio Guzman)

Sophie Joissains (UDI), lors de la séance d'installation de Renaud Muselier à la tête de la région Provence Alpes Côte d'Azur, le 2 juillet dernier. Elle est sa 4e vice-présidente en charge de la culture. (Photo Emilio Guzman)

Telle l’héritière d’une PME familiale, ce vendredi 24 septembre, Sophie Joissains s’assoira dans le fauteuil qu’ont occupé deux autres Joissains avant elle. Alain, son père, de 1978 à 1983. Maryse, sa mère, de 2001 à 2021. Maire à son tour, comme ses parents avant elle, l’ex-sénatrice et actuelle vice-présidente (UDI) de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur prend la tête du gouvernement municipal aixois sans grande surprise. “On assiste à une transmission héréditaire du pouvoir qui était écrite depuis des années”, soupire Marc Pena, tête de la liste d’union de la gauche aux dernières élections municipales et désormais conseiller municipal d’opposition.

En décembre 2020, Maryse Joissains est condamnée à huit mois d’emprisonnement avec sursis, trois ans de suspension de ses droits civiques et civils assortis d’une inéligibilité de la même durée pour prise illégale d’intérêt et détournement de fonds publics. Le 29 septembre prochain, la cour de cassation devrait confirmer cette condamnation. Victime, en outre, de problèmes de santé – après un accident vasculaire cérébral – elle a démissionné le 1er septembre. Non sans avoir déterminé à l’avance que sa fille lui succèderait.

Je porte un nom, c’est certain. Je suis loin d’être la seule à être issue d’une famille politique. Mais je suis sans doute l’héritière d’une transmission dans l’adversité.

Sophie Joissains

Héritière, donc, Sophie Joissains. Celle qui fêtera ses 52 ans le 25 octobre prochain ne goûte pas forcément le mot. “Si cela veut dire que j’hérite d’un poste, non. Mais si cela signifie que l’on m’a transmis du savoir, des valeurs, des envies, alors là, oui”, résume la future maire. Son itinéraire politique est totalement indissociable de la mythologie familiale qui s’écrit depuis plus de 40 ans entre les murs dorés de l’hôtel de ville d’Aix. La quinqua le sait : “Je porte un nom, c’est certain. Je suis loin d’être la seule à être issue d’une famille politique. Mais je suis sans doute l’héritière d’une transmission dans l’adversité.”

Condamnation du père, suicide du grand-père

1983. Issu des rangs du Parti radical valoisien, Alain Joissains est maire depuis cinq ans. L’ancien mousse puis docker toulonnais est devenu avocat en passant une capacité en droit, diplôme qui permet à celles et ceux qui n’ont pas le Bac d’accéder aux bancs de la faculté. C’est là qu’il a rencontré sa future épouse Maryse Charton. Alors que sa réélection aux municipales de 1983 paraît certaine éclate “l’affaire Joissains” : Alain Joissains est condamné pour complicité de recel d’abus de bien social, rendu inéligible et radié du barreau pour avoir financé, avec de l’argent public, des travaux au domicile des parents Charton. Le père de Maryse, vieux militant communiste, se suicide, sa mère tombe dans la démence.

Avec Sophie, on orchestre une succession pour pérenniser le nom et le clan. Comment mieux définir un système clanique, consanguin?

Lucien Castronovo, ancien élu d’opposition

Ce drame – Maryse Joissains ne s’en est jamais cachée – a été le moteur de son parcours revanchard avant même d’être politique. Et de celui de sa fille ? “Avec Sophie, on orchestre une succession pour pérenniser le nom et le clan. Comment mieux définir un système clanique, consanguin ?”, analyse Lucien Castronovo, ancien élu aixois de 1983 à 2020, qui dans un blog très actif dénonce l’emprise des Joissains sur la politique locale. “De toute façon, cette passation est dans les tuyaux depuis 20 ans et le scénario écrit depuis 40…“, poursuit-il.

En 2001, Maryse Joissains arrache la mairie au nez et à la barbe d’un sortant de gauche trop sûr de lui, Jean-François Picheral, d’une droite divisée et sans doute un peu de son mari qui, lui, a échoué à reconquérir son fauteuil aux municipales de 1995. La maire embauche alors sa fille unique qui travaille dans une société de production audiovisuelle à Paris. “À l’époque, c’est vrai, la politique ne me fait pas particulièrement envie. Je la voyais surtout comme un univers d’une violence rare”, se remémore Sophie Joissains. Elle arrive au cabinet de sa mère à la présidence de la communauté d’agglomération du pays d’Aix (CPA) tandis que son père, Alain, dirige le cabinet de son épouse en mairie. “En arrivant au cabinet, j’ai dit à Maryse : je reste deux ans, pas plus. Et puis j’ai pris goût au projet et à la politique publique“, poursuit cette juriste de formation.

Imposée à Gaudin aux sénatoriales

L’année 2008 place Sophie Joissains définitivement sur sa rampe de lancement politique. Élue sur la liste municipale de sa mère, celle qui milite à l’UDI (Union des démocrates indépendants de Jean-Louis Borloo) est aussi propulsée deuxième sur la liste emmenée par Jean-Claude Gaudin pour les sénatoriales. “Elle est imposée par sa mère qui fait alors un sacré chantage à Gaudin. Bien sûr, elle était jeune et sans expérience. Mais elle apportait la paix avec Maryse”, rappelle un cadre de la droite départementale. À 38 ans, elle s’installe sous les ors du Sénat, devenant l’une des benjamines de la haute assemblée. Son père Alain, éminence grise de Maryse comme de sa fille, est désigné assistant parlementaire. Bruno Gilles qui siège en même temps qu’elle mais dans le groupe Les Républicains dit découvrir “une femme brillante, sérieuse, bosseuse”.

 Les trois personnalités d’Alain, Maryse et Sophie ne font presque qu’une.

Un élu de la droite locale

En 2015, la novice prend du galon et s’ancre définitivement dans le paysage politique local. Élue sur la liste de Christian Estrosi (LR) aux élections régionales, elle devient sa vice-présidente en charge de la culture. Mais tout de même, interpelle Lucien Castronovo : “Sans ses parents aurait-elle fait cette carrière-là ?” Un élu de droite esquisse une forme de réponse : “Les trois personnalités d’Alain, Maryse et Sophie ne font presque qu’une. Ils sont soudés d’une manière incroyable. C’est au-delà du fusionnel… Après, c’est elle qui désormais a les cartes en main pour s’affranchir de leur tutelle.”

Procès en illégitimité

Sophie Joissains coupera-t-elle le cordon ? Saura-t-elle s’émanciper de cette double et lourde parentèle ? Elle l’assure. Mais entend jaillir çà et là la petite musique d’un procès en illégitimité. “La fonction de maire ne s’hérite pas, elle se mérite !”, gronde la députée Anne-Laurence Petel, candidate malheureuse à la mairie pour La République en marche qui appelle à une démission du conseil municipal. “Aux dernières municipales, Maryse Joissains a évité à sa fille d’aller au combat parce qu’elle n’avait pas confiance dans sa capacité à gagner. Elle a préféré mener la liste, elle, pour lui offrir ensuite la mairie sur un plateau d’argent !”, tance-t-elle.

Maryse Joissains le soir de sa réélection en 2020, entourée de sa fille Sophie à gauche et de son premier adjoint Gérard Bramoullé à droite. (Photo : Pierre Isnard-Dupuy)

Curieusement, les mêmes qui reprochent à Sophie Joissains d’être la fille de sa mère lui reprochent également de ne pas en avoir la personnalité outrancière sinon éruptive. Car la deuxième adjointe à la mairie d’Aix est aussi discrète que sa mère vibrionne. Elle parle doucement et rarement à l’emporte-pièce. Agacée, la députée Anne-Laurence Petel pique : “C’est une héritière, pas une combattante.” Marc Pena embraye : “Sur les questions de proximité, sa mère comme son père allaient au charbon. Or même si elle maîtrise quelques sujets comme la culture ou la rénovation urbaine, son implication ne saute pas aux yeux en conseil municipal. Mais je peux me tromper.”

 Personne n’a jamais remis en question les candidats investis par Maryse Joissains.

Sylvain Dijon, adjoint

À l’annonce de la démission de Maryse Joissains et du choix de Sophie, dans la majorité actuelle personne n’a bronché. La passation de père-en-mère-en-fille n’a pas fait ciller même chez les plus jeunes élus qui pouvaient prétendre à la succession. Sylvain Dijon, 15e adjoint en charge de la sécurité, est de ceux-là. “La démocratie a été respectée”, balaye-t-il avant de prolonger : “Mais par son comportement et sa personnalité, Maryse Joissains était un chef. Ça a toujours été le deal avec les équipes. En parallèle, c’est elle qui assume tout. Cela a eu un côté pratique, confortable, pour les élus aixois d’être abrités derrière cette figure-là.” Du coup, il en convient, “personne n’a jamais remis en question les candidats investis par Maryse.”

Union sacrée

Aix serait une monarchie ? Sylvain Dijon se marre franchement : “Dans une monarchie quand un roi mourait, son fils de 10 ans lui succédait même s’il était complètement incapable. Là, ça n’a strictement rien à voir ! Nous sommes une équipe, il y a une union sacrée entre nous. Cette succession ne se fait pas sous contrainte.”

Droite dans ses bottes Sophie Joissains promet de mener le programme pour lequel l’équipe de Maryse a été élue en juillet 2020 – quand bien même elle s’affiche plus centriste qu’une mère-maire aux prises de position souvent très droitières. Mais elle s’engage aussi à imprimer sa patte personnelle dans l’exercice de ce mandat : “Je ne serai le pantin de personne. C’est quelque chose que je n’accepterai pas.” Ce vendredi 24 septembre, lors de la passation de pouvoir, Maryse ne sera pas présente pour raisons de santé. Alain Joissains prendra place dans les rangs du public.

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Commentaires

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  1. Brallaisse Brallaisse

    Sophie Joissains a un enfant, la suite est donc assurée.

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  2. TINO TINO

    Aix sous ses airs de ville cultivée, polie, bourgeoise, se voulant l’antithèse de Marseille la vulgaire, n’est en réalité qu’une petite ville ordinaire et vulgaire elle aussi.

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    • Zumbi Zumbi

      “cela signifie que l’on m’a tranmis… des valeurs, des envies”
      Nous voilà rassurés.

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  3. Manipulite Manipulite

    La perpétuation des mandats Joissains s’explique par la frousse des Aixois de l’incurie marseillaise qui est le contre exemple absolu de gestion municipale. A cela s’ajoute largement un système construit sur la base clientéliste (embauches à la mairie et satellites, logements, petits arrangements accordés, goûters du 3ème âge…). Ceci constitue un matelas électoral assurant de passer aisément le 1er tour dans presque tous les quartiers y compris dans le quartier populaire du Jas de Bouffan.
    Les Aixois passent 6 ans à critiquer Joissains puis votent pour elle(s).
    Ajoutez à cela une opposition de gauche et écolo aux discours d’extrême gauche ( à Aix ! ) et une candidate LREM sortie de nulle part mais surtout dans le sillage de Macron et sans ancrage territorial ancien.
    A Aix le livret de famille a remplacé le bulletin de vote.

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  4. BRASILIA8 BRASILIA8

    du savoir ( pour arriver et rester au pouvoir), des valeurs (à conditions de ne pas se faire condamner), des envies (toujours plus )
    S.V.E. c’est l’A.D.N. des Joissains

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  5. Alain PAUL Alain PAUL

    C’est grâce à Petel et Pena qu’on en est là.
    ils avaient tout ce qu’il faut pour prendre la mairie avec un peu de jugeote.
    Qu’ils arrêtent de se plaindre

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  6. Dark Vador Dark Vador

    Alain, le mari, chef de cabinet de sa femme (un poste, un salaire) + attaché parlementaire de sa fille sénatrice (un poste, un salaire). Maryse Maire (un poste, un salaire) + Présidente de la Communauté des pays d’Aix (un poste, un salaire). Sophie, collaboratrice de sa mère (un poste, un salaire).
    Je serai curieux de connaître le total de ses émoluments qui enrichissent cette précieuse famille…

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  7. Dark Vador Dark Vador

    …CES émoluments…

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  8. Alain PAUL Alain PAUL

    Ca ne change rien au fait que l’opposition aurait pu et du gagner les dernières municipales

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