Six ans après l’avoir vendu, la Ville veut racheter le terrain de Bleu Capelette

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Benoît Gilles
27 Jan 2017 5

La Soleam a pour projet de racheter le terrain de Bleu Capelette au promoteur immobilier qui projetait de construire un centre commercial accolé à l'actuelle patinoire. Cette décision intervient après des années de chaud et froid dans les relations entre la Ville et le promoteur et alors qu'une information judiciaire pour trafic d'influences est toujours en cours.

« Chenoz siffle la fin de la récré, écrivez-le ». En marge des vœux de Jean-Claude Gaudin aux personnels de la Soleam et de l’Agam, jeudi 19 janvier à l’Opéra, le président de la société publique locale, Gérard Chenoz donc, commente ainsi un tee information inédite : bras armé de la Ville et de la métropole dans l’aménagement urbain, la Soleam s’apprête à racheter le terrain de Bleu Capelette. Ce terrain qui jouxte la patinoire constitue une réserve à herbes folles depuis 2011. Il devait accueillir un centre commercial porté par les promoteurs Sifer et Icade et offrir aux Marseillais un multiplexe, un Auchan Gourmet de 4 500 m², des commerces en pagaille et un parking destiné aux amateurs de glisse glacée.

Ces six dernières années, le projet est resté bloqué dans les cartons. Dans la course de vitesse à laquelle participaient les différents centres commerciaux, de 2008 à 2014, Bleu Capelette a peu à peu perdu du terrain et vu le projet du Vélodrome lui passer devant. Ses promoteurs ont pourtant communiqué à maintes reprises sur le fait d’avoir dépassé les 50% de surfaces commercialisées et le début prochain des travaux sans que rien de concret ne suive.

Le soutien perdu de la Ville

À l’initiative de cette course de vitesse et soutien du projet, la Ville s’est peu à peu désengagée au point même d’annoncer son enterrement en novembre 2015. Une position radicale sur laquelle, le président de la Soléam était un peu revenu en juillet, en marge d’une conférence de presse consacrée aux futurs aménagements au cœur du quartier.

Cet été, les commerçants du quartier eux-mêmes s’étaient mobilisés pour un projet Bleu Capelette 2.0, destiné à devenir une locomotive du quartier et permettre de combler le terrain vague qui signale l’entrée du quartier. Cette hypothèse n’est plus d’actualité et, désormais, du côté de la Ville, le ton est plus agressif : « S’il le faut, nous passerons par la voie judiciaire. Cela fait des années que cela ne bouge pas. Nous ne pouvons pas rester simples spectateurs. Nous avons décidé d’agir. » 

« Totalement ubuesque »

Une annonce qui surprend au plus haut point le principal intéressé, Éric Lasery, actuel co-propriétaire du site, via la SCI Cap Est Loisirs. Patron de Sifer et promoteur immobilier, il a monté cette société en 2007 en partenariat avec Icade, filiale de la Caisse des dépôts spécialisée dans l’immobilier, pour donner justement naissance à Bleu Capelette. Via cette SCI, il est donc propriétaire dudit terrain et détenteur d’un permis accordé en 2010, modifié en 2013. « Je ne suis pas du tout au courant de cette initiative. C’est totalement ubuesque. En juin, j’ai envoyé un nouveau projet plus conforme aux souhaits de la Ville. C’est-à-dire avec moins de surfaces commerciales et une offre orientée vers les loisirs. Je n’ai eu aucun retour de leur part. Je ne vais pas déposer un nouveau permis de construire dans ces conditions. Cela fait des années qu’ils ne cessent de souffler le chaud et le froid alors que nous sommes dans une démarche amiable vis-à-vis d’eux. » 

À entendre Gérard Chenoz, ce n’est point cette voie négociée qui semble avoir ses préférences. Pourtant, à son lancement, le projet porté par Éric Lasery s’inscrivait parfaitement dans les petits papiers de la Ville. Au point même de titiller la sagacité des magistrats financiers de la chambre régionale des comptes qui, en 2013, ont rendu public un rapport d’observations fort sévère sur la gestion de Marseille aménagement, la société d’économie mixte sur les décombres de laquelle la Soleam est née.

Dans son rapport, la chambre s’étonne du prix de vente de la parcelle concernée par le projet Bleu Capelette. En décembre 2011, Marseille aménagement vend les 26 702 mètres carrés de la parcelle 12,3 millions d’euros. En projetant ce prix sur les 46 500 m² de surface à construire, la chambre calcule un prix moyen de 265,84 euros le m². Le terrain avait été acquis pour 1,8 million d’euros en 2001. La culbute était donc confortable pour Marseille aménagement.

Sur ce point, le président Chenoz prévient : « Si nous passons par la voie judiciaire, le prix de vente sera fixé par France domaine et il sera sans doute moins important que celui auquel il a acheté. » L’élu parle sans doute un peu vite : il faudra également déterminer un éventuel manque à gagner du promoteur qui n’a pas réalisé les surfaces commerciales projetées.

Pas de mise en concurrence

Mais les magistrats de la chambre ne tiquaient pas seulement sur le montant de la transaction :

Les terrains ont donc été vendus à un prix au m² de SHON [surfaces de plancher,ndlr] sensiblement supérieur aux prévisions ce qui ne dispensait pas pour autant la SEM Marseille aménagement de chercher à mettre en concurrence les acquéreurs potentiels afin de maximiser à la fois le prix et l’intérêt du projet proposé.

Face à ce soupçon, Charles Boumendil justifie « la négociation avec un seul client par le nombre extrêmement réduit d’opérateurs capables de mener à bien un tel projet et le souci d’éviter d’alimenter une spéculation foncière ». Une réponse surprenante quand on connaît le nombre de projets de centres commerciaux que la Ville a encouragé durant ces mêmes années. Pour certains – à commencer par le promoteur de Bleu Capelette lui-même – le soudain désinvestissement de la Ville tient à la concurrence du centre commercial du stade Vélodrome fortement soutenu par l’équipe municipale.

Curieux « tête-à-tête »

Mais ce curieux revirement est peut-être à rapprocher d’une autre actualité, plus judiciaire. En s’intéressant aux « tête-à-tête » entre Marseille Aménagement et certains promoteurs, les magistrats de la chambre soupçonnent un caractère éventuellement délictueux qui pourrait nourrir l’intérêt de la justice et transmettent donc le dossier au parquet. Celui-ci ouvre une enquête préliminaire en 2014 pour des faits supposés de « trafic d’influence et prise illégale d’intérêt » qui deviendra une information judiciaire confiée à un magistrat du pôle financier. Plusieurs perquisitions ont lieu et la brigade financière procède à plusieurs auditions de cadres de l’ancienne société d’économie mixte – dont son directeur général, Charles Boumendil – sans qu’à notre connaissance aucune mise en examen ne soit signifiée.

Car le nom d’Éric Lasery relève d’une autre proximité. Sa famille a créé voici fort longtemps la société Laser Propreté qui opère notamment dans les couloirs du métro et des hôpitaux. Elle a longtemps eu son siège à la Capelette dans la parcelle voisine, celle-là même où la Ville a fait construire la patinoire. L’ensemble des sociétés familiales sont d’ailleurs domiciliées au même endroit.

Or, en 2013, les magistrats ont décrit par le menu le montage rocambolesque qui a conduit Marseille Aménagement à verser à la famille Lasery une indemnité de plus de 2 millions d’euros « dix fois plus élevée que l’indemnité conventionnelle maximale à laquelle Laser avait normalement droit ». Un montant calculé sur la base d’un rapport d’expertise « qui a conclu de manière expéditive à l’existence d’un bail commercial, bail que les parties ont ensuite conclu à titre rétroactif ».

Pour Eric Lasery, ses actuels difficultés de dialogue avec la Ville n’ont rien à voir avec les investigations de la brigade financière concernant les soupçons de trafic d’influences. Il se dit d’ailleurs totalement étranger à cette affaire. Du côté du parquet, on indique clairement que « l’information judiciaire est toujours en cours ».

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