« Si on agit sur toutes les cités en même temps, on est sûr de ne rien faire »

Interview
le 20 Sep 2019
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Il y a un an, le gouvernement lançait à Marseille, un plan national de redressement des copropriétés dégradées en classant comme prioritaires cinq sites marseillais. Premier tour d'horizon d'un chantier de longue haleine avec Jean-Philippe D'Issernio, le patron de la direction départementale des territoires et de la mer.

La tour A du parc Bellevue.

La tour A du parc Bellevue.

Où en est-on du plan Intiative Copropriétés, lancé il y a près d’un an par Julien Denormandie à Marseille ? À lire Bâtiactu, ce mercredi, ce grand plan national destiné à redresser les copropriétés les plus dégradées ne décolle pas vraiment dans la ville que le ministre avait choisi pour son lancement. Présent lors d’un comité technique organisé par l’Agence nationale d’amélioration de l’habitat (Anah), le directeur de la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM), Jean-Philippe D’Issernio y lâchait même quelques formules à l’emporte-pièce, sur « la faiblesse du portage politique » ou la rare présence des élus sur le terrain. « La dernière fois que l’on a vu un élu dans une copropriété dégradée, c’était pour une visite ministérielle », ironisait-il.

Repris par Marsactu, cet éclairage médiatique a fait réagir l’intéressé qui a souhaité revenir en détail sur l’avancée du chantier à Bellevue (3e), Bel-Horizon (2e), Corot (13e), Maison-Blanche (14e) et Kalliste (15e), les cinq cités marseillaises qui comptent parmi les 14 sites classés en priorité nationale à l’échelle du territoire.

Dans quel contexte, avez-vous réalisé ce premier bilan du plan initiative copropriétés à Marseille ? 

Jean-Philippe D’Issernio

Il s’agissait d’un comité technique où étaient présents des représentants de l’ensemble des sites ciblés au plan national, dans l’idée de préparer un retour pour le ministre. J’y étais présent avec des représentants de la métropole, d’Euroméditerranée, de l’établissement public foncier. Dans ce cadre-là, on a fait un échange de pratiques avec l’ensemble des collectivités concernées par ce plan. Marseille n’a pas à rougir de la comparaison avec les autres collectivités.

Mais vous avez tout de même souligné la faiblesse du portage politique, la présence trop rare des élus sur le terrain…

La réunion avait lieu mardi, jour de déplacement des ministres à Marseille [lire notre compte rendu de cette visite], j’ai donc ironisé sur le fait que la fois où j’avais vu le plus d’élus dans une copropriété dégradée c’était lors d’un déplacement du premier ministre à Kalliste.

Y a-t-il un défaut de portage politique sur ce sujet des copropriétés dégradées à Marseille ?

Je n’ai pas à revenir sur des propos que j’ai en effet prononcés. Plus le sujet est porté politiquement, et plus cela avance vite, c’est certain. En revanche, là où mes propos sont factuellement faux, c’est sur la présence des élus sur le terrain. Il y a moins de 15 jours, Julien Ruas était avec moi à Maison blanche. Quand j’organise des réunions sur Kalliste, Saïd Ahamada, Arlette Fructus, Samia Ghali sont toujours présents. Sur Bel Horizon, Lisette Narducci accompagne les syndics de copropriété. On connaît le travail d’Alexandra Louis sur ces questions. Ce qui me mortifie encore plus, c’est que je sais que les élus et les techniciens sont ceux qui travaillent quotidiennement sur le terrain.

L’impression d’inaction provient peut-être du fait que les cinq sites marseillais, Kalliste, Maison blanche, Bellevue, Corot et Bel Horizon ont été classés comme prioritaires, alors que d’autres cités comme les Rosiers ou la Maurelette présentent des situations tout aussi urgentes…

Cette priorisation n’est évidente pour personne. Elle provient des conclusions du rapport Nicol qui fixait 11 sites prioritaires [lire notre analyse du rapport Nicol]. Ces sites ont fait l’objet d’une convention signée par les collectivités locales et le gouvernement, en décembre 2017. On ne peut pas agir autrement qu’en fixant des priorités. On a besoin d’opiniâtreté si on veut obtenir des résultats. Et on ne fait rien en six mois sur ces questions. Cela paraît injuste mais si on agit sur toutes les cités en même temps on est sûr de ne rien faire. Nous avons donc choisi d’avancer en priorité sur les sites où nous étions les plus avancés et où nous escomptons aller au bout de l’opération. Un autre critère d’intervention est celui de l’état des bâtiments. Par exemple, à Bellevue et à Bel Horizon, nous avons deux immeubles de grande hauteur qui posent des problèmes de sécurité incendie. Aux Rosiers, il n’y a pas de problèmes de sécurité des bâtiments mais plutôt un problème de dérive de la copropriété elle-même.

Bellevue ou Bel Horizon que vous citez font l’objet d’une intervention publique depuis plus de 20 ans. Et elles sont toujours prioritaires… Qu’est-ce qui explique ce délai ?

Cela ne veut pas dire que nous n’avons rien fait. Cela veut dire que c’est immensément compliqué d’intervenir dans une copropriété. Il y a 20 ans, elles n’étaient pas dans l’état où elles sont aujourd’hui. Il y a eu des avancées substantielles. À Bellevue, nous avons un problème de sécurité incendie sur l’immeuble de grande hauteur qui rend nécessaire une démolition des derniers étages. Ce sont des travaux qui ne sont pas gérables par une copropriété. Nous avons donc décidé qu’il fallait une appropriation publique et une transformation en logements sociaux. Sur les autres bâtiments, il y a des travaux à réaliser sur l’étanchéité du toit, les problèmes d’eaux usées…

À Bel Horizon, un rapport envisageait la démolition des deux bâtiments, ce qui inquiétait grandement les habitants (lire notre article sur cette copropriété du centre-ville). Où en est-on ?

Ces immeubles présentent une situation compliquée, notamment en ce qui concerne la sécurité incendie. Cela a nécessité une analyse plus poussée du centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB). Un programme de travaux a été demandé. Il sera entièrement financé par l’Agence nationale d’amélioration de l’habitat et la métropole. Nous attendons que les assemblées générales votent les travaux. Nous ne sommes pas à l’abri d’un vote négatif d’un copropriétaire, ce qui pourrait allonger les délais. Aujourd’hui, nous ne sommes pas dans une situation catastrophique.

D’autres copropriétés qui n’étaient pas classées comme prioritaires vont bénéficier d’un traitement particulier. C’est le cas de la petite copropriété de la rue de Versailles (lire notre article sur son avenir) dont certains immeubles étaient insalubres. Comment expliquez-vous cette différence de traitement ?

Il s’agit pour nous de diversifier le type d’approche. La rue de Versailles fait partie des sites visés par le plan partenarial d’aménagement, post-rue d’Aubagne. Il embrasse l’ensemble du grand centre-ville dont la rénovation est en cours depuis 1978. On peut être immodeste, mais si nous n’avons pas réussi c’est bien que c’est compliqué. Je prends souvent l’exemple du 1 rue de la Palud [lire notre article sur Noailles]. Marseille Habitat a réalisé des travaux tout à fait adapté sur cet immeuble, en plaçant des micro-pieux. Or, au 3, il y a un immeuble à l’abandon qui pourrit sur pied. Si les poutres s’arrachent du mur mitoyen, tout s’effondre. On a bien fait les choses au n°1 sans traiter la mitoyenneté. Et il a fallu évacuer l’immeuble de Marseille Habitat. Notre approche consiste à traiter les bâtiments mais aussi les commerces au rez-de-chaussée, les espaces publics et les équipements publics. Si nous voulons stabiliser des familles, il faut des écoles, des crèches…  Nous avons donc choisi des sites à Noailles, à la Belle de Mai et à Versailles où nous pouvons agir à la fois sur le bâti, les espaces publics, les équipements…

Dernier exemple, la cité Maison blanche a été le théâtre d’un incendie il y a peu. Euroméditerranée préconisait de la démolir. Où en est-on aujourd’hui ?

Il n’y a pas de projets de démolir cet endroit. Je ne sais pas ce que sera Maison blanche dans dix ans compte tenu des projets d’aménagement, de l’évolution de la ville. Mais nous ne sommes pas dans une position d’attente. Notre volonté est de faire intervenir l’établissement public foncier qui procède en ce moment à un achat de lots pour mettre un pied dans la copropriété. J’ai visité la cité après l’incendie, il n’y pas de problème lié à la sécurité des bâtiments. Certains appartements sont parfaitement habitables, d’autres très dégradés. Le syndic est présent. Des associations comme l’Ampil ou les compagnons bâtisseurs y interviennent régulièrement. La cité est dans une situation complexe mais pas désespérée.

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Commentaires

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  1. Vincent Squale Vert Vincent Squale Vert

    Très politique le DDTM, sur ce coup. Aucune référence à la LHI dont ses services coordonnent et animent le Pôle départemental de lutte contre l’habitat indigne qui sont les plus à mêmes de constater les manques d’action des communes voire les carences. Mais l’absence de référence au vraie boss sur cette thématique, la préfète à l’égalité des chances, incite à penser à un discours politique de l’état mais qui refuse de nommer les maires défaillants, de les sanctionner mais encore plus de s’y substituer. Et l’absence de citations comme certains partenaires incontournables tels l’ars m’étonne…

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  2. Stephane Pujol Stephane Pujol

    Faire des travaux sur ces 5 immeubles ne sert à rien. Personne ne souhaite y habiter.
    Ils sont chacun une marque repoussoir qui n’accueille que la misère. Le cercle vicieux dans lequel ils sont, entraîne le quartier, les écoles etc…
    Il faut détruire et construire ailleurs. Tous ces efforts ne servent à rien, cela fait 20 ans que les politiques tentent des choses inutiles. Il leur faudra encore combien de temps pour comprendre ces erreurs ?

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  3. Philippe Lamotte Philippe Lamotte

    Les décideurs locaux, régionaux et nationaux ont fait de l’habitat populaire marseillais un cauchemar, et ce depuis au moins les années 30 du siècle précédent. Quand on constate qu’il faut que des immeubles s’effondrent avec leurs occupants, que plus de 3.300 foyers soient évacués sous l’effet d’une psychose politique, pour que des travaux à la hâte soient enfin entrepris très lentement, on ne se fait que des illusions bien limitées sur ce plan urbanistique! Gardons à l’esprit que le quartier marseillais de Saint-Mauront est le plus misérable d’Europe.

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  4. Françoise Panfili Françoise Panfili

    L’article est excellent. Le Ddtm est à sa juste place, càd hors prise de position politique et c’est très bien. Les moyens techniques, humains et financiers sont à l’œuvre. La conjonction des partenaires les +à même de rassembler aussi. Le temps de réparation sera long, et il est engagé. C’est ce qui est écrit. Le passé ne se réécrit pas. L’avenir lui se construit. S’invente. C’est bien ce vers quoi tendent ces projets et les femmes et hommes qui y travaillent.

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  5. ALIBI ALIBI

    Des commentaires de celles et ceux qui y habitent seraient tellement bienvenus !

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  6. Mine de plomb Mine de plomb

    Toujours bon d’apprendre ce qui se trame et où en sont les institutions dans le déroulé des opérations. Surtout quand tu habite à Saint Mauront.

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