Salariés surexposés à des gaz toxiques : le coupable laisser-aller d’ArcelorMittal

Actualité
Violette Artaud
1 Fév 2019 2

Exposés à des gaz toxiques, les salariés qui travaillent à la cokerie d'ArcelorMittal se battent depuis des années pour que leur santé soit protégée. Face aux alertes multiples, l'industriel a réagi tardivement et sans régler totalement le problème, qui touche près de 300 salariés.

Photo extraite du rapport "Programme sic-2015" de l'Association pour la prise en charge des maladies éliminables. Plancher d'enfournement de la cokerie (2012).

Photo extraite du rapport "Programme sic-2015" de l'Association pour la prise en charge des maladies éliminables. Plancher d'enfournement de la cokerie (2012).

“Le vrai problème à ArcelorMittal se trouve à la cokerie.” Les représentants du personnel le savent tous. Travailler au sein de la cokerie d’ArcelorMittal à Fos-sur-mer, où est préparé le coke, combustible utilisé dans la fabrication de l’acier, comporte des risques mortels. Depuis plusieurs années, les syndicalistes et le comité d’hygiène, santé et conditions de travail (CHSCT) se battent pour que ces risques soient pris en compte par leur employeur. Les services de l’État eux-même somment, depuis plusieurs années également, l’industriel de mettre ses employés en sécurité. Mais, jusqu’à présent en tout cas, ArcelorMittal n’a pas daigné remédier définitivement à cette “situation grave et avérée” – révélée ce lundi par Marsactu (lire notre article) et qui dure depuis au moins six ans.

“Un représentant du personnel a attiré mon attention sur les conditions d’hygiène de sécurité et de santé au travail pour les opérateurs intervenant dans le secteur des batteries de four [dans lesquels est placé le charbon pour fabriquer le coke, ndlr] du point de vue de la libération dans l’atmosphère d’agents chimiques cancérogènes sous forme de fumées et poussières”, écrit dans un rapport un inspecteur du travail le 3 août 2012. Comme le racontait Mediapart, et selon plusieurs documents que Marsactu s’est procurés, ArcelorMittal était donc bel et bien au courant, dès 2012 au moins, des dangers encourus par certains techniciens de la cokerie, où travaillent près de 300 personnes. L’inspecteur poursuit : “Comme cela a déjà été souligné, […] la situation actuelle n’est pas conforme à la réglementation.” De quoi lever le doute sur le fait qu’il s’agisse dès 2012 d’une première signalisation.

Du masque en papier au masque ventilé

“Jusqu’à 2012-2013, nous n’utilisions que des masques en papier, raconte Alan*, un technicien de la cokerie qui est entré à ArcelorMittal il y a près de dix ans. Ça ne servait à rien mais ce n’était pas cher. Et puis, certains syndicalistes se sont bougés pour que l’on obtienne des masques à ventilation.” Dans un tract distribué par la CGT le 1er août 2012, on lit effectivement ces inquiétudes liées à l’exposition des salariés de la cokerie : “Au dessus des fours […] nous sommes exposés directement à ces fumées qui comme vous le savez contiennent des gaz très toxiques. Nous ne sommes toujours pas équipés de masques ventilés ou de masque adéquat pour travailler dans cette zone (y compris les intérimaires).”

Plancher d’enfournement de la cokerie (2012).

En 2012, face aux remarques répétées des services de l’État, ArcelorMittal décide donc d’améliorer la protection des techniciens de la cokerie. “Depuis 2012, les personnes travaillant à la cokerie font l’objet d’un suivi médical renforcé, […]. Les meilleurs équipements de protection disponibles sur le marché (masques ventilés) sont mis à disposition de tous les travailleurs de cette zone”, confirme par voie de communiqué l’industriel, questionné par Marsactu. Mais l’affirmation n’est vraie qu’en partie.

“Dans l’enfourneuse [engins qui permettent de mettre le charbon dans les fours, Ndlr] nous n’avons jamais porté de masque et tout le monde est amené à conduire les enfourneuses, précise Alan. Dans les cabines de pilotage de ces machines, nous avons des détecteurs de monoxyde de carbone et de dioxygène. Lorsqu’il y a des pics, nous finissons la tâche et amenons la machine sous le système de ventilation. Mais nous n’avons rien pour le benzopyrène.” Or, c’est justement le benzopyrène, substance très toxique pour l’organisme, que pointe le dernier rapport d’octobre de l’inspection du travail. Et dont Marsactu a également retrouvé trace dès 1987. Dans un courrier intitulé “risque benzo(a)pyrène”, l’inspection du travail alertait déjà ArcelorMittal sur la nécessité d’une surveillance médicale, de moyens de protection et d’installations d’hygiène due à la présence de cette substance “dépassant la valeur limite”.

“Il aura fallu je ne sais combien de rapports”

Aujourd’hui, dans les cabines de pilotages des enfourneuses, rappelle le rapport d’octobre, les taux de benzopyrène dépassent les normes d’exposition professionnelle de plus de 3200 % ! Cancers, altérations génétiques héréditaires, altération de la fertilité… La fiche toxicologique de l’Institut national de recherche et de sécurité concernant le benzopyrène n’a rien de rassurante. En octobre 2018, l’industriel s’est donc vu adresser une nouvelle mise en demeure assortie cette fois-ci d’une menace d’arrêt des activités. Ce n’est qu’alors que les pilotes des enfourneuses ont enfin pu être équipés de masques spéciaux. “Il y a eu du changement, il ne faut pas le nier, mais il aura fallu je ne sais combien de rapports, sinon, on serait toujours avec des masques en papier”, commente le technicien de la cokerie.

Mais dans les fumées de la cokerie, certains techniciens sont laissés pour compte : les sous-traitants et intérimaires. “Beaucoup d’entreprises extérieures travaillent à la cokerie. La direction dit qu’ils sont soumis au même suivi, aux mêmes obligations mais ils ne sont clairement pas logés à la même enseigne”, rend compte un syndicaliste CFDT. Un constat partagé par plusieurs de ses collègues et également soulevé par les services de l’État depuis plusieurs années. Ce que nie ArcelorMittal. “L’ensemble des intervenants fait l’objet d’un suivi afin d’assurer l’efficacité de l’ensemble des mesures de prévention”, communique encore le sidérurgiste, qui ne rentre jamais dans les détails.

En revanche, il a fait parvenir une lettre à ses salariés pour rappeler que “contrairement à ce qu’affirment plusieurs articles de presse diffusés ces derniers jours, l’environnement et la santé sont [sa] principale priorité”. Quelles soient sincères ou feintes, ses préoccupations pour la santé et l’environnement semblent en tout cas arriver avec un train de retard.

“On a commencé à s’intéresser au sujet dans les années 80”

“Le CHSCT a commencé s’intéresser à ces questions dans les années 1980, à récupérer des informations venant de Lorraine où Arcelor a une cokerie [voir notre encadré, ndlr] et où des médecins se sont penchés sur les risques liés à la santé. C’est là qu’on a découvert les HAP, les hydrocarbure aromatiques polycycliques, dont le benzopyrène”, raconte avec le recul de sa retraite Bernard Huriaux, qui fût il y a quelques années membre de cette instance représentative du personnel à ArcelorMittal Fos-sur-Mer.

“Il y a quelques années, les gars bossaient le nez dans les gaz, se souvient encore Bernard Huriaux. Quand on est jeune et que tout va bien, on ne se pose pas de questions. Mais ces maladies mettent du temps à se déclarer et quand on a vu les collègues de la cokerie attraper des cancers de la vessie, des testicules, et encore récemment un collègue mourir d’un cancer du cerveau, là on s’est posé des questions.” Ces questions, un consortium de médecins généralistes, dont certains basés à Port-de-Bouc, se les sont aussi posées.

Marc Andéol fait partie des fondateur de l’Association pour la prise en charge des maladies éliminables (APCME), qui a vu le jour en 2000 et a mené des études sur le bassin industriel de Fos. “Nous nous sommes concentrés sur la cokerie d’ArcelorMittal car c’est l’endroit sur le bassin de Fos où la différence entre le nombre de personnes exposées et celui des personnes atteintes est le plus faible”, explique-t-il. Dans un rapport publié par l’association, on peut lire le constat suivant :

En 2015, sur 85 personnes prises en charge, 10 nouveaux cas de cancer à caractère professionnel ont été déclarés par notre réseau. 5 de ces 10 cas sont imputables à une seule installation : la cokerie. 2 d’entre eux travaillaient pour des entreprises extérieures. 3 travaillaient pour ArcelorMittal [dont 1 a occupé d’autres postes hors de la cokerie, ndlr]. Il est hautement probable que seuls 2 de ces 5 cas seront imputés à la cokerie dans les statistiques de l’Assurance Maladie. [En cumulé] cela n’en porte pas moins à 21 le nombre de cas de cancers déclarés par notre réseau pour des personnes ayant « touché le risque » à la cokerie.

Mais si en 2019 l’industriel dit avoir pris conscience de la nécessité de protéger ses salariés des émissions de gaz toxiques de la cokerie, l’origine du problème, quant à elle, est loin d’être réglée. Or, elle est connue depuis longtemps puisque le rapport de 2012 fait la même description qu’en 2018 de “persistance de fuites au niveau des portes de fours”. Il était alors déjà question de “travaux d’envergure” dans le cadre d’un “plan d’action d’amélioration et de fiabilisation des installations”. Six ans plus tard, ArcelorMittal n’a guère avancé.

“Persistance des fuites”

“À la date d’aujourd’hui, sur les 126 fours de la cokerie, 108 fours sont revenus à des valeurs inférieures à la valeur limite, preuve que les travaux engagés donnent les résultats escomptés. La finalisation des travaux sur les fours restants est planifiée courant 2019″, répète à qui veut l’entendre son service communication qui évoque “un vaste programme d’investissements de plus de 150 millions d’euros” engagé depuis 2012. Du “rafistolage”, estiment certains salariés. “Finalement, on se rend compte que la situation, même si elle a un peu évolué, n’est guère mieux aujourd’hui qu’à l’époque. Je me demande si on arrivera à régler les problèmes de fuites, car c’est difficile de faire une cokerie propre. Avec la chaleur, les portes des fours se déforment constamment”, explique quant à lui Bernard Huriaux.

Marceau Duval a lui quitté l’usine en mai 1990. Technicien chimiste à la cokerie, il était également membre du CHSCT. “À l’époque ça fumait déjà à la cokerie. Ça fait longtemps que je n’ai pas mis les pieds là bas mais ce que je peux dire, c’est que ça doit être pire aujourd’hui car les fours vieillissent”, témoigne-t-il. Si depuis 2012, l’industriel affirme mettre en œuvre des mesures pour diminuer ce problème de fuites, certains salariés n’y croient plus. Comme le confie, toujours sous couvert d’anonymat, un récent ex-coketier : “J’ai décidé de quitter Arcelor pour ma santé et pour la façon dont on nous traite. Avec du recul, je me dis que pendant tout ce temps, j’ai travaillé sur une bombe atomique qui plus est dans un secteur pollué.”


Cas similaire en Lorraine

Le site d’ArcelorMittal à Fos-sur-Mer n’est pas le seul à ne pas respecter les normes en terme d’émission de gaz polluants et d’exposition de ses employés et intervenants. En Lorraine, dans la vallée de la Fensch, la cokerie de Serémange-Erzange connaît les mêmes soucis. Cet été, l’inspection du travail s’est rendue sur place et a transmis dans la foulée un rapport dont les constats sont, parfois mot pour mot, et surtout chiffre pour chiffre, les mêmes que pour sa cousine des Bouches-du-Rhône. Lire ici l’article du Républicain Lorrain.

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