Après 20 ans de militantisme, Saïd Ahamada a trouvé une voie vers l’Assemblée

Portrait
Benoît Gilles
3 Juil 2017 6

À 44 ans, Saïd Ahamada a pris place à l'Assemblée nationale. Il est un des deux députés La République en marche des quartiers Nord de Marseille. Militant politique et associatif de longue date, notamment au sein de la communauté comorienne, il connaît les chausse-trapes du jeu politique local dans lequel il entend jouer un rôle de premier plan.

Seul un discret pin’s tricolore au revers de sa veste signale son nouveau statut de représentant du peuple. « C’est François-Michel Lambert qui me l’a offert », sourit le député novice, ainsi adoubé par son homologue de Gardanne, seul candidat sortant réélu avec l’étiquette La République en marche dans le département.

Cette semaine, Saïd Ahamada s’est installé à l’Assemblée parmi les nouveaux élus de La République en marche (LREM). Le A de son nom lui a offert un des premiers rangs à la séance d’ouverture, au n° 8 juste derrière les ministres. Lui qui a grandi au 143 rue Félix-Pyat, adresse commune des milliers d’habitants de la cité Bellevue, siégera dans l’une des plus prestigieuses des commissions, celle des Finances alors qu’il visait les affaires économiques ou sociales. Entre les deux numéros, se dessine une trajectoire rare. Le voilà dans le grand bain de la République et il savoure sans bouder son plaisir. Avec une pointe de détachement. « Un bon stage d’immersion », sourit-il au micro de La Provence, après la séance inaugurale.

Quelques jours avant, cours Belsunce, ce grand gars à l’allure flegmatique est encore un Marseillais comme les autres, le portable vissé à l’oreille. On lui trouve l’air plus sérieux, sourcil froncé. Mais ce n’est peut-être qu’un effet déformant de sa nouvelle stature dans l’œil de celui qui le regarde et qui, de loin en loin, le suit depuis plus de 15 ans.

Vert, Modem, Front démocrate, UDE  puis En marche

Depuis longtemps déjà il laboure des terres du centre-gauche, militant politique chez les Verts puis au Modem, au Front démocrate et même à l’Union des démocrates et des écologistes (UDE). « Je les ai suivis dans leur soutien indéfectible à Hollande jusqu’à la déchéance de la nationalité », précise-t-il. En parallèle, il est aussi un représentant associatif très ancré dans ce qu’on appelle hâtivement la « communauté comorienne » à Marseille. Il a été successivement président de la Fecom (fédération des associations comoriennes de Marseille) jusqu’en 2007, fondateur de la chambre de commerce franco-comorienne ensuite ou porte-parole de SOS Voyageurs, après le crash de l’avion de la Yemenia en Grande-Comore.

Son café refroidit intact. Il l’a commandé par pure politesse – « pour payer le droit de m’asseoir ». Il est encore à quelques jours de la fin du ramadan, un jeûne qu’il a mené de concert avec sa campagne dans la 7e circonscription des Bouches-du-Rhône. « Je l’ai lancée le premier jour du ramadan, symboliquement », explique-t-il. Sa foi est une autre facette de son identité plurielle.

De multiples casquettes, une identité multiple, Saïd Ahamada arrive à l’Assemblée, comme un symbole. L’enfant des quartiers. Le produit de l’école publique, arrivé jusqu’au sommet de l’administration française, diplômé de l’Institut régional de l’administration et de l’INET, école des administrateurs territoriaux qui lui a permis d’intégrer la mairie d’Avignon en tant que directeur général adjoint des services. Le fils de Comorien, métis né à Saint-Denis (964) d’une mère réunionnaise. Il le dit : « C’est un enfant des quartiers Nord qui entre aussi à l’Assemblée. Cela a du sens. Je crois à la valeur d’exemple et je le voyais dans les yeux des minots qui faisait des selfies à mes côtés. »

L’étroit sentier de la victoire

Au soir de la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle, il pressentait déjà un étroit sentier se dessiner jusqu’au Palais Bourbon : il espérait une mésentente entre le PCF et la France insoumise pour affronter le candidat socialiste sortant, Henri Jibrayel, au second. Mais le chemin de l’investiture n’a pas été simple. D’abord placé en balance avec Christophe Masse dans le 13/14, il la doit à un repêchage de dernière minute, alors que la candidate investie, Haouaria Hadj-Chick tombe des listes en quelques heures.

Au final, c’est en battant la FN Sophie Grech arrivée en tête au premier tour qu’il atteint son objectif « au terme d’une campagne dont je n’imaginais pas la violence, notamment de la part des équipes du député sortant, exclusivement focalisé sur moi ». De part et d’autre, des plaintes ont été déposées, pour violence d’une part, pour dénonciation calomnieuse de l’autre. Aujourd’hui, le député battu ne commente pas l’arrivée de son successeur. Après sa victoire, il tweete sèchement :

Dans la 7e circonscription, le vrai vainqueur est l’abstention. Saïd Ahamada sort du second tour avec 58,4 % des 18 091 votants. Sur 65 444 inscrits, c’est peu. « Je m’y attendais. Les gens ne font plus de chèque en blanc. Beaucoup n’ont pas la nationalité française, et beaucoup sont déçus d’une façon de faire de la politique. Moi, je n’ai fait aucune promesse. J’ai développé ce que prévoit le programme d’Emmanuel Macron pour les quartiers. J’ai aussi décrit une réalité : celle d’une frontière entre les quartiers Nord et Sud, la constitution d’un apartheid social. Si mon élection a un sens, c’est celui d’un retour à une équité territoriale et sociale. »

L’écosystème des quartiers Nord

Il dit vouloir faire avancer les choses vite, œuvrer pour le territoire qu’il a vu grandir en mettant en avant une approche systémique : « Je suis convaincu que l’avenir de Marseille est au Nord. C’est là qu’il y a le foncier, la jeunesse. On se plante si on regarde la sécurité, le logement, l’emploi, les transports et l’environnement séparément. C’est un écosystème et il faut tout faire pour que les gens, en particulier des cités, y trouvent leur place ».

Il sait la corde raide et le défi immense, avec le Front national en embuscade dans sa circonscription comme ailleurs. « Mais si je n’avais pas été là, c’était déjà le FN, argue celui qui place la mort d’Ibrahim Ali, abattu par des colleurs d’affiche du FN comme le début de sa prise de conscience politique. On ne peut pas faire entrer de plain-pied ces quartiers dans le XXIe siècle avec Henri Jibrayel. Il faut rétablir le député dans son vrai rôle, qui n’est pas celui d’un conseiller municipal ou départemental qui trouve des logements et des petits boulots. Maintenant, j’ai cinq ans pour agir car sinon le FN sera encore là. »

Sa recette, pour réussir, c’est Macron dont il a adhéré au mouvement à son lancement de campagne. En cela, malgré une culture politique plus établie, il ne diffère pas des autres primo-députés. Il en assume l’ancrage libéral, les verrous qui sautent : « Je préfère l’ubérisation à une génération de dealers. Aujourd’hui, le trafic, c’est 30 morts dans les quartiers. Uber, c’est la précarité, mais c’est aussi une manière d’entrer dans le travail. Quelles autres chances ont-ils ? »

« Premier député noir de la région »

Cette position lui vaut des critiques à gauche. Ancien adjoint d’arrondissement socialiste, Nassurdine Haidari, aujourd’hui à la France insoumise, est dur sur son « ancrage politique mou ». Mais celui qui est président du conseil représentatif des associations noires en PACA salue le symbole : « Il est le premier député noir de la région. Je ne peux que m’en féliciter. C’est quelqu’un qui a beaucoup semé et c’est normal qu’il récolte aujourd’hui. Mais, politiquement, je m’oppose à lui. On ne peut se satisfaire d’une politique qui va casser le Code du travail, qui promet la précarité dans l’emploi à des gens qui sont déjà dans la précarité sans emploi. Ce n’est pas ainsi qu’on changera la donne à Marseille. »

L’ancien proche de Patrick Mennucci ne veut pas laisser place au ressentiment. Chez certains, l’aigreur est plus manifeste. Anonymement, certains de ses « amis » fustigent ainsi le choix de sa suppléante, la co-présidente de l’Alliance savinoise Rachida Tir, dont le patronyme est associé « à la voyoucratie » des quartiers Nord sans que rien, si ce n’est un lien familial lâche, ne vienne justifier l’accusation. « Que se passe-t-il si Saïd est nommé à un secrétariat d’État, c’est Rachida Tir qui siège ? Mais elle est ingérable… », entend-on. Saïd Ahamada balaie tout ça : « Je l’ai choisie en conscience pour son engagement. Parce qu’elle sait ce que s’est de perdre un proche dans les règlements de compte. Elle va m’aider à travailler sur les questions de délinquance ».

Le collectif des indignés

En attendant le tourbillon de sa première rentrée parlementaire, Saïd Ahamada discourt ainsi depuis la terrasse de la brasserie de l’Alcazar. Là même où le collectif des indignés de la cité phocéenne tenait conférence de presse, en 2014 à quelques semaines des municipales. Ce rassemblement de Marseillais, principalement issus de la communauté comorienne, entendait protester contre l’absence de diversité au conseil municipal et à des places éligibles sur les listes des grands partis. « J’étais là en soutien, ma place sur la liste du PS dans le 15/16 était déjà réglée avec Samia Ghali », explique-t-il, aujourd’hui. Son ami de 20 ans, Christophe Madrolle assure pour sa part qu’il a négocié directement au titre « d’un accord Front démocrate/PS pour que [s]on ami puisse être présent à une place éligible ».

Saïd Ahamada soupire. « Christophe n’a joué aucun rôle dans mon investiture en 2014. Je suis adjoint au titre de la société civile et non pas d’un quelconque parti. J’ai négocié ça directement avec Samia Ghali. Je m’en souviens parfaitement, c’était sur un parking à la Valentine, c’est le seul endroit qu’on avait trouvé à l’époque pour arriver à se voir. » Il n’en veut pas à « son ami » mais dit vouloir clairement séparer engagement politique et lien amical.

Qui pour la courte échelle ?

Christophe Madrolle n’est pas le seul à revendiquer cette courte échelle. Fondateur du collectif des indignés de la cité phocéenne, Farid Soilihi dit qu’il a œuvré en personne pour permettre l’élection de Saïd Ahamada, dans le 15/16, de Maliza Saïd dans le 1/7 ou de Smaïl Ali dans le 2/3.

Tous les deux étaient présents au côté de Saïd Ahamada dans la campagne législative dans les quartiers Nord. Smaïl Ali parce qu’il s’est clairement engagé dans l’équipe locale d’En marche. Maliza Saïd parce qu’en face « il y avait le FN ». « C’est un ami de 20 ans. Ma mère travaillait avec lui à la chambre de commerce franco-comorienne. Au-delà de ses compétences et de ses diplômes, il représente le carrefour des cultures qu’est Marseille. Il faut se souvenir qu’il a fallu attendre 2008 pour voir une première élue noire au conseil municipal. Et il n’y en a toujours pas ni au département ni à la région. »

Des boules puantes à profusion

En revanche, la conseillère municipale déléguée (LR) se refuse à commenter la brouille entre Farid Soilihi et Saïd Ahamada tout en disant qu’elle fait tout « depuis 3 ans » pour tenter de les réconcilier. Farid Soilihi met dans le même sac les trois élus qu’il accuse d’avoir failli à leur promesse : « Ils devaient verser 10 % de leurs indemnités au collectif pour permettre l’émergence d’autres représentants », avance-t-il sans apporter la moindre preuve. Mais celui qui se décrit comme ayant agi dans l’ombre de l’élection de tous les Marseillais d’origine comorienne « depuis 1995 » ne s’est pas arrêté à cette seule critique.

Il multiplie les accusations à l’encontre du nouveau parlementaire, toujours sans preuves. Ces dires sont impossibles à vérifier. Renvoyé en correctionnelle dans l’affaire des fausses attestations qui a entaché les législatives de 2012, il ne s’est jamais rendu aux convocations du juge. Saïd Ahamada dénonce une manœuvre de ses adversaires et jette : « C’est n’importe quoi. Je vais porter plainte contre l’ensemble des médias qui ont publié ces allégations ».

Les voix communautaires

Comme souvent dans le jeu communautaire de la politique marseillaise, la tête qui émerge est celle sur laquelle tout le monde tape. Un jeu dans lequel lui-même a mis les doigts. Au début des années 2000, une scission avait eu lieu au sein des Verts marseillais et déjà la manipulation des voix de Comoriens était montrée du doigt. « Je me souviens que Saïd Ahamada était à côté de moi à l’époque, explique Christophe Madrolle. Cela avait valu aux Verts une mise sous tutelle du national. C’est ce qui m’a permis de rencontrer Jean-Luc Bennahmias qui était secrétaire national du mouvement à l’époque. Depuis on a fait un bout de chemin ensemble… » Saïd Ahamada dit ne pas avoir souvenir de l’épisode mais se justifie quand même : « Quand on milite dans un parti, on cherche toujours à peser en faisant des adhésions mais contrairement à d’autres, je n’ai jamais payé quiconque pour adhérer au parti. »

Ce n’est pas le seul sparadrap qu’on tente de lui coller aux doigts. La réputation de paresse, son maigre bilan d’adjoint d’arrondissements est souvent repris par ses adversaires. « Je ne crois qu’on puisse réussir le concours de l’INET en étant paresseux. Au collège, mes profs me mettaient toujours « peut mieux faire » en appréciation mais c’est parce que j’avais compris qu’il suffisait de faire un effort au second trimestre pour passer. Après, je me suis mis à bosser sérieusement. » Son CV, bien rempli, en témoigne.

La perspective 2020

Quant à la charge d’élu d’arrondissements, il dit n’avoir pas eu les coudées franches en mairie de secteur pour agir en faveur du développement économique. Il dit avoir envoyé de nombreux mails au cabinet de Samia Ghali, « sans résultat ». Au cabinet justement, on en compte 17 depuis le début de la mandature « dont trois pour demander une place en crèche pour sa sœur… » et on souligne que son mandat coïncide avec ses études à de haut fonctionnaire territorial à Bastia et un stage à Montpellier, « difficilement compatibles avec son mandat ». Sur ces points, Saïd Ahamada ne nous a pas répondu.

Il reste que son ancrage au Nord dans le secteur où Samia Ghali a été élue deux fois le place en concurrent pour 2020. « Je ne m’interdis rien », dit-il à ce propos. Mais encore faut-il que La République en marche se transforme en vrai parti. Un congrès national arrive le 8 juillet. Les statuts des fédérations locales devraient s’y dessiner. Quel rôle y joueront les sept nouveaux députés du cru ? Nul ne le sait. Référente départementale, Corinne Versini aura du mal à jouer la cheffe de file à Marseille après avoir perdu face à Jean-Luc Mélenchon. Des quatre élus marseillais, il est le plus habitué aux roueries du jeu politique local. Mais il faudra ensuite assumer le bilan d’un gouvernement qui débute à peine. Au national comme au local, il n’entend plus jouer les rôles de second rang.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE SPECIALE – 2 MOIS pour 2€

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.


A la une

Crédit : Feriel Alouti
Ce musée colonial que personne ne visitera pendant les journées du patrimoine
On pourrait le surnommer le "musée caché". Pour le dénicher, il faut, derrière la gare Saint-Charles, passer les grilles de l'université Aix-Marseille, atteindre la...
Stéphane Ravier (RN) profite de la cacophonie ambiante pour lancer sa campagne municipale
Il est "candidat depuis cinq ans et demi" et il en est fier. Le soir de son élection à la tête de la mairie...
« Si on agit sur toutes les cités en même temps, on est sûr de ne rien faire »
Où en est-on du plan Intiative Copropriétés, lancé il y a près d'un an par Julien Denormandie à Marseille ? À lire Bâtiactu, ce...
La station de métro Gèze n’ouvrira pas en septembre
Martine Vassal avait raison de se refuser à avancer la moindre date. Mais son vice-président délégué aux transports Roland Blum n'a pas eu cette...
Bus secret de la RTM : on l’appelait « la clandestine »
"Je te conseille plus de prudence quant aux dates de mise en service que tu annonces." La réponse émane d'Eugène Caselli, ancien président socialiste...
Un chantier ferroviaire lyonnais éloigne le port de Marseille de ses clients
Aller vite et être fiable. Voici pour résumer le credo des ports européens pour devenir le point d'entrée des marchandises venues d'autres continents. Un...

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire