Rue des Feuillants l’indignité côtoie toujours les immeubles évacués

Enquête
Violette Artaud
18 Fév 2019 2

Alors que le n°22 rue des Feuillants vient d'être évacué, au 20 règne toujours l'indignité. Rats, cafards et eau froide, l'immeuble appartient à des propriétaires peu scrupuleux qui ont dans le centre-ville de Marseille plus d'une vingtaine d'appartements.

Le 20 rue des Feuillants vu de la cours intérieure. A droite, le 22 sous le coup d'un arrêté de péril.

Le 20 rue des Feuillants vu de la cours intérieure. A droite, le 22 sous le coup d'un arrêté de péril.

Ça s’active rue des Feuillants. Les locataires du 22 font des aller-retour les mains chargées de cabas – ils ont une heure pour prendre un maximum d’affaires. Comme ailleurs dans la ville, les délogés vont rejoindre des hôtels pour un temps indéterminé avec quelques affaires dans leurs valises. En décembre dernier, Marsactu plongeait dans les limbes de cette petite copropriété dégradée, exemple parmi tant d’autres de l’habitat indigne du centre-ville marseillais, face au chantier d’un futur hôtel quatre-étoiles (lire notre article).

Quelques jours après la parution de cet article, le dernier étage de l’immeuble était évacué. Fin janvier, la totalité des habitants de ce bâtiment ont dû quitter les lieux. Un mur porteur en rez-de-chaussée “prêt à rompre”, une cage d’escalier qui présente “un affaissement”, une façade fissurée, le plafond du dernier étage qui a subi un effondrement : le 22 rue des Feuillants est actuellement sous le coup d’un arrêté de mise en péril grave et imminent.

Activité : boulangerie et location de biens immobiliers

Au n°20, l’immeuble voisin, ça s’agite aussi. Des ouvriers entrent et sortent, sacs de ciment sur l’épaule. “On refait la façade, pour qu’elle soit aussi belle que celle-ci”, montre l’un d’eux en pointant une façade de la cour intérieure au crépis parfait. Refaire la façade d’un immeuble alors que son voisin menace de s’effondrer ? “C’est vrai que c’est pas très logique de faire ça. À la limite on aurait pu faire les deux façades d’un coup, ça consolide. Mais vous savez comment c’est, ce ne sont pas les mêmes propriétaires”, croit savoir un maçon. Sauf que précisément, si. Moumen et Abdel-Malek B.* sont, comme l’indique l’arrêté de mise en péril, propriétaires d’un appartement chacun au 22, rue des Feuillants. Quant à l’unique propriétaire du 20, il s’appelle lui Khaled B.

Les trois hommes sont frères, indique-t-on à plusieurs reprises dans le quartier, “ils tiennent la pizzeria et la boulangerie”, que l’on retrouve en rez-de-chaussée du 22 et du 20 rue des Feuillants. Mais là n’est pas leur seule activité. En 2016, une étude publiée par la Soleam comptabilise les mono-propriétés et définit leur propriétaire, qui sont dans certains cas “les commerçants des locaux en rez-de-chaussée qui rachètent les étages vétustes.” Les frères B. semblent s’inscrire dans ce cadre.

Une vingtaine d’appartements dans le centre-ville

Ainsi, Moumen B., en plus d’être le gérant de la SARL qui détient la boulangerie située au 20 est donc propriétaire d’un lot au 22 par le biais d’une société de location de biens. Au 22, Abdel possède un appartement en location. Leur frère Khaled est lui gérant de la société Pâtisserie-boulangerie dont le siège se situe au 20 mais dont l’activité déclarée est la “location de bien immobilier”. Celui-ci est propriétaire de l’ensemble de l’immeuble du 20 rue des Feuillants, par le biais d’une société immobilière. Mais le patrimoine des frères B.* ne se cantonne pas à la rue des Feuillants.

Le 18 rue Saint Saens, où M. B. détient un appartement, présente de nombreuses fissures.

24, square Belsunce, 25, rue Chateauredon, 18, rue Saint Saens, 1, 47, et 15, rue de Rome, 7 et 14, rue Vacon, 14, rue de l’Academie… Marsactu a repéré au moins une bonne dizaine d’adresses où les frères B. disposent d’un ou plusieurs lots. Ce qui représente environ une vingtaine d’appartements. “Ils ont plein d’hôtels meublés”, glisse-t-on encore rue des Feuillants. Un parc immobilier, qui, vu de l’extérieur, n’inspire pas toujours confiance et présente parfois des façades aux fissures inquiétantes. Mais la réputation des frères B. ne s’arrête pas là. Si certains de leurs locataires les considèrent comme “très gentils” sans vouloir en dire plus, d’autres décrivent des propriétaires pour le moins indélicats.

Rats, cafards et eau froide

“Il est malin et maléfique”, lâche une locataire à voix basse à propos de l’un d’eux. Depuis peu, celle-ci doit faire face à une augmentation de loyer qu’elle estime être injustifiée. Pour une quinzaine de mètres carrés, le loyer de Monique** s’élève à près de 500 euros. La CAF paie la majeure partie de cette somme, directement au propriétaire. “Vous vivrez là-dedans, vous ?”, interroge-t-elle faussement. Un lit collé à une kitchenette, des affaires qui s’entassent contre les murs, une fenêtre qui donne sur une cour que le soleil n’atteint jamais. “Un trou à rats !”, déplore cette femme. Justement, les rats font ici partie du quotidien, poursuit-elle, “ils passent dans les murs, ça vous réveille la nuit”. L’eau chaude, en revanche, est beaucoup moins courante. “Ça fait plus d’un an que je n’ai pas d’eau chaude, et même si je veux prendre une douche froide, je ne peux pas car ça coule chez le voisin d’en bas”.

Un peu plus bas, on ne veut rien dire des B., mais le décor tient d’un roman d’Émile Zola. L’odeur insoutenable, les cafards qui apparaissent dès l’instant où l’on pousse une porte, les appartements aux allures de cellule de prison, la promiscuité qui ne laisse aucune place à l’intimité lorsqu’on y vit à plusieurs, les récits de misère. Faire des signalements, des démarches pour bénéficier de ses droits ? Certains en sont bien loin. D’autres les ont parfaitement en tête : “On m’a conseillé d’appeler les pompiers pour faire constater mais c’est hors de question ! Je ne veux pas avoir affaire aux frères B.”. Rumeurs de quartier ou part de vérité, à plusieurs reprises, on a confié à Marsactu que les frères B. n’étaient pas du genre très tendres.

“Sa priorité, ce n’est pas les locataires”

Marsactu a tenté plusieurs fois de joindre l’un d’entre eux. Sans succès. “Ce n’est pas le genre à parler, encore moins aux journalistes”, confie un membre très proche de cette famille. Olivier * a lui été syndic dans un immeuble où les frères B. ont des appartements. Il raconte n’avoir jamais eu de problème avec le paiement des charges. “Ce n’est pas quelqu’un de pauvre, argumente-t-il au sujet de l’un des frères a qui il a eu le plus souvent affaire. Par contre, il ne lâche pas le sou facilement quand il s’agit de faire des travaux et fait en sorte de gérer ses appartements le plus économiquement possible. Il ne venait jamais aux assemblées générales de copropriétaires. Sa priorité ce n’est pas les locataires. Ça me faisait mal au cœur de voir des gens avec plein d’argent mais qui ne veulent pas payer.”

Le 7 rue Vacon et 15 rue de Rome, dont les façade témoignent d’un manque d’entretien, comportent également des logements appartenant à la famille B.

Silence du côté de la mairie

Quant à La société immobilière, l’agence qui gère notamment le 20, rue des Feuillants, celle-ci n’a pas souhaité répondre à Marsactu. “Nous représentons les intérêts de monsieur B. et n’allons pas vous donner une interview qui puisse nuire à celui-ci”, indique-t-on pour clore toute discussion. Enfin, il est un dernier acteur censé intervenir dans cette histoire : les services de la Ville doivent prendre le relais des propriétaires peu regardant sur l’état de leurs biens, garantir la dignité, la salubrité et la sécurité des logements dans lesquels vivent ses administrés. Comme cela a été le cas – bien tardivement – pour le 22, rue des Feuillants.

Contactée par Marsactu, la mairie n’a apporté aucune réponse sur le suivi des travaux au n° 22. Ni sur un éventuel diagnostic du n°20. Au printemps dernier, un inspecteur de salubrité s’était rendu au 22. Avant l’évacuation, ses injonctions n’avaient pas été suivies d’effet. En tout cas, l’inspecteur n’a visiblement pas profité de son déplacement pour pousser la porte d’à-côté. Silence également du côté de Sabine Bernasconi, maire du 1/7 qui pensait, voilà un an (voir notre débat), ne rien pouvoir faire pour résoudre les problèmes de salubrité dans l’habitat privé mais qui a dû gagner en connaissances depuis. Bientôt, son secteur verra le pimpant hôtel des Feuillants ouvrir ses portes, à trois pas de ces taudis. “Ce que l’on souhaite comme image pour le centre de Marseille”, a-t-elle coutume de dire. De l’autre côté de la rue, les locataires des marchands de sommeil pourront ainsi se faire une idée du “tout confort”. Tandis que les touristes auront eux une vue directe sur l’indignité.

Derrière les immeubles pairs de la rue des Feuillants, s’élève le clinquant îlot qui vient d’être refait à neuf pour accueillir un hôtel de luxe

(*) N’ayant pu contacter directement l’ensemble des frères B. nous avons choisi de ne pas donner leur nom complet. Au cours de cette enquête, nous leur avons fait passer notre demande d’entretien par de multiples canaux.
(**) Le prénom a été changé à la demande de la personne interviewée.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

1 € LE 1ER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.


A la une

Le parquet financier perquisitionne la vieille garde pléthorique de Jean-Claude Gaudin
Le parquet national financier est de retour au château. Il y a quelques jours, des gendarmes ont opéré de nouvelles perquisitions à l'hôtel de...
Faute de dialogue, la grève des femmes de chambre de l’hôtel NH s’enlise
C'est le 43e jour de grève. L'entrée principale de l'hôtel NH Collection est habillée de confettis de papier journal. Un mot signé de l'établissement...
Nouvelle information judiciaire ouverte pour harcèlement à Lidl Rousset
L'affaire Sansonetti est devenue un symbole du mal-être au travail, depuis le suicide de ce technicien de maintenance, sur le site de Lidl à...
Déguisés en touristes, militants et délogés interpellent Martine Vassal sur son indifférence
Ils sont entrés discrètement, au compte-goutte, en chemises et petites robes chics, quand on les croise plus souvent en t-shirt et pantalon. Ce mercredi,...
Travailleuses détachées à Arles, elles ont lancé l’alerte contre le servage moderne
Yasmine et sa cousine K. grandissent à Tarragone, en Catalogne, bien loin de la plaine fertile du pays d'Arles. En 2011, la crise les...
Au 11 rue d’Aubagne, les locataires vivent dans l’inquiétude et sous les étais
"Je rêve régulièrement que je suis sous les gravats, et que ma fille me cherche." Depuis le 28 février 2018, Nadia Bechari habite Noailles,...

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire