Rue d’Aubagne, l’enquête judiciaire ralentie par l’état des immeubles voisins

Enquête
le 10 Avr 2020
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Le 3 avril dernier le maire de Marseille signait un arrêté de déconstruction de deux immeubles de la rue d'Aubagne. Un pan de l'enquête judiciaire était à l'arrêt, les experts estimant que le site n'était pas suffisamment sûr pour chercher en profondeur les causes de l'effondrement du 5 novembre 2018.

Par un arrêté pris le 3 avril, les numéros 69 et 71 (au centre de l'image) doivent être démolis. (Image BG)

Par un arrêté pris le 3 avril, les numéros 69 et 71 (au centre de l'image) doivent être démolis. (Image BG)

L'enjeu

Le 3 avril dernier, le maire a signé un arrêté de démolition pour deux immeubles de la rue d'Aubagne. Il vise à permettre des investigations plus poussées du sous-sol des immeubles effondrés.

Le contexte

La publication de cet arrêté de démolition intervient alors que les intentions des pouvoirs publics sur le devenir de la rue d'Aubagne et du centre-ville populaire restent inconnues.

Deux nouveaux immeubles vont tomber rue d’Aubagne. La Ville le promet : ils ne s’effondreront pas comme leurs voisins du 63, 65 et 67. Depuis le 3 avril dernier, les 69 et 71 sont promis à la démolition ainsi que le prévoit un arrêté du maire révélé par la Marseillaise. Ils seront démontés « pierre par pierre » avance dans La Provence Julien Ruas l’élu LR en charge de la prévention des risques, comme l’ont été avant eux, des immeubles de la rue de la Palud, de la rue de la Fare ou bientôt rue de la Butte. Les deux immeubles sont évacués depuis le 5 novembre 2018 et le premier a déjà été partiellement déconstruit lors des opérations de secours.

Cette annonce surprise a fait naître doute et suspicion. Le collectif du 5 novembre demande ainsi que toute transparence soit faite sur la décision prise, « en espérant que celle-ci ne soit pas précipitée mais relève bien d’une mesure de sécurité ». Le spectre d’une « opération urbanistique » visant à modifier le quartier et sa population est dans tous les esprits. Mais si ces deux immeubles s’apprêtent à tomber, cela est surtout dû à une tension permanente entre projet urbanistique à venir, sécurisation du site et l’enquête judiciaire qui doit élucider les responsabilités dans le drame qui a coûté la vie à huit personnes.

« Étude des sols des bâtiments effondrés »

En effet comme nous le confirme Dominique Laurens, procureure de Marseille, l’état des immeubles qui entourent la place laissée vide par l’effondrement des 63 et 65 a conduit le juge d’instruction Matthieu Grand à décharger de leur mission les deux experts géotechniciens qu’il avait mandatés le 14 novembre dernier « pour procéder à une étude des sols sur le site des immeubles effondrés ».

Dans une réponse écrite à Marsactu, la procureure indique ainsi que la sécurité du site ne permet pas la poursuite des expertises nécessaires à la recherche de la vérité dans cette affaire.

« Les travaux nécessaires à l’accomplissement de ces mesures expertales sont apparus, après examen des experts, incompatibles avec la solidité des ouvrages encore existants sur le site. Ces constatations,  sur le fondement desquelles les magistrats instructeurs ont déchargé les experts de leur mission initiale, ont été communiquées à mon parquet. »

La mission des experts judiciaires retardée

Car ce tronçon de la rue d’Aubagne est encore le théâtre d’une enquête au long cours, entreprise par trois juges d’instruction pour « homicides et blessures involontaires par violation manifestement délibérée d’une obligation de prudence ou de sécurité ». Matthieu Grand qui coordonne cette information judiciaire a demandé à deux experts judiciaires, Fabien Mazaud et Henri de Lépinay d’établir un rapport circonstancié sur les causes probables des effondrements.

C’est ce rapport qui doit permettre de déterminer le faisceau de responsabilités et les éventuelles mises en examen. Il était attendu à l’automne puis repoussé au mois de mars. Au final, il ne devrait pas être rendu avant plusieurs mois. Notamment parce qu’une part non négligeable de ce rapport est aujourd’hui à l’arrêt.

Deux fosses de plusieurs mètres pour pouvoir enquêter sous les 63 et 65

En sus de ces deux hommes de l’art, le juge a nommé deux géotechniciens pour explorer les sous-sols des deux immeubles effondrés. Selon plusieurs sources concordantes, leur intention est de faire réaliser deux fosses de plusieurs mètres de diamètre à l’aplomb des deux immeubles effondrés, les 63 et 65. Ces fosses doivent être suffisamment profondes pour traverser les caves, actuellement comblées par du ballast, et d’atteindre les éventuelles fondations.

Or, creuser de telles fosses, même renforcées par un cadrage d’acier n’est pas sans conséquence sur le maintien des parois autour de la dent creuse, le site de l’effondrement. En effet, le collège d’experts a fait le choix de ne pas renforcer ces murs par le biais de butons rigides, ces structures semblables à des équerres qui permettent de consolider des murs instables. Au contraire, la Ville et l’État ont choisi de maintenir une pression en remplissant les caves de gravats et en plaçant un tas de gravillons sur l’emprise du n°67, pour simuler le poids disparu de l’ancien immeuble.

Mouvements sur les jauges

Les craintes sont renforcées par les mouvements repérés par les jauges optiques installées sur le site pour surveiller les parois des immeubles 61, 69 et du mur de soutènement en fond de parcelle. Celles-ci se sont concrétisées par une série de missives des experts vers le juge, puis du juge vers la procureure et de celle-ci vers le maire, le 30 mars pour demander la mise en sécurité du site. Ce dernier lui a répondu le 3 avril avant de prendre un arrêté immédiatement après. « Décision qu’il ne m’appartient pas de commenter », indique Dominique Laurens dans son communiqué.

Selon nos informations, les mouvements repérés par les jauges ne dépasseraient pas le centimètre. Mais ils témoignent d’une poussée du 69 vers le bas de la rue, autrement dit la dent creuse. De la même façon, et toujours selon des sources concordantes, le mur du fond qui soutient une butte de terre en surplomb de la rue n’a bougé que d’un millimètre depuis la mise en place de cette instrumentation. Mais il inquiète.

La dent creuse et le mur de soutènement lors d’une visite d’agents de la direction de prévention et gestion des risques en octobre 2019.

La question du mur du fond

En effet, ce mur soutient des jardins situés en surplomb des immeubles. Ils sont pour la plupart rattachés à des immeubles du cours Lieutaud. Or, dans un rapport d’expertise du bâtiment 69, l’expert mandaté par le tribunal administratif, Michel Coulange, pointe la nécessité de le renforcer en de multiples endroits, pour pallier l’absence des immeubles effondrés.

Un extrait du rapport d’expertise du 69 rue d’Aubagne et de ses avoisinants.

La démolition du 69 évitera à la Ville de prendre en charge les travaux cités par ce même rapport sur l’immeuble lui-même. Notamment la réfection de sa toiture en partie laissée à l’abandon depuis sa déconstruction partielle en novembre 2018. Par ailleurs, l’expert constate pour le n°71 que « le mur mitoyen avec le n°69 est en mauvais état et fissuré ». La démolition du 69 entraîne donc derechef celle du 71 qui ont un mur pignon commun.

Une opération complexe en plein confinement

La Ville a donc tranché en faveur de la déconstruction malgré l’extrême complexité d’une telle opération, en période de confinement, et alors que les habitants du côté pair – de l’autre côté de la rue – ont déjà été délogés durant de longs mois.

Mais cette déconstruction ne résout pas tous les problèmes de sécurité sur le site. En effet, la démolition des deux immeubles va libérer un plan plus vaste du mur de soutènement à l’arrière, risquant de le fragiliser encore.

Enfin les habitants eux-mêmes pointent la crainte d’un effet domino sur les autres immeubles en amont. Ce risque est écarté par les personnes que nous avons pu contacter et qui suivent de près ces questions pour le compte de l’État ou de la Ville. D’après elles, les immeubles ne reposent pas les uns sur les autres au point de s’effondrer comme un château de cartes.

Bataille d’experts

L’opération sur laquelle le collège d’experts de la Ville est appelé à se prononcer d’ici la mi-avril va s’avérer délicate à réaliser. Il faudra également que cela satisfasse les experts nommés par le juge. Depuis des mois, ceux-ci ferraillent par magistrat et procureurs interposés. Marsactu avait rendu compte en octobre dernier d’un courrier particulièrement alarmé des deux experts judiciaires quant aux préconisations des experts locaux sur la sécurisation du site (lire notre article sur leur alerte).

Ceux-ci remettent en cause notamment l’absence de renforcement des parois de la dent creuse. Selon nos informations, ils contestent également l’instrumentation des immeubles, comme la limite d’un centimètre que le collège d’experts s’est donnée pour juger du caractère significatif des mouvements des immeubles. Pour l’heure, le maire a agi avec célérité pour ne pas faire obstacle à une information judiciaire qui pourrait, au final, mettre en cause sa responsabilité ou celle de ses adjoints.

Des propriétaires sans information
C’est en lisant la presse que Maël Camberlain a appris que son immeuble allait être démoli par la ville. Propriétaire au 69 de la rue d’Aubagne, il avait vu son immeuble déjà en partie détruit quelques jours après les effondrements des immeubles voisins des 63, 65 et 67. « Une fois de plus, nous avons été mis devant le fait accompli, soupire le jeune propriétaire, délogé depuis 18 mois. La mairie ne nous a même pas notifié cet arrêté qui concerne pourtant notre propriété. Notre souci n’est pas le 69. Cela concerne la façon dont les décisions sont prises sans aucune concertation avec les habitants. Et, au fond, ce que les institutions veulent faire de cette rue« . Une demande soutenue par le collectif du 5 novembre et le conseil citoyen des 1er et 6e arrondissements. Maël Camberlain a donc mandaté son avocate, Shirley Leturcq pour qu’elle saisisse la Ville et obtienne communication des documents qui justifient cette démolition. « Ce n’est pas pour en contester le bien-fondé mais pour savoir ce qui le justifie et apprécier à minima ce qui est en jeu », explique l’avocate. Il est possible que parmi ces documents justifiant la déconstruction des deux bâtisses, certains soient couverts par le secret de l’instruction. Si l’avocate n’obtient pas communication, une action en justice pourrait être entreprise.

 

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Commentaires

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  1. Vincent Squale Vert Vincent Squale Vert

    Comment la ville qui n’a pas les moyens d’appliquer ses arrêtés de péril va t-elle financer cette deconstruction et surtout mandater des entreprises par un marché spécifique ?

    Signaler

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