[Revue des troupes] Les bébés Macron à l’épreuve de l’explication de texte

Reportage
Benoît Gilles
18 mars 2017 1

Premier épisode de notre série consacrée aux militants dans la campagne présidentielle. Une soirée aux Salons de la Boiseraie (12e) avec les militants d'En marche autour d'une explication du programme d'Emmanuel Macron.

Photo : B.G.

L’endroit est très éloigné des salons cossus du Sofitel Vieux-Port où « la droite avec Macron » tenait son premier « café », ce jeudi. Le soir, le comité En marche des 11/12, animé par Sofiane Zemmouchi, tient une réunion d’explication de programme dans les Salons de la Boiseraie (12e). Ce restaurant de buffet à volonté niche au premier étage d’un bâtiment sans charme, face une moyenne surface à petits prix. La rocade L2 passe à deux pas, le tramway des Caillols à trois. Nous sommes dans cet Est marseillais où boulangerie et tabac-presse ne sont accessibles qu’en voiture.

Entre deux boules chinoises colorées, une bonne partie de la droite locale est représentée. Pas à la réunion mais sur les murs du restaurant qui affichent partout des photos souvenirs. Le patron, Frank Ohanessian a fait toutes les campagnes sur ce secteur du député Blum dont il a été l’attaché parlementaire. quand il était implanté dans ces arrondissements. « Ce soir, je suis ni de droite, ni de gauche, je suis commerçant », rigole-t-il. D’ailleurs, il ne sait pas trop pour qui voter lors de ces élections qui l’inquiètent « à cause du risque FN ». Son frère, Yannick milite au parti socialiste depuis des lustres dans le courant hamoniste. « Cela fait des réunions de famille animées », sourit l’hôte.

Les comités « PME »

Des anciens du PS, ou des électeurs de gauche, il y en a pas mal ce soir. Ils arrivent au compte-goutte, tandis que les organisateurs s’affairent à préparer la salle, gonfler les ballons tricolores, déposer les programmes. Ce temps de latence permet de comprendre le mécanisme particulier du « mouvement » avec ses comités auto-proclamés, « gérés comme des PME », ses adhérents en deux clics, ses marcheurs militants et ses animateurs ou référents par ville ou secteur. Ancien des jeunes socialistes, du courant réformiste, ex partisan de Patrick Mennucci, Sofiane Zemmouchi s’est peu à peu éloigné du parti. Lors des élections départementales, il s’est présenté sur une liste dissidente, face à un binôme soutenu par la Force du 13, le parti guériniste.

Zemmouchi refuse de dire s’il a envoyé son CV à la commission d’investiture pour se présenter dans la 1ere circonscription, face à Valérie Boyer mais on sent bien que la soirée est aussi pour lui un test. « Nous attendons 90 personnes mais je table sur une soixantaine de présents, évalue-t-il un peu nerveux. C’est le prolongement de la réunion de samedi dernier à la salle des Lices. J’avais décidé d’organiser une présentation du programme pour ces arrondissements mais nous avons vite été débordés par le nombre d’invités et contraints de changer de salle. Au final, avec plus de 300 personnes, l’évènement local est devenu départemental. »

S’approprier le programme

Dans la foulée, il a décidé d’organiser cette deuxième soirée avec un autre marcheur de ses amis, Gérard Blanc. Si Sofiane Zemmouchi revendique plusieurs années de militantisme de terrain, son compère maîtrise la parole en public. Avocat d’affaires, « Marseillais de naissance, Parisien pour le travail et Londonien par les clients », il est simple adhérent du mouvement. Mais il ne cache pas avoir déposé son CV pour une éventuelle candidature dans le 13/14, là où il est né et a grandi. Ensemble, ils souhaitent multiplier les réunions de ce type pour que « les marcheurs s’approprient le programme et participent à convaincre les indécis ».

Gérard Blanc discute avec Cécile Mösch. Photo : B.G.

Les deux amis rejettent en bloc l’expression « bébé Macron » même si ce sont eux qui l’emploient en premier. Ils se présenteront en « jeunes chefs d’entreprise » devant une salle qui n’en comptera que deux autres quand ils poseront la question. Pour l’heure, ils regardent leurs montres et passent des coups de fil.

Marcheur d’avril ou de décembre

En attendant parmi les premiers marcheurs présents, le débat s’engage autour de la personnalité d’Emmanuel Macron. Ancien chef d’entreprise qui ne veut pas être présenté ainsi, Jacques est un converti de décembre. Il a d’abord vu un meeting sur BFM TV. Curieux puis séduit, il a acheté son livre dans la foulée puis adhéré. Il regarde avec un peu d’envie Laurence, la quarantaine, une marcheuse de la première heure, adhérente depuis avril. « Avant cela, je votais Bayrou », glisse-t-elle. Jacques, lui, a voté Hollande. « Parce que je n’étais pas Sarko », explique-t-il. Il se revendique de gauche « avec une fibre écolo forte » mais opposé « à la gauche victimaire de Hamon et Mélenchon qui oppose le social à l’économie ».

Cadre dans la banque, Jean-Marc est un déçu du socialisme, électeur sans conviction d’Hollande, déjà « trahi » en 1981 par Mitterrand. « La France a besoin d’un coup de pied au cul, si on ne fait rien, on est fautif, formule-t-il. Dans les années 70, Alain Minc disait que la banque était la sidérurgie de demain. Mais avec la révolution numérique, ce secteur va peut-être voir disparaître 250 000 emplois en quelques années. Comment on accompagne cette révolution qui donne de l’emploi mais en détruit ? »

« De l’autre côté de la rivière »

Entre eux, le débat porte autant sur les vertus du candidat ou le sens qu’il donne au mot progressiste. Formateur à la petite cinquantaine, John Calou voit en Macron, un profil à la De Gaulle, « au-dessus des partis ». Le côté énarque, banquier puis technocrate « rassure » plutôt Laurence : « il connaît les rouages ». S’ils sont tous d’accord sur les mérites du candidat, ils ont plus de mal à définir « le progressisme » dont il se réclame. « Mon fils est parti au Canada et ne veut pas revenir, raconte John Calou. Si je veux qu’il revienne un jour, il faut que je sois progressiste, que l’on refonde la société française sur des valeurs communes au-delà des clivages ».

« Laïcité », « égalité réelle », « liberté d’entreprendre », « volonté de réforme » sont les termes qui reviennent souvent pour définir ce socle commun. Jean-Marc parle joliment « d’aller voir de l’autre côté de la rivière » pour qualifier ce franchissement de rubicon.

L’inconnue des législatives

S’ils sont tous certains que Macron sera au second tour et élu face à Marine Le Pen, ils sont plus inquiets à propos des législatives. « Je pense qu’il aura beaucoup de mal à se fabriquer une majorité avec la droite, la gauche, le centre et un FN fort », estime Jean-Marc. Ils ont peur aussi des crocodiles du marigot politique local qui, à gauche comme à droite, annoncent leur soutien et formulent des offres de service. Christophe Masse concentre les critiques. Quatrième génération politique de sa famille à briguer les suffrages, ex élu municipal du secteur, il représente ceux dont une partie des marcheurs du soir ne veut plus. Au micro, Gérard Blanc et Sofiane Zemmouchi parleront de « nouveau féodalisme » pour qualifier le personnel politique français. La flèche vise Masse.

Un courrier serait parti au national pour alerter l’entourage du candidat sur l’inquiétude à voir fleurir les soutiens pas toujours recommandables, du mis en examen Jean-Pierre Maggi au condamné et à nouveau inquiété François Bernardini. Le département serait d’ailleurs le premier de France pour le nombre de candidats à l’investiture. Au siège d’En marche, à Paris, on ne confirme ni le courrier, ni le record de candidatures.

Six jeunes et Jul

19 heures est passé avec « la demi-heure marseillaise ». La salle est désormais pleine d’une soixantaine de personnes. Des marcheurs du comité, des curieux et des amis d’amis venus pour peupler la salle. Comme ces six jeunes de la cité Belle ombre qui prennent place au premier rang et n’affichent guère plus de 15 ans au compteur. Ils ne savent pas qui est Emmanuel Macron pas plus que ce qu’ils font là. Au micro, Gérard Blanc aura beau tenter de les intéresser au Pass culture jeunes inscrit dans le programme, il n’arrivera à n’obtenir que le signe de Jul en réponse à ses questions sur leurs goûts musicaux. « Ah non, pas question d’acheter ses disques avec le pass culture », prévient le militant en riant. Ils décolleront peu après.

Parmi ces amis venus en curieux, il y a aussi le président du club de foot d’Air Bel, Chaïb Draoui, vieux routier des circuits tordus de la politique locale. Soutien de Samia Ghali durant la primaire, il avait rejoint le parti de Jean-Noël Guérini par fidélité à l’homme. « Mais j’étais avec Gaudin en 1992. Pour moi, ce qui compte, ce sont les hommes », tranche-t-il.

Gérard Blanc, John Calou et Sofiane Zemmouchi. Photo : B.G.

« Ne pas remplacer un féodalisme par un nouveau »

Au micro, les deux animateurs déclinent les propositions du programme sur un ton un peu scolaire en suivant pas à pas l’avant-propos du candidat. Ils insistent sur le renouveau de la vie politique, « quelque chose qui a du sens à Marseille. Il n’est pas question de remplacer l’actuel féodalisme par un autre », insiste Gérard Blanc. « 50% des candidats seront ici de la société civile, enchaîne Zemmouchi. L’autre moitié sera composée de socialistes sortants pour un tiers, de LR/UDI et de Modem pour les deux autres tiers. Mais il n’est pas question que notre mouvement serve à certains pour se refaire une virginité. Macron l’a dit, il n’a pas ouvert une maison d’hôtes ».

Quand viennent les questions de la salle, le délégué départemental de Nous citoyens, un mouvement d’inspiration libérale qui lui aussi appelle au renouvellement de la vie politique, prend la parole. André Sarkissian interroge la limitation à trois mandats : « Mais si quelqu’un fait trois mandats de député, cela fait déjà 15 ans. 18 ans si ce sont des mandats locaux. C’est déjà une belle carrière et ça peut durer plus longtemps s’ils enchaînent. Je suis d’accord avec 80% des propositions, mais là, ça coince ».

Que faire après la fusillade de Grasse ?

Les deux animateurs le reconnaissent : « Le programme est là pour évoluer ». D’autres questions trouvent difficilement une réponse. Candidate de Changer la donne derrière Pape Diouf en 2014, militante associative, Djamila Saïd demande ce que Macron compte faire pour la sécurité dans les établissements scolaires « après la fusillade de Grasse ». Les deux marcheurs répondent à côté en rappelant les propositions de Macron pour la jeunesse, le soutien à la police de proximité.

Dans l’ensemble, les échanges sont plutôt riches même si les deux animateurs ont du mal à entretenir un vrai débat sur les questions de fond en partant d’un programme dont la version imprimée est trop lapidaire pour les outiller face à des questions parfois pointues. « Ça ronronnait trop, c’était trop scolaire et abstrait, reproche gentiment Paulette, soutien et membre du comité local. Il fallait plus partir de vous, raconter qui vous étiez, créer un dialogue. » Sofiane Zemmouchi opine et prend note des éléments à améliorer.

‘Un jeune qui réussit »

Un peu plus loin, d’autres marcheurs s’inscrivent sur une liste. Jean-Marc promet à Jacques d’aller distribuer des tracts et d’afficher « comme dans les années 80 ». Commercial dans l’automobile, Joseph est aussi prêt à passer le pas du militantisme de terrain parce qu’il se sent sur la même trajectoire que Macron, « un jeune qui réussit ».

Membre du collectif Génération Demain, issu du projet Citizen Lab, et ancienne présidente de la PEEP, association de parents d’élèves étiquetée à droite, Cécile Mösch est partagée : « Cela manque un peu de colonne vertébrale. On sent que les idées viennent d’en haut. Cela ne part pas des territoires alors que je pense que le renouveau politique doit partir d’en bas, des citoyens eux-mêmes. Mais, d’un autre côté, on sent une vraie fraîcheur qui vient du côté société civile ». Avec le danger que cette bulle de fraîcheur s’évapore dans la campagne forcément plus dure des législatives.

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commentaires

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  1. julijo julijo

    Voici plusieurs jours que cet article est sorti, et toujours pas de commentaires !
    Serait-ce symptomatique d’une ambiance un peu bizarre provoquée par la montée en pression de la candidature Macron ?

    J’ai beau m’informer, lire, écouter, prendre connaissance des bribes éparses et parfois curieuses de son programme (entre révolution sociale et hollandisme libéral), noter la « foule » de ses soutiens arrivant en masse (et Masse aussi) et en ordre dispersé de tous horizons….je n’arrive pas à avoir d’opinion réellement définitive, sinon une grande curiosité méfiante.

    C’est un peu l’auberge espagnole, à la fois pour son programme et pour ses soutiens. Une interrogation quand même importante pour moi : il fait quoi après, et avec qui ?? Là, même en cherchant, peu de réponses. Tabler comme il le fait, sur un élan qui pour les législatives le porterait à avoir une majorité d’élus me semble aléatoire, et un peu dangereux. D’autant que les horizons différents de ses soutiens ( et l’appétence de postes de certains) et donc des candidats de « en marche » présagent de beaux et rudes débats de groupe aux heureux élus du mouvement.

    (Dans certaines auberges espagnoles, selon le principe de base, il arrive qu’on y mange très bien !!)
    Un gros mois pour avoir des éléments supplémentaires sur cet « ovni » particulier.

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