[Retour aux sources] Sous le Palais Longchamp, les citernes “cathédrales” oubliées

Série
le 22 Août 2020
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Édifice artistique, lieu culturel et de détente, le Palais Longchamp avait à l'origine une fonction essentielle de château d'eau. Il est juché sur des citernes de 30 000 mètres cubes aujourd'hui désaffectées et inutilisées. Deuxième épisode de notre série.

Le palais Longchamp représenté sur une carte postale de la fin du XIXe Siècle.

Le palais Longchamp représenté sur une carte postale de la fin du XIXe Siècle.

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Pendant l'été, Marsactu remonte aux sources de l'eau, et de son histoire, en partant de Marseille, pour arriver jusqu'à la fraîcheur des sources des Alpes.

Avec sa fontaine monumentale et ses airs majestueux, comme posé en haut du boulevard du même nom, le Palais Longchamp a été, on le sait, construit à la gloire de l’arrivée de l’eau potable en abondance à Marseille. En 1869, on inaugurait donc cet ensemble architectural en pierre imposant, mettant en scène l’allégorie de la Durance prête à dévaler sur la Ville et à l’approvisionner en eau sans limites.

Pensé par l’architecte Henri Espérandieu et réalisé par Jules Cavelier, l’édifice bien connu des Marseillais, fait souvent oublier sa fonction historique première, celle de château d’eau. Le Palais tel qu’on le voit aujourd’hui, avec ses deux musées, repose en effet sur une immense citerne accueillant les eaux de la Durance, amenée jusqu’au plateau par le canal de Marseille à partir de 1849.

Une citerne classée monument historique

Et si le Palais accueille aujourd’hui de nombreux Marseillais en quête d’un peu d’ombre ou de culture, les traces de l’énorme dispositif hydraulique de naguère sont bien discrètes. Les réseaux de canalisations souterrains ainsi que l’ancien bassin filtrant, aussi appelé “citerne des Chutes-Lavie” sont pourtant classés à l’inventaire des monuments historiques, au même titre que l’édifice à la surface. Des chefs d’œuvres techniques aujourd’hui inaccessibles.

Il faut donc imaginer, sous la colline du Palais, une cathédrale pouvant contenir 30 000 mètres cubes d’eau, divisée en deux galeries superposées, pour une surface totale avoisinant un hectare. “De plan quadrangulaire, l’espace interne est subdivisé par des rangées de piliers qui supportent des arcs et des voûtes de briques. Le toit était recouvert d’une couche de terre végétale d’environ un mètre d’épaisseur afin de garder la fraîcheur de l’eau stockée”, peut-on lire dans la revue Marseille datée de juillet 2019, consacrée au Palais Longchamp pour les 150 ans de son inauguration.

Les deux citernes en voûte permettaient à la fois de distribuer l’eau venue de la Durance en direction des autres citernes de la ville, mais aussi de filtrer le précieux liquide. “L’eau se répand sur le gravier qui occupe le sol de l’étage supérieur de la citerne. Elle est alors filtrée par ce sol conçu en strates successives de différents sables, puis drainée au moyen d’un système de tuyaux en terre cuite qui traversent la voûte intermédiaire”, apprend-on dans la même revue. Complétés par un système de filtration plus sophistiqué par la suite (voir encadré), les deux bassins cesseront finalement d’être utilisés en 1969.

Le projet avorté d’une réplique de la grotte Cosquer

Ce patrimoine caché a plusieurs fois fait l’objet de projets de réaménagement qui n’ont finalement jamais vu le jour. Adjoint à la culture sous Robert Vigouroux, Christian Poitevin avait rêvé d’y installer une réplique de la grotte Cosquer tout juste découverte, bien avant que le projet n’atterrisse à la Villa Méditerranée (elle-même inaugurée bien longtemps après, en 2013). “On s’est demandé comment on pouvait refaire la grotte Cosquer dans les cuves. On a beaucoup travaillé, j’ai rencontré des experts formidables. On réfléchissait à des hologrammes par exemple”, détaille-t-il. Mais le projet ne sera pas porté par la majorité suivante. “C’est une grande tristesse, ces cuves sont bâties de façon incroyable, comme une cathédrale, c’est très triste de ne pas utiliser ça, j’espère que la nouvelle municipalité va s’y pencher”, formule-t-il, en décrivant ce qu’il a pu constater lors de visites sur place : “elles sont sèches et visitables, on y accède comme pour les égouts avec une échelle”.

Ayant aussi occupé le siège d’adjoint à la culture, sous Jean-Claude Gaudin à partir de 2001, Serge Botey se souvient pour sa part d’un “lieu très beau mais qui présentait de gros problèmes d’accès”. “Il y a eu des études pour les occuper, les faire visiter, poursuit-il. Mais on a dû faire marche arrière. Il faudrait faire des travaux énormes pour créer un accès et les études avaient démontré que c’était impossible à moins de tout éventrer. On avait l’idée de les faire visiter pour les journées du patrimoine, mais même pour ça ce n’était pas possible, on ne peut faire descendre que très peu de gens”.

“Les cuves ne se visitent pas”

Pour le moment, le mystère demeure, même pour les passionnés des lieux. “Les cuves ne se visitent pas, à moins d’être pistonné”, sourit Lidia Salazar, guide conférencière au sein du collectif Marseille à pieds, qui organise des visites du parc régulièrement. Si elle connaît tout du fonctionnement des citernes et des canalisations, elle n’y a jamais pénétré. “Ce sous-sol de réservoirs, il y a toujours eu des projets, mais rien n’a jamais vu le jour”, soupire-t-elle.

Dans les années 2000, le projet du Grand Longchamp, colossal, voulu par Jean-Claude Gaudin, prévoyait de faire du Palais et du parc qui l’entoure un important pôle culturel “sur le modèle du Grand Louvre” avec un budget pharaonique de 150 à 200 millions d’euros sur dix ans. En plus de rénover le Palais, d’agrandir les deux musées qui s’y trouvait déjà, il était prévu d’y implanter l’École nationale du paysage, ainsi qu’un centré dédié au spectacle vivant, et pourquoi pas auditorium, amphithéâtre, aquarium et même planétarium.

Il était aussi question de transformer les aqueducs qui sillonnent le parc en sentiers de promenade. Mais là aussi, l’occasion de mettre en valeur ces traces du patrimoine lié au canal de Marseille est tombée à l’eau : le Palais a bien été rénové en vue de l’année européenne de la culture, mais pour un bilan de “seulement” 18 millions d’euros, qui a permis de redorer l’existant, sans ajouter de nouveaux équipements, ni se pencher sur les trésors souterrains oubliés.

Le Pavillon de partage des eaux des Chutes-Lavie, rénové mais sans projet
À un jet de pierre du parc, avenue des Chutes-Lavie, le Pavillon de partage des eaux, aussi appelé Tore, a connu les mêmes espoirs déçus. Cette bâtisse haute de quatre étage aux allures de petit château aux murs de briques rouges et au toit de zinc typique du 19e siècle renferme en réalité un système ingénieux de siphon. Un dispositif qui avait été ajouté en complément de la citerne du Palais Longchamp afin de séparer les eaux souillées par les usines en amont et l’eau destinée à la consommation. Le projet d’y installer un musée consacré à l’eau, évoqué avant le Forum mondial de l’eau qui s’est tenu à Marseille en 2012, a fait long feu. Longtemps à l’abandon malgré le fait qu’il soit aussi répertorié comme monument historique (Lire notre article de 2013), il a finalement été restauré par la Ville en 2017. Lors du 150e anniversaire du Palais, des espaces ont pu être visités par le public, et selon un dossier de presse de la mairie diffusé à l’époque l’intégralité du Pavillon sera “au terme des aménagements et mise aux normes de sécurité, intégralement visitable”.

Le premier épisode de notre série est à retrouver ici.

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Commentaires

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  1. Brallaisse Brallaisse

    Étonnant cet article qui résume bien la où plutôt les municipalités de Gaudin, une ville sans projets.

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  2. MarsKaa MarsKaa

    Intéressant, l’article donne envie d’en savoir plus !
    Ouf nous avons échappé à des projets pharaoniques complètement déments.
    Ce palais et ce parc, avec aussi la partie jardin zoologique, ont une histoire, les pavillons, les rocailles, les fontaines, les statues, le palais, le kiosque à musique, tout ce patrimoine peut etre valorisé, entretenu, et conservé, avec un accès gratuit pour tous. La végétation du parc est un apport essentiel de verdure et de fraîcheur dans le centre ville. Un des rares parcs où les enfants peuvent s’amuser et se defouler.
    Au diable la betonisation du parc pour des équipements payants !

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    • justinia1901 justinia1901

      J ai visite ce parc en 1957. À l époque il y avait un zoo. Je l avais trouvé majestueux. Je n osé pas,y retourner de peur d être déçue. Dommage !

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  3. jasmin jasmin

    Le fonctionnement d’une municipalité devrait être transparent aux contribuables et citoyens. Quand on voit les Suisses au courant de tout ce qui se fait chez eux dans leurs cantons et appelés au vote pour tout ce qui engage leurs impôts, on est vraiment étonné d’être des pions sans voix dans cette soit disant démocratie. On rêve d’un système où les ressources, dépenses et projets de la vie sont connus de tous et affichés sur internet, sur les murs, les citoyens appelés à participer aux choix fondamentaux, à même participer à la créativité de ces projets. Pourquoi il n’y a pas un système où les citoyens participent au nettoyage de la ville, si la ville n’y arrive pas? C’est vraiment à désespérer.
    Quant aux citernes sous Longchamp, s’il faut descendre par une échelle pour regarder des cuves et que c’est impossible sauf des centaines de millions d’euros, on peut les laisser tranquilles. Peut être qu’un jour, on sera content d’avoir ces citernes s’il y a un attentat de l’ordre de l’empoisonnement de l’eau dans les centres modernes de traitement d’eau. Ou en tant que refuge en cas de besoin. Qui sait; il y a plein plein de lieux non utilisés et abandonnés dans les grandes villes anciennes.

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    • jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

      Ok pour la démocratie ”participative” à condition que ne soit pas une manipulation d’élus qui n’en font qu’à leur tête ou/et pour leur propre réélection.

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  4. fht13 fht13

    Il me semblait que le projet de replique de la grotte Cosquer était plutôt prévu dans la citerne sous la place des Moulins dans le panier.

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  5. Brallaisse Brallaisse

    Cher Memin, c’est ce qu’ils font déjà.
    , ils font ce qu’ils veulent.
    En revanche faire comme nos amis Suisses quand 50 000 ou 100 000 personnes suivant le cas peuvent déclancher un référendum cela serait pas mal. Certains thèmes seraient peut-être concernés Un hippodrome à Borely ou pas, les trottinettes ou pas, la pietonnisation ou pas, le patrimoine vendu ou pas.
    Cela poserait sûrement des problèmes de compétences juridiques, mais ce n’est que du Droit.

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  6. Marc Marc

    Quel dommage que vous n’ayez pas pu prendre de photo de ces citernes!
    Merci pour cet article et cette belle série.

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