Résidence de luxe aux Catalans : où est passé le mur du XVIe qui devait être conservé ?

Enquête
Adrien Simorre
26 Déc 2018 18

Le promoteur de la résidence de luxe des Catalans dessinée par l'architecte Rudy Ricciotti s'était engagé à reconstruire "pierre par pierre" un mur datant du XVIe siècle. Aux dires des riverains, ce dernier a pourtant été démoli sans ménagement.

Sur le chantier de la future résidence de luxe des Catalans, certaines pierres du"mur patrimonial" étaient encore visibles le 12 décembre. Photo : AS.

Sur le chantier de la future résidence de luxe des Catalans, certaines pierres du"mur patrimonial" étaient encore visibles le 12 décembre. Photo : AS.

Derrière les panneaux de communication annonçant la future résidence de luxe Sea One, les engins de démolition ont déjà fait table rase de l’ancienne usine de sucre Giraudon, au nord de la plage des Catalans. Dans une benne, plusieurs pierres massives s’entassent, gravats parmi d’autres dont il est difficile de deviner qu’il s’agit de vestiges d’un mur érigé au XVIe siècle, tout comme la tour des Catalans.

Selon le permis de construire, ce mur devait être réédifié « pierre par pierre » en façade du futur bâtiment, côté rue des Catalans. Mais les riverains se sont inquiétés de voir à l’œuvre des « brise-roches hydrauliques » pour abattre l’ouvrage, loin du démembrement minutieux annoncé. Un procédé qui a pris de cours la mairie et les riverains. Elle pourrait traduire le souhait du promoteur d’utiliser majoritairement de nouvelles pierres de taille plutôt que celles de l’ancienne construction.

Le mur vestige de l’ancien lazaret du XVIe siècle est visible au deuxième plan, au dessus des arches située sur la plage, de cette carte postale datée de 1908. Source : Agence Rudy Ricciotti / Permis de Construire du projet Giraudon.

Le mur devait être déplacé « pierre par pierre »

Annexé au permis de construire, le parti-pris architectural du concepteur star Rudy Ricciotti entendait « conserver et déplacer pierre par pierre le mur patrimonial jadis visible des baigneurs de 1900″. En le réédifiant le long de la rue des Catalans et le complétant par de nouvelles arches, l’architecte souhaite ainsi lui permettre de retrouver « sa grandeur d’antan« .

Une disposition validée par l’architecte des bâtiments de France (ABF), consultée dans le cadre de l’instruction du permis de construire déposé par Sea One, société éponyme du projet créée par le gérant du promoteur immobilier Sud Réa. L’ABF a indiqué souhaiter que le déplacement des murs anciens soit discuté « à la fois sur le plan technique et architectural« . Exprimant des réserves quant au projet, elle attendait de voir le principe de mise en valeur des vestiges « affiné« . Des recommandations qui ne sont pas contraignantes car le mur n’est pas considéré comme monument historique, et qu’il était jusqu’ici invisible, car recouvert par le mur d’enceinte de l’usine.

Perspective du projet de la résidence de luxe de la plage des Catalans annexé au permis de construire. Crédit : Rudy Ricciotti.

« Le mur du lazaret n’a pas été démonté, il a été démoli » 

Il n’est pas certain que la finesse ait été le maître mot de l’entreprise de démolition SDR chargée de raser l’ancienne usine. « Le mur du lazaret n’a pas été démonté, il a été démoli », constate un habitant du quartier. Une information attestée par les photographies publiées sur Twitter par le journaliste de La Marseillaise David Coquille. « Je ne m’attendais pas à ce que ce soit fait comme ça et c’est frappant pour moi », se désole ainsi Jean-Noël Bévérini, membre de la Société française d’histoire maritime et fin connaisseur de l’histoire du site.

Interrogé, le promoteur prétend ne pas être au fait des méthodes utilisées par son entreprise SDR Démolition. « Les pierres ont été stockées comme prévu« , assure seulement le gérant de Sud Réa, Hubert Attali. Il n’explique pas non plus la présence sur le site de gravats stockés dans une benne.

Seule une arche pourrait être reconstruite

À la lecture de la notice réalisée par son architecte qui mentionne le déplacement « pierre par pierre » du mur, Hubert Attali ne cache pas sa surprise : « c’est de quel permis cette notice architecturale ?« . Un constat peu rassurant. Toujours selon le même journaliste de La Marseillaise, le promoteur aurait renoncé à présenter le pierres stockées car « il n’a pas fini de les inventorier ».

Le constructeur a-t-il prévu d’utiliser de nouvelles pierres pour édifier le mur ? Comme nous l’indique une entreprise spécialisée dans le monument historique, la « reconstruction à l’identique nécessite un relevé précis numéroté de chaque pierre ». Pour l’heure, l’entrepreneur n’a pas confirmé le recours à ce procédé.

L’architecte du projet aurait indiqué lors d’une réunion en décembre dernier qu’une seule des arches serait en réalité conservée, nous indique Anne-Marie Valenza, habitante des Catalans. « Tout a été fait dans les règles, atteste Christophe Kayser, chef de projet au sein de l’agence de Rudy Ricciotti. Nous avons fait un relevé du mur, pierre par pierre et un reportage photographique. Le mur a ensuite été déposé et conservé sur un terrain du promoteur ».

« Dans ce processus il peut y avoir des surprises heureuses et malheureuses« , philosophe l’adjointe à l’urbanisme Laure-Agnès Caradec, qui assure toutefois vouloir « envoyer quelqu’un du service urbanisme » pour vérifier l’état des blocs. Anticipant la casse, l’élue juge que « ce n’est pas un problème si certaines pièces de parement sont reconstituées. Les entreprises savent reconstituer des pierres de taille ». Un point de vue qui correspond en grande partie au projet de l’architecte. « Le mur est très petit, reprend Christophe Kayser. Il a aussi été très abîmé par les travaux entrepris par Giraudon. Nous avons prévu de l’agrandir en y ajoutant des pierres pour qu’il constitue la façade du projet, rue des Catalans. Ce se fera à l’issue du projet ». En attendant, une visite de l’architecte des bâtiments de France et d’un représentant du service d’urbanisme est prévue en janvier sur le lieu où sont entreposées les pierres.

Un vestige « mémoire de Marseille »

La rénovation de la Tour des Catalans, autre vestige du lazaret du XVIe siècle, n’est pas attendue avant 2020. Photo : AS

« Les arches que renfermait l’ancienne usine Giraudon sont les restes d’un lazaret construit au XVIe siècle, qui permettait de parquer à la fois les marins, les voyageurs, les marchandises et les animaux arrivant de la mer, pour éviter la propagation de la peste« , explique Jean-Noël Bévérini. Transformé en infirmerie puis abandonné, le bâtiment sert ensuite au XVIIIe siècle de refuge aux premiers pêcheurs catalans, qui donneront leur nom au quartier jusqu’alors dénommé Saint-Lambert.

« Je me dis que sur ce site, au pied de ce mur, des milliers de marins et de voyageurs qui venaient de l’Orient, qui naviguaient, ont été enfermés, s’émeut l’historien. C’est un mur mémoire de Marseille ». La mise en valeur de ces vestiges devait être concomitante avec la rénovation de la tour des Catalans, autre vestige de cette époque, qui n’est pas attendue avant 2020. Si les pierres originelles ne sont pas réutilisées dans le projet Sea One, il s’agira alors de la dernière trace de l’ancien lazaret. La campagne de fouilles d’archéologie préventives qui doit débuter en janvier nous permettra d’y répondre.


 Le nombre de logements sociaux finalement réduit

Le hiatus entre les promesses et la réalisation du projet ne concerne pas uniquement la reconstruction de ces vestiges. Alors que Laure-Agnès Caradec, l’élue (LR) en charge de l’urbanisme à la Ville assurait en avril à Marsactuque « trois appartements duprojet seraient dédiés au logement social, le permis modificatif le plus récent fait état de seulement deux logements concernés. De plus, le promoteur a astucieusement choisi le dispositif PERL, qui permet à un acheteur de confier la location du bien (« l’usufruit ») à un bailleur social. Au-delà d’une certaine durée, en général quinze ans, le bien revient au propriétaire initial, qui n’est plus obligé de le louer à un loyer modéré. Entre temps, le public visé doit être éligible aux plafonds Prêts Locatifs Sociaux (PLS), un seuil relativement élevé qui est loin de concerner les ménages les plus modestes. Cette disposition a pourtant permis au promoteur d’obtenir une dérogation au plan local d’urbanisme en justifiant d’un critère de « mixité sociale ».

Actualisation le 4 janvier à 14 h 16 : ajout du point de vue de Christophe Kayser, architecte du cabinet de Rudy Ricciotti.

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