Depuis 2016, un laboratoire de géographie de l'université Aix-Marseille mène un travail participatif avec des lycéens de toute la région. A Marseille, ils sont 300 à parcourir la ville pour tenter de comprendre comment elle se transforme. Reportage dessiné avec les lycéens de Diderot.

Ils sont trois, sacs sur le dos ou en bandoulière, micro en main sur un terrain de sports en stabilisé au pied de la cité des Tilleuls (13e). Marine, Nassim et Armand patientent avant de prendre la parole. Face à eux, le reste de leur classe de seconde du lycée Diderot. Pour l’instant, ils écoutent Elisabeth Dorier, géographe du LPED (laboratoire population environnement développement) d’Aix-Marseille Université qui fait le point sur le déroulement de la journée. Tous sont acteurs de Graphite, un projet de recherche participatif* mené par une équipe de ce labo pluridisciplinaire depuis 2016.

Armand, Nassim et Marine ont planché sur le stade des Tilleuls.

À Marseille puis dans d’autres villes de la région, près de 600 lycéens – dont 300 à Marseille – cartographient leurs espaces de vie. Ils en distinguent les lieux attractifs et répulsifs à leurs yeux. Ces choix donnent lieu à des débats en classe avant d’établir par petits groupes des diagnostics ciblés sur les sites choisis et formuler des propositions d’aménagement. « Ils travaillent sur une interface cartographique que nous avons créée et qui répertorie tous les lieux choisies par les lycéens depuis 2016, précise Elisabeth Dorier. Ils débattent ensuite de leurs choix en classe tout au long de l’année avec des géographes et leur professeure. Le but est de leur faire comprendre par quel processus passent les aménagements de l’espace public« .

« Vous serez notés… »

La géographe Elisabeth Dorier fait le point sur le projet Graphite et le déroulement de la journée.

Les lycéens font ensuite l’expérience de la géographie urbaine en marchant d’un lieu à l’autre de la ville, des Tilleuls au Vieux-Port, en passant par les Oliviers, Font-Obscure, les Flamants et Félix-Pyat. La prof prévient : « Vous serez notés à la fois sur vos exposés et sur vos comptes-rendus« . De quoi s’assurer d’une attention continue durant cette longue journée…

La professeure d’histoire-géo à la soutien de l’inspecteur d’académie. Tant pis si le programme n’est pas fini.

Nassim, Marine et Armand sont les premiers à plancher sur ce petit bout de quartier et les aménagements qu’ils y projettent. « Ils sont dessus depuis novembre, c’est très nouveau pour eux de travailler sur le temps long, explique Hélène Ferraris, leur professeur d’histoire-géo, intégrée au projet depuis 2016. Ils prennent peu à peu conscience que leur expérience d’usage peut être à la base d’un savoir géographique. »

Nassim ne se démonte pas malgré la sono qui fait porter sa voix bien au-delà de la vingtaine de lycéens qui pouffent devant l’incongruité de la scène. Il liste les points positifs du quartier – son accessibilité notamment – avant de passer aux points négatifs : « La verdure est mal entretenue. Le stade est monopolisé par les élèves de Sévigné qui viennent y jouer à la pétanque. Or, c’est le seul terrain du quartier pour les jeunes des Tilleuls. Le terrain de basket qui est au-dessus est utilisé comme parking. »

Pelouse synthétique et fermeture

La solution du petit groupe est de rénover le stade « avec de la pelouse synthétique », créer un skate park, refaire un terrain de basket et surtout empêcher que les élèves de l’établissement privé Sévigné viennent en profiter. « Ils ont déjà des terrains chez eux », pointe Nassim. Sans que l’on sache si le « chez eux » désigne l’établissement ou les quartiers d’origine des élèves. « Ils viennent de Château-Gombert, et ils ont tout là-bas », appuie Marine. « Ils ont tout », répète quelqu’un dans l’assistance. En toile de fond, il y a la rivalité entre les jeunes du cru, qui fréquentent le lycée public Diderot et ceux qui viennent parfois de loin vers cet établissement privé et plutôt prisé.

Nassim propose de fermer la résidence pour éviter la fréquentation extérieure. « L’idée serait plutôt d’entamer le dialogue avec Sévigné plutôt que chacun se ferme, non ? », tente la prof. « Ils pourraient même participer à l’amélioration du lieu », enchérit Elisabeth Dorier. Dans les faits, le panneau à l’entrée du terrain présente le logo du logeur 13 Habitat accompagné de celui du collège voisin.

Convention avec Sévigné

Contacté par Marsactu, le principal de Sévigné, Alain Normant précise les raisons de ce double logo : « Nous avons un partenariat avec 13 Habitat depuis 2015. Dans le cadre de la rénovation du stade, ils cherchaient des partenariats extérieurs. Cela permet que le stade ait bien un usage sportif et ne servent pas aux propriétaires de chien. » Les élèves viennent donc y faire du sport tout au long de l’année. « C’est vrai que nous avons deux petits terrains de sports chez nous mais heureusement que nous avons accès à d’autres équipements extérieurs », conclut le principal.

Quelques mètres plus haut, un panneau de basket sans panier signale l’abandon de ce bout de terrain défoncé qui sert de parking sauvage. « Savez-vous qui en sont les propriétaires ? À voir l’état d’abandon je dirais la Ville et sans doute la mairie de secteur », tente Elisabeth Dorier. Cette recherche fait partie des attendus du projet : être capable de repérer à qui appartient le terrain pour savoir qui est en capacité d’agir. Le petit groupe n’a pas la réponse.

Le débat tourne sur la localisation des différents équipements projetés : où mettre le terrain de basket ? Faut-il un skate park en pied d’immeuble avec un risque de nuisances sonores ? De fait, cette dernière idée est une concession à Marine, seule fille du groupe et skateuse.

« Approche genrée »

Cela recoupe une problématique révélée par cette troisième session : « L’approche genrée de l’espace public », formule la prof d’histoire-géo. Dans la plupart des cas, les équipements proposés par les élèves correspondent à des usages masculins. Ce coup-ci, Marine assume. « Le foot et le basket, c’est des sports de mecs, reconnaît-elle. Le skate, c’est pareil. Pour moi, ce n’était pas évident de m’imposer en tant que fille dans ce milieu. Du coup, je pense qu’il faut plutôt inciter les filles à faire ces sports. Et j’en connais qui sont meilleures au foot et au basket que bien des garçons ».

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La question se pose à nouveau lors de l’étape suivante. Élève de la classe, Kheira est habitante des Oliviers, une cité HLM. Son exposé commence autour d’un « délaissé de voirie », envahi d’herbes folles. Kheira propose d’y installer un jardin partagé, géré par les habitants, une association « ou les élèves de l’école ». Le sujet est consensuel et ne soulève pas de contestation. Le même type de projet fleurit d’un bout à l’autre des quartiers Nord. Frère de l’enseignante et agent de développement en projets urbains au sein de l’équipe de politique de la ville du secteur, Benoît Ferraris apporte son regard d’expert. Géographe, urbanistes ou habitants, ce croisement des points de vue fait partie de la dimension participative du projet.

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Le ton est différent quand Kheira aborde le deuxième site des Oliviers : une ancienne galerie marchande aujourd’hui à l’abandon. Seule une pharmacie au fond de l’allée couverte continue de fonctionner. La mosquée voisine utilise l’espace pour la grande prière du vendredi. « Quand il y a plus de place, les hommes vont prier sur le toit ou ici », explique Kheira qui porte le voile comme d’autres camarades. Des tapis témoignent de cet usage cultuel. Kheira et ses camarades, absents ou silencieux, veulent redonner vie à cet espace commercial. « On aimerait pouvoir y implanter un salon d’esthétique et de coiffure, un snack, un cinéma, une salle de sports avec une salle pour les femmes et une autre pour les hommes », énumère Kheira.

« Maga, le lieu des garçons »

L’atmosphère se tend un peu lorsque le groupe approche d’une sortie latérale de la galerie marchande. Le lieu a pour nom « le maga ». « C’est le lieu des garçons », formule-t-elle rapidement avant de poursuivre son diagnostic. On y comprend qu’ils s’y donnent rendez-vous le soir. Un appareil de traction est fixé au mur. Un rideau de fer, une fois tiré, devient la cible d’un « stand de tir » informel sans que l’on sache précisément de quel type d’arme il s’agit.

Pour Benoît Ferraris, l’aménagement du centre commercial bute sur le caractère privé de sa propriété.

Non loin un groupe d’hommes regarde la scène. Représentants d’un réseau local de narco-trafic ou de simples badauds désœuvrés ? Le doute s’estompe quand l’un d’eux crie : « Dans 5 minutes, il faut que vous partiez tous ». Kheira ne se démonte pas, resserre son voile et poursuit son propos sur la manière d’aménager le site pour le rendre plus attrayant à l’ensemble des gens du quartier. Elle explique faire systématiquement le tour pour se rendre à la mosquée pour éviter de se confronter aux garçons qui squattent là. « En classe, lors de la présentation de ce projet, il y a eu un vrai débat sur le surnom de ce lieu, explique la professeure. Pour certains, c’était le centre commercial qui en était l’origine. Pour d’autres, c’était la vente d’un autre type de produits. » Les deux fonctions ont fini par se confondre.

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L’étape suivante est plus bucolique. Elle est aussi l’occasion d’un pique-nique sur les hauteurs du parc de Font-Obscure. Dans la présentation d’Anna et Kaouter, se retrouvent les sempiternels équipements sportifs « city stade, terrain de basket et skate park » pour rendre le parc plus attractif, « sinon il n’y a que des prairies, c’est nul ». Anna note les difficultés d’accès par voie piétonne, « avec une route à traverser sans même un feu ».

Des roses à Font-Obscure

Le débat s’enflamme un peu lorsque la jeune fille met en avant la nécessité d’aplanir le terrain, d’installer des bancs et des tables pour les pique-niques et d’y planter d’autres plantes à fleurs plus esthétiques, « des roses », en lieu et place des herbes folles, avoines et autres chardons. « C’est la nature. Qu’est-ce que tu veux mettre à la place ? », l’interpelle Marine. « Cela ressemble à la garrigue de Marseille », rigole une autre camarade.

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Elisabeth Dorier saisit la balle au bond : « C’est intéressant, la garrigue. A votre avis pourquoi ces plantes ont des épines et peu de feuilles ? », interroge-t-elle à la cantonade. S’en suit un débat sur les plantes méditerranéennes et leur adaptation au milieu. Avec un clivage marqué apparaît entre ceux qui veulent aménager et ceux qui plaident pour « une nature naturelle ». « Mais elles, c’est des bobos gauchères mangeuses de graines », lâche Nassim dans un éclat de rire général. Benoît Ferraris joue les juges de paix : « Le parc de Font-Obscure est un atout pour les 13e et 14e. C’est compliqué d’y faire trop d’aménagements car cela posera des problèmes de gestion quotidienne. Dans ce cas, il vaut mieux améliorer l’existant. »

Grand débat autour de la nature « naturelle » ou ornementale.

Un pique-nique et quelques cavalcades dans l’herbe plus tard, le périple se poursuit aux Flamants (14e). La grande cité gérée par 13 Habitat fait partie des plus anciens chantiers en rénovation urbaine de la ville. La découverte d’amiante a entraîné la démolition d’une grande partie des anciens « tripodes » qui formaient une barre de béton à flanc de coteau. Aujourd’hui encore, les grues aplanissent le terrain mis à nu par le chantier. Les lycéens ont rendez-vous avec un groupe d’habitants investis dans une « table de quartier ». Ce dispositif expérimental permet de rassembler associations et habitants pour établir un diagnostic, faire des propositions et négocier avec les pouvoirs publics.

Fatima, Inès et Mohamed ont choisi un car wash peu utilisé comme première étape. Ils veulent y mettre un square pour les enfant de l'école maternelle toute proche.

 

Les propositions des élèves entrent ainsi en dialogue avec ce que les habitants projettent sur les espaces aujourd’hui vierges. « Notre projet pour les Flamants est à destination des jeunes du quartier, explique Inès, jeune élève du projet, au milieu du chantier. Pour éviter qu’ils fassent des conneries… » À trois, ils sont allés interroger les lycéens de Diderot qui habitent le quartier. « Ils ont tous dit qu’il n’y avait pas grand chose à faire surtout le soir. Certains voulaient une boîte de nuit, un cinéma. On a pensé à un bowling », poursuit Mohamed, qui apprécie le micro.

« Feuille vierge soi-disant »

« Un bowling, c’est une bonne idée », les félicite Djamila, une des habitantes venues à leur rencontre. Avec elles, l’expertise des habitants prend un tour concret. Déléguée régionale des Pas sans nous, Fatima Mostefaoui délimite précisément quelle partie du terrain est propriété du logeur ou de la ville. « Là, ils ont prévu des logements privés. Depuis le tas de terre noire jusqu’au bout, il y a rien, c’est feuille vierge soi-disant« . Avec la table de quartier, les habitants envisagent des petites maisons, des complexes sportifs, un marché avec des producteurs locaux…

Le petit groupe progresse plus avant dans la cité et le propos de Fatima Mostefaoui se fait plus politique : « La rénovation urbaine a été pensée pour permettre à la police et à l’armée de mieux pénétrer dans les cités, prévient-elle. Elle revient aussi sur la mort en 1980 de Lahouari Ben Mohamed, un jeune des Flamants tué par un CRS lors d’un banal contrôle. « Il habitait là », explique-t-elle en montrant un immeuble méconnaissable depuis sa rénovation.

Le dernier tripode

Après la géo vient l’histoire. Ou plutôt les deux avancent ensemble. À partir de ce drame dont la mémoire est encore vive, la militante poursuit sur la marche de l’égalité. Peu connaissent ce moment historique, les revendications de l’époque, la récupération qui l’a suivi. Tandis que le groupe chemine vers le bâtiment A, dernier tripode debout de la cité, la discussion se poursuit entre Fatima et deux lycéennes.

Fatima Mostefaoui relie ces combats du XXe siècle avec l’esprit particulier des anciennes cités de la Zup n°1. « Ici, on se laisse pas faire », résume-t-elle. L’autre versant est moins positif : la rénovation urbaine en cours, le rétrécissement des financements publics qui disloquent le tissu associatif. « Avant la rénovation il y avait 30 associations aux Flamants, constate-t-elle. Aujourd’hui, il en reste entre 8 et 10 et c’est difficile ».


Fatima Mostefaoui raconte comment la place prévue pour les fêtes publiques a été abandonnée "parce qu'ils ont mis un parking en dessous. Elle est trop fragile".

 

Si la délégation se regroupe au pied du dernier tripode c’est qu’il est encore un symbole persistant. « Ici, il y a toujours eu des Rita, des Marie, des Adelaïdes et des Fatima. C’est mélangé et les gens ne veulent pas partir ». Elle passe la parole à Marie, une des anciennes de la cité : « Mon appart est au 10e étage en ce moment, il n’y a pas d’ascenseur mais je ne le quitterai pour rien au monde. Chez moi, c’est un château, une villa avec vue sur mer… » Le rivage est loin mais la vue réelle. Les habitants luttent ensemble pour qu’ils puissent encore en profiter même s’ils ne se font gère d’illusions sur les choix du logeur in fine. L’important pour eux est de conserver un point de vue collectif sur leur destin commun. Ils utilisent également l’interface cartographique mise au point dans le cadre du projet.

Points blancs, jaunes et rouges

« On met des points blancs, jaunes et rouges sur la carte, résume Samira Ferfache, des Pas sans nous. En juillet, on fera une présentation publique de nos propositions ». Pour les lycéens, le rendez-vous public est le 1er juin, sans doute à la faculté Saint-Charles. Les lycéens de Diderot présenteront sur un poster leurs diagnostics et leurs propositions en croisant textes, cartes, images et croquis. L’équipe qui bosse sur Felix-Pyat a même fait une maquette des équipements sportifs qu’ils veulent y installer.

« Au fur et à mesure, nous traitons les masses de données que le projet nous permet de rassembler, explique Elisabeth Dorier. Cela permet déjà d’en tirer des premières conclusions : les lycéens des quartiers Nord se projettent sur une zone plus réduite que ceux du sud de la ville. Ces derniers ont une vision plus large de la ville mais quand on leur demande qu’est-ce qui est pour eux répulsif, ils désignent les quartiers nord dans leur ensemble ». C’est là où le projet Graphite offre une matière passionnante : il permet d’appréhender la ville de plusieurs points de vue en même temps. Pour mieux comprendre comment faire la ville et y vivre est aussi une affaire de représentation.

*Graphite est un projet du LPED, laboratoire pluridisciplinaire dans le cadre d’un partenariat reconduit depuis 3 ans entre la Région, le Rectorat et Aix Marseille Université dans le cadre de l’Appel à  projet les Fabriques de la Connaissance.

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Benoît Gilles
Journaliste

Commentaires

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  1. EDorier EDorier

    Précisons que GRAPHITE est co-financé depuis 2015-2016 par la région PACA dans le cadre d’un appel à projet annuel sur « les fabriques de la connaissances » . Ainsi, en plus des 20 enseignants et des 600 élèves, une équipe entoure E. Dorier et intervient dans les classes : Cémence Goupil (géographe ingénieure d’études, qui coordonne et traite les données) et Lucélia Almeida, dynamique stagiaire de master 2 venue de Sao Paulo, qui suit notamment le partenariat avec le lycée Diderot et les Pas sans Nous, Julien Dario, doctorant en géographie qui suit les classes de La Garde et de Nice et Maryse Cadet Mieze qui organise la journée finale, le 1er juin. Deux autres enseignantes chercheuses (PR) associées au projet cette année permettent de bien encadrer toutes les classes et d’accompagner les sorties : Virginie Baby Collin (AMU, ESPE) et Angela Barthes (AMU, site de Digne). Les sites d’arrêts lors des sorties sont entièrement choisis par les élèves.

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