Réforme du bac : l’Education nationale veut garder la main face aux profs mobilisés

Info Marsactu
Pierre Coronas
24 Jan 2019 1

Courant décembre, en pleine mobilisation lycéenne contre la réforme du bac, le directeur académique des services de l’Éducation nationale dans les Bouches-du-Rhône a écrit aux proviseurs des lycées du département. Il leur demandait alors d'empêcher des réunions entre professeurs, parents d'élèves et élèves. Les syndicats d'enseignants crient à la censure et craignent pour leur liberté d'expression.

Depuis la rentrée de janvier, des réunions un peu particulières se tiennent dans quelques lycées du département. Celles-ci ont pour but d’informer les élèves et parents d’élèves sur la réforme du baccalauréat. Il s’agit de réunions officielles, organisées dans les établissements sous la responsabilités des proviseurs. Une manière pour l’Éducation nationale de garder la main sur les explications de texte de cette réforme qui a du mal à passer. Et de contrer les initiatives de certains professeurs mobilisés sur la question, et parfois hostile à la réforme.

En décembre dernier les lycéens, inquiets de ce chamboulement annoncé, manifestent partout en France. Dans les Bouches-du-Rhône, et particulièrement à Marseille, plusieurs établissements sont bloqués. Les lycéens manifestent par milliers, parfois accompagnés de leurs professeurs. Parmi ces derniers, certains contestent la pertinence de la réforme. Alors que la mobilisation lycéenne bat son plein, des syndicats d’enseignants souhaitent organiser des réunions d’information sur le sujet avec des élèves et des parents d’élèves dans certains établissements du département. Un projet auquel le Directeur académique des services de l’Éducation nationale (DASEN) des Bouches-du-Rhône n’a pas adhéré.

« Éviter les éléments d’information fallacieux »

Le 12 décembre 2018, Dominique Beck écrit un mail à tous les proviseurs des lycées des Bouches-du-Rhône. Il leur y demande de “veiller à ce que [les] établissements ne puissent accueillir des temps de réunion communs entre enseignants, parents d’élèves et élèves.” Le DASEN explique qu’il compte ainsi “éviter que ne s’installent chez nos élèves et leurs parents, des éléments d’information relatifs à la réforme du lycée et du baccalauréat, tronqués, incomplets voire fallacieux.” Le message n’est destiné qu’aux proviseurs des lycées de l’académie d’Aix-Marseille. Mais il fuite et tombe entre les mains de professeurs. “Censure à l’Éducation nationale !”, s’alarme le SNES-FSU Aix-Marseille dans un communiqué publié dès le 13 décembre 2018. Le texte évoque des “dispositions inédites” destinées à “empêcher [le] débat” sur la réforme du lycée et du baccalauréat.

“Traditionnellement, les rencontres et débats publics peuvent être organisés dans les établissements qui, rappelons-le, sont des bâtiments publics, confirme Laurent Tramoni, secrétaire académique Aix-Marseille du SNES-FSU. Jusqu’à présent, il était de coutume de les mettre à la disposition de la communauté éducative, en particulier pour des rendez-vous qui la concernent. C’est la première fois que nous sommes face à une telle réaction du DASEN qui interdit ces réunions.”

Du côté de l’académie, un porte-parole assure que le but du message n’est “pas d’empêcher les organisations syndicales de s’exprimer sur la réforme”, mais plutôt “de rappeler que les chefs d’établissements sont responsables de la pédagogie au sein de leurs établissements.” Pour le représentant de l’Éducation nationale dans le département, le problème n’est pas que des réunions d’information sur la réforme aient lieu, explique-t-il. Plusieurs ont d’ailleurs été organisées dans les lycées depuis la rentrée de janvier 2019. Mais elles “doivent être présidées par les chefs d’établissements pour bien expliquer les enjeux des réformes.”

Un “devoir de loyauté” pour les enseignants ?

Cyril Le Normand, proviseur du lycée Saint-Exupéry à Marseille et secrétaire académique Aix-Marseille du Syndicat national des personnels de direction de l’Éducation nationale (SNPDEN), partage le point de vue de la direction académique. Selon lui, le message du DASEN “ne fait que rappeler le droit”. Il estime que ce sont aux proviseurs d’informer “et rassurer” les élèves et leurs parents dans l’enceinte du lycée. “Mon travail, c’est d’accompagner les élèves pour qu’ils fassent les bons choix et réussissent au mieux leurs études, explique le proviseur du lycée Saint-Exupéry. Mais si on leur propose deux sons de cloche différents, les inquiétudes vont forcément grandir. Pour moi, les syndicats de professeurs ont une lecture politique de la réforme, en partie vraie, mais erronée sur le fond. Voilà pourquoi, dans l’enceinte du lycée, nous devons veiller à organiser des réunions où les interventions restent neutres.” Cyril Le Normand ne conteste pas le droit des enseignants à exprimer leurs désaccords face à la réforme en cours, “mais pas au sein de l’établissement, ce n’est pas le lieu”. Sans oublier de rappeler qu’en tant que fonctionnaires, les professeurs des lycées sont tenus à un devoir de neutralité.

Les enseignants français sont effectivement tenus de respecter une certaine neutralité, notamment politique et religieuse, dans l’exercice de leur métier. Ils sont, par ailleurs, soumis à un devoir de discrétion professionnelle. “Ce sont des notions juridiques très précises, rappelle Laurent Tramoni du SNES-FSU Aix-Marseille. Aujourd’hui, notre hiérarchie les utilise pour essayer de bâillonner les enseignants qui cherchent à alerter les parents. En fait, on essaie de nous imposer un « devoir de loyauté », sans valeur juridique, envers le ministère et sa réforme.”

La loi de juillet 1983 qui fixe les droits et les obligations des fonctionnaires ne prévoit pas de devoir de réserve pour les professeurs. En réalité, ce sont seulement les fonctionnaires d’autorité – les inspecteurs, les proviseurs et les principaux, dans l’Éducation nationale – qui doivent le respecter. Pour le secrétaire académique du syndicat, le message envoyé par le DASEN des Bouches-du-Rhône confirme la volonté du gouvernement de “limiter la liberté d’expression” des professeurs. Une volonté qu’il décèle déjà dans l’article 1er du projet de loi sur “l’école de la confiance”, présenté par Jean-Michel Blanquer le 8 décembre 2018. Y sont notamment évoqués les principes d'”engagement” et d'”exemplarité” de la communauté éducative. “C’est un article plutôt vague dans sa formulation qui pourrait être utilisé pour des sanctions disciplinaires à l’encontre des enseignants qui auraient soit-disant nui à la réputation du système éducatif”, prévient Laurent Tramoni.

Les parents d’élèves aimeraient « confronter les points de vue »

Si les parents d’élèves nourrissent de nombreuses inquiétudes, elles portent moins sur la possible limitation de la liberté d’opinion des professeurs que sur la mise en œuvre concrète de la réforme et ses conséquences sur la scolarité de leurs enfants. “Nous n’avons pas pris le message du DASEN comme une injonction, mais plutôt comme un rappel des règles au sein des établissements. C’est effectivement aux chefs d’établissements d’organiser ce type de réunions au sein des lycées”, répond Séverine Gil, présidente du Mouvement des parents d’élèves (MPE) dans les Bouches-du-Rhône. Elle déplore cependant un déficit d’informations et se dit “ouverte à d’éventuelles réunions avec des syndicats de professeurs, des élèves et des parents pour pouvoir confronter les différents points de vue exprimés dans la communauté éducative et nous faire ainsi notre propre opinion sur cette réforme.”

Dans son communiqué, également relayé sur un blog de Mediapart et par un article du magazine Diacritik, le SNES-FSU invite les professeurs de l’académie à “se rapprocher des collectivités territoriales, des associations et des institutions culturelles, pour trouver des salles afin d’organiser dans les meilleurs délais ces réunions publiques qui inquiètent tant l’Éducation nationale.” Un appel suivi par certains dans le département puisque plusieurs rencontres entre des enseignants, des lycéens et des parents d’élèves ont eu lieu hors des établissements. “Certaines ont même pu avoir lieu dans les lycées, se félicite Laurent Tramoni du SNES-FSU, parce que, heureusement, tous les proviseurs ne suivent pas aveuglément cette injonction du DASEN.” 

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