Quatre ans de galère de logement et une tentative d’immolation, le calvaire de la famille A.

Actualité
le 30 Nov 2021
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Il y a une semaine, un homme a tenté de s'immoler devant la mairie des 11/12. Submergé par des problèmes de logement, il était venu demander de l'aide avec sa compagne. Cette dernière livre à Marsactu un témoignage aussi douloureux que symbolique des problématiques de l'habitat indigne.

Lina et sa famille ont quitté leur immeuble après l'effondrement des escaliers. (Photo : Violette Artaud)

Lina et sa famille ont quitté leur immeuble après l'effondrement des escaliers. (Photo : Violette Artaud)

“On dormait dans la voiture depuis trois jours. On voulait simplement être reçus dans un bureau, mais personne n’a voulu nous écouter…” Lina* A. a la voix éteinte et les yeux embués. Lorsque nous la rencontrons, ce mercredi 24 novembre, elle est encore sous le choc. Cela fait moins de 24 heures que l’homme avec qui elle vit a tenté de s’immoler, devant la mairie de secteur des 11e et 12e arrondissements, comme relaté dans La Marseillaise. Le couple était venu demander de l’aide pour obtenir un logement. Depuis, elle a échangé avec son conjoint quelques messages, mais ne l’a pas revu. “Il se repose chez un ami. On a besoin de reprendre nos esprits. Il était en détresse.”

Quand elle est arrivée sur le parvis de la mairie, mardi dernier, Lina a à peine eu le temps de dire bonjour. Son compagnon a immédiatement sorti une bouteille de deux litres d’essence et s’en est aspergé, avant de prendre la fuite. Les secours ont été prévenus dans la foulée et l’événement est vite remonté aux oreilles du maire de secteur. “Les pompiers ont pris en charge la dame et certains agents d’accueil. Personne n’a compris. Il n’a pas été agressif du tout, il n’avait même pas passé le sas d’entrée”, raconte Sylvain Souvestre, maire des 11/12. L’édile précise que c’était la deuxième visite du couple. “Mais le logement n’est pas la compétence des mairies de secteur,” tient-il à rappeler.

Marsactu a tenté de joindre l’homme qui a eu ce geste désespéré. Il n’est pas en capacité de répondre, mais celle qui partage sa vie a accepté de raconter leur histoire. Elle lie sans hésitation son geste et leur situation. “Je ne l’ai pas reconnu. Il me voyait triste et mon fils choqué alors qu’il est censé nous protéger. Il ne savait plus quoi faire. Il a craqué.”

Propriétaire indélicat et moisissures

Il y a quelques semaines, l’escalier de l’immeuble s’effondrait, entraînant l’évacuation du couple.

Lina vit avec son fils de quatre ans et son compagnon dans une maison de ville de Saint-Marcel (12e). Début novembre, une partie de l’escalier s’effondre. Ce jour-là, la maman de 24 ans appelle les pompiers qui, une fois sur place, décident d’évacuer. “Mon conjoint était au travail. Mon fils était choqué. J’ai appelé ma mère, c’est ce que je fais quand je ne sais plus quoi faire, c’est elle qui m’a dit d’appeler les pompiers”, raconte la jeune femme, encore chamboulée. Dans la journée, les services de la Ville se rendent sur place et relogent la petite famille à l’hôtel**. Mais moins de deux semaines plus tard, Lina reçoit un message vocal. “Je l’ai gardé”, raconte-t-elle en sortant son portable. La voix monocorde d’une employée de l’association en charge des délogés à Marseille, France Horizon, les invite à réintégrer leur logement. Pour le couple qui vit depuis quatre ans un calvaire dans cet appartement, c’en est trop.

La jeune femme n’a pas confiance dans les réparations réalisées à la va-vite par le propriétaire. (Photo : VA)

“Le propriétaire a 90 ans, il a mis deux planches et recouvert avec du ciment lui-même, résume la jeune femme. Je ne veux plus y vivre. Psychologiquement, c’est trop dur. Si on dort dans la voiture, ce n’est pas pour rien.” Pour appuyer ses dires, Lina A., nous propose de visiter ce logement, que l’on peut aisément appeler un taudis.

“Je l’ai trouvé en urgence quand j’étais enceinte. C’est une voisine de ma mère qui habite le quartier qui m’en a parlé”. Une porte d’entrée qui s’ouvre avec un gros coup d’épaule, une vingtaine de mètres carrés seulement alors que le bail en indique 35, une pièce unique, un matelas à même le sol avec trois oreillers, des moisissures sur les murs, des morceaux de plafond qui s’émiettent… Et pas même un numéro à appeler en cas de problème.

En revanche, chaque mois, Lina et son conjoint doivent verser 500 euros, dont la moitié vient de la CAF, à un propriétaire pour le moins indélicat. “Il habite dans le quartier, il vient tous les jours, vole mon courrier, mais ne fait jamais de travaux. Quand les marches sont tombées, il est venu, a poussé les pompiers et m’a dit que je n’aurais pas dû les appeler, que j’aurais dû attendre, que mon fils et moi, on allait rester dans la merde”.

La salle de bain de l’appartement de Lina est recouverte de traces d’humidité. Au sol, des morceaux d’enduit qui craquelle. (Photo : VA)

Il y a deux ans, il a tenté d’expulser ses locataires. “La menace d’expulsion n’avait rien de légal. Le propriétaire prétextait des travaux, mais on ne met pas des gens dehors comme ça”, glisse une source proche du dossier. Contacté à son domicile, le propriétaire n’a pas rappelé Marsactu. Son épouse nous a assuré qu’il était absent et injoignable d’ici à la publication de cet article.

DALO accordé mais pas honoré

Pourquoi rester dans ce trou depuis 2018 ? Là encore, le parcours de Lina et de son compagnon coche toutes les cases des histoires d’habitat indigne, habituelles à Marseille. Sans emploi, au RSA, la jeune femme a bien tenté de trouver d’autres logements, mais “plein de gens ont des meilleurs dossiers”, estime-t-elle. Demander un logement social ? Elle l’a fait, en septembre 2019. Son dossier a même été accepté. “On m’a fait une proposition, mais j’ai refusé. L’appartement se trouvait en rez-de-chaussée avec des fenêtres qui allaient jusqu’au sol et donnaient sur une route. En face, on voyait un poteau avec un bouquet de fleurs dessus. C’était en 2019 et depuis, il est toujours vide… Personne n’en veut”, se justifie-t-elle. Contacté, ICF Habitat, le bailleur social en question n’est pas revenu vers Marsactu.

Selon la loi, les demandeurs de logements sociaux ont le droit de refuser jusqu’à deux propositions, avant de voir leur dossier radié. Mais depuis, Lina n’a reçu aucune autre proposition. “On m’a dit que mon dossier avait été radié”. Alors la jeune femme a fait une demande de droit au logement opposable (DALO), qui acte une situation critique. Celle-ci a été validée en mars dernier. “On a reconnu qu’il y avait une urgence, qui devait être prioritaire. Elle était menacée d’expulsion, avec un enfant à charge, dans un logement reconnu comme suroccupé”, développe son avocate, Julie Capdefosse. En théorie, trois mois au maximum sont censés s’écouler entre la validation du DALO et la première proposition de logement. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, selon les services de l’État, le délai moyen d’instruction des dossiers des ménages “prioritaires urgents” est de 141 jours. Cela fait près de 270 jours que Lina ne voit toujours rien venir.

Tout sauf y retourner

Dans la cuisine, les traces d’humidité aussi sont présentes. (Photo : VA)

Contactée, la préfecture, responsable des procédures DALO, assure que le dossier est “actuellement en cours d’instruction avec le degré d’urgence qui s’impose”. Mais elle ne peut préciser quelles solutions sont envisagées et surtout, dans quels délais. “Il y a beaucoup de demandes, et pas beaucoup de logements, reconnaît l’avocate de Lina, habituée de ce genre de procédure. Je vais devoir saisir le tribunal administratif pour enjoindre le préfet à faire une proposition.” De son côté, la Ville assure que “l’appartement est viable” : “Les services d’hygiène sont passés. Il y a quelques défauts, des travaux vont être demandés au propriétaire”. L’affaire serait même remontée jusqu’au cabinet du maire. Pourtant, de Lina et sa petite famille attendaient encore la visite des services d’hygiène de la mairie prévue ce lundi.

J’avais des rêves, comme tout le monde…

Quoi qu’il en soit, le couple ne se voit pas réintégrer ce logement. En attendant qu’on leur propose une solution, elle restera chez sa mère, avec son fils. Lui, chez son ami. “J’avais des rêves, comme tout le monde. J’aurais aimé faire une formation pour être esthéticienne. Mais avec tous ces problèmes, je ne peux pas m’en occuper, conclut-elle, dépitée. Je vous avoue que je n’ai même plus la force de continuer à faire les démarches pour le logement…” Broyée par ces années de galère, de Lina est sur le point de baisser les bras. Son conjoint a dû arrêter la formation en plomberie qu’il avait entreprise. Il est actuellement suivi sur le plan psychologique à la Conception. Mais leur histoire est loin d’être isolée.

À Marseille, 800 immeubles sont en péril et 1400 personnes toujours délogées. Le rapport Nicol chiffrait à 40 000 les logements potentiellement indignes, soit pour des problèmes de péril, soit pour des problèmes d’insalubrité, les logements croisant souvent les deux. Selon la Fondation Abbé-Pierre, il manquerait dans la région 265 000 logements sociaux quand en 2020, 13 400 dossiers DALO ont été déposés.

*Le prénom a été changé à la demande de l’intéressée

**Modification apportée le 30/11/2021 : la mairie n’a pas pris, comme nous l’avions écrit, d’arrêté de péril pour les parties communes.

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Commentaires

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  1. PromeneurIndigné PromeneurIndigné

    “Mais le logement n’est pas la compétence des mairies de secteur,” disent celles-ci Alors à quoi servent-elles ? Pourtant nos élus en ont plein la bouche avec la proximité et les territoires !!Encore un bel exemple de cette usine à gaz ,qu’ a créé la décentralisation ! Entre Préfecture, Association, organismes HLM , Collectivités locales, on se refile la patate chaude !

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  2. ldmk ldmk

    Beaucoup de marseillais dont moi se trouvent dans le meme cas que Lina malheureusement. A voir si l’appel au secours de son mari porte ses fruits.

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  3. MarsKaa MarsKaa

    C’est effrayant l’abandon social de ces personnes. La situation est complexe, pas de revenus, pas de formation, pas de travail, donc logement inaccessible.
    Mais on ne peut pas laisser encore pourrir ses situations de détresse sociale. Qui prendra à bras le corps la question de la misère dans cette ville ? Et quand ?

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    • Pierre12 Pierre12

      Probablement pas de papiers aussi…

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    • PromeneurIndigné PromeneurIndigné

      Qu’en savez vous mon ami?

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  4. Mars, et yeah. Mars, et yeah.

    S’immoler devant la mairie du 11/12 quand on connaît l’absence d’empathie et de scrupules de l’équipe en place dans cette mairie (rappel : ce sont quand même eux qui ont fait voter pour eux des personnes âgées en EPAHD dont nombre n’ont plus toutes leurs facultés intellectuelles), c’est vraiment pisser dans un violon.

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  5. Pierre12 Pierre12

    Pauvre chou, le logement social proposé n’avait pas vu mer, seulement sur la route.
    Je la comprends.

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    • Brallaisse Brallaisse

      Ce n’est pas une couche dont vous bénéficiez,mais un véritable mille feuilles.

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    • pas glop pas glop

      Pierre 12 votre premier commentaire fleure bon le sous-entendu à la Zemmour, quant à votre deuxième commentaire quel est son intérêt ? Aucun selon moi !

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    • Pierre Pierre

      @Pierre12, quand vous voyez l’état de l’appartement qu’elle occupe, imaginez celui de l’appartement qu’elle a refusé !
      Imaginez, si vous en êtes capable.

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    • Pierre12 Pierre12

      J’imagine surtout que mes cotisations URSSAFF participent à lui payer la moitié de son loyer, voir probablement même la totalité en incluant les prestations familiales qu’elle doit aussi recevoir.
      Mais c’est toujours pas assez…

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    • Pierre Pierre

      @Pierre12 : ne changez pas de sujet svp.
      Si, quand on vit dans un logement aussi délabré que celui de madame, on refuse d’habiter dans un autre endroit, c’est que ce dernier est encore pire.
      Contrairement à ce que votre premier commentaire laissait sous entendre.
      Ça y est, vous l’avez là ?

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    • vékiya vékiya

      vous devriez changer de pseudo pour pierre88 ou pierre ZZ

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    • PromeneurIndigné PromeneurIndigné

      Qu’en savez vous mon ami?

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    • PromeneurIndigné PromeneurIndigné

      Vous n’êtes pas le seul à payer des cotisations sociales et des impôts . En ce qui me concerne leur montant est loin d’être négligeable,. Ce que je déplore ce n’est pas que les personnes ayant de faibles revenus soient aidées à se loger, mais que des individus comme le nonagénaire propriétaire de ce taudis s’en foutent plein les poches, sur le dos des pauvres, depuis des décennies, avec« Mon argent ». À quand une loi pour permettre à l’État de réquisitionner voir de confisquer ce type de logis pour pouvoir le réhabiliter et le louer aux frais de son propriétaire malhonnête ?L’héritage des 25 ans de règne,de Monsieur Gaudin,« NSiotre bon maire »s bon chrétien décoré par les papes, est catastrophique. notamment en matière de logement indigne Même des élus de sa majorité ont trempé dans ce trafic.

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    • Pierre12 Pierre12

      La nouvelle insulte des bien pensants lorsqu’on ne partage pas leur avis, « Monsieur Z », avant c’était fasciste ou raciste, nazi…là c’est plus sournois.

      J’ai le droit comme vous de penser que mes impôts tout aussi importants que les vôtres, (on s’en fou un peu d’ailleurs du montant important que vous payez), ne doivent pas financer la totalité d’un loyer, même de quelqu’un en difficulté, sans devoir être considéré comme raciste tel que vous le sous entendez.

      Vous pouvez peut être aussi imaginer que l’état de l’appartement n’est pas que la résultante du manque d’entretien du méchant capitaliste bailleur, mais aussi de celui du locataire. L’article n’en parle surtout pas, et l’appartement est habitable selon les services de la mairie.

      Enfin, ça vous empêche peut être de dormir mais mon opinion est partagé pas plus d’un tiers des français si l’on s’en tient aux sondages. Peut-être sommes-nous tous racistes, fascistes, antisemites, ou « z », peu importe, mais c’est toujours plusieurs fois plus que les gens qui partagent vos opinions de béni oui oui.
      Amicalement.

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  6. Clément Yana Clément Yana

    terrible ,honteux ! quand la misère s’ installe , la lenteur de l’ Autorité est inadmissible

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  7. PromeneurIndigné PromeneurIndigné

    @Patrick On peut aussi écrire : Z comme zéro dont l’étymologie d’après Wikipédia est la suivante : «Zéro est un chiffre et un nombre. Son nom a été emprunté en 1485 à l’italien zero, contraction de zefiro, issu du latin médiéval zephirum, UNE TRANSCRIPTION DE L’ARABE ṢIFR, LE VIDE ….

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