Projet d’attentat en 2017 : pour les deux accusés, Marseille était un choix comme un autre

Reportage
le 16 Jan 2023
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Jugés depuis le 5 janvier devant une cour d’assises spéciale à Paris, Mahiedine Merabet et Clément Baur ont donné, au fil des interrogatoires, de nouveaux éléments sur leurs desseins. Les deux hommes accusés d’avoir projeté un attentat à Marseille en avril 2017 assurent qu’ils n’avaient pas de cibles précises dans la ville.

Les couloirs du palais de Justice de Paris. (Photo : Lola Breton)
Les couloirs du palais de Justice de Paris. (Photo : Lola Breton)

Les couloirs du palais de Justice de Paris. (Photo : Lola Breton)

“On s’est dits qu’on n’allait pas se faire remarquer à Marseille. C’est le bazar là-bas. Si on fait pas de bruit, on va pas faire attention à nous”. Après plus d’une semaine d’audience, Clément Baur, jugé auprès de Mahiedine Merabet et dix autres hommes pour association de malfaiteurs terroristes, a enfin donné des explications. Depuis son arrestation, le 18 avril 2017, dans un appartement du 58, rue de Crimée (3e), chacun se demandait pourquoi les deux hommes, fichés S, s’étaient installés là pour préparer ce qui semble être un attentat. “Je crois qu’on s’était embrouillés sur ça, a continué Clément Baur à l’audience. Merabet trouvait que Paris, c’était mieux parce qu’il y avait moins de surveillance. Moi, je pensais que Marseille, c’était mieux parce que c’est plus facile de trouver un logement à Marseille qu’à Paris”. À peine arrivé, le 1er avril, Clément Baur trouve effectivement un studio à louer sur la plateforme de vente et location de particulier à particulier Le Bon Coin.

Les deux hommes descendent, à trois jours d’intervalle, vers la ville dans laquelle ils sont accusés d’avoir planifié une attaque. Une fois sur place, Mahiedine Merabet s’empresse d’acheter une caméra GoPro, ainsi qu’un plan de la ville. Puis, à vélo, Clément Baur et Mahiedine Merabet sillonnent Marseille. Le deuxième pédale si ardemment qu’il tombe de son VTT également acheté sur Le Bon Coin marseillais, et se casse le poignet. Ce bras dans le plâtre aurait-il changé les plans du duo ? Si l’on en croit leurs déclarations, l’idée d’une attaque n’était de toute façon pas ou plus d’actualité. Pourtant, en février 2017, a déclaré Clément Baur lors de sa garde en vue, le plan de “tuer des gens, mais pas des vieux et des enfants”, avait germé dans l’esprit des deux comparses.

Des dégâts matériels

Depuis Nancy, où ils vivent entre février et début avril 2017, ils s’imaginent faire “quelque chose différent du Bataclan”. Mais, “il y a beaucoup de musulmans à Marseille”, disent-ils encore, mieux vaut donc peut-être privilégier des dégâts matériels ? En audition, Clément Baur s’est confié sur sa volonté de “faire péter une voiture de police” ou de s’attaquer au commissariat de la Canebière. Un projet, flou, sur lequel il s’est également étendu auprès de l’expert psychologue qui l’a examiné : “À 1h du matin à Marseille, c’est facile de faire péter une banque ou des voitures”. Lors de son interrogatoire devant la cour d’assises, l’homme de 29 ans a précisé : “Je me suis déjà dit que ce serait pas mal de faire un truc matériel, comme des voitures de flics ou des banques, des trucs comme ça, mais j’étais pas sûr.”

“Ça amorçait pas forcément un projet, de faire des explosifs.

Clément Baur

Pour des hommes incertains de leur plan, Mahiedine Merabet et Clément Baur avaient pourtant fabriqué beaucoup d’explosif. Près de quatre kilos de TATP ou peroxyde d’acétone, un explosif primaire, ont été retrouvés dans le studio de la rue de Crimée. Le duo aurait fabriqué cet explosif très instable à cinq reprises avant le 18 avril 2017. Quatre de ces confections ont eu lieu dans l’appartement marseillais. “Ça amorçait pas forcément un projet, de faire des explosifs”, a soutenu Clément Baur à l’audience.

Les recherches internet retrouvées sur les supports numériques des deux hommes tendent pourtant à démontrer le contraire. “Hard Rock Café”, “Barbe rousse bar à rhum”, “Vieux Port”. Autant d’adresses aux allures de cibles potentielles. Dans une tirade préparée à l’avance, Mahiedine Merabet a tenu à expliquer sa version des faits : “J’ai décidé tout seul d’acheter des armes [un pistolet mitrailleur et trois pistolets automatiques, acquis dans la région de Nancy, ndlr]. […] Animé par ma passion pour la chimie, j’ai décidé tout seul de fabriquer de l’explosif.”

Selon ses déclarations, Mahiedine Merabet avait pour but de tourner des vidéos de communication “pour enrayer les deux camps qui participent à la guerre informationnelle”. Celui qui se dit à la fois contre l’État islamique et contre l’organisation de la société moderne et marchande, a tenté de fournir une explication à la présence de ces recherches internet. “Mon ami était plutôt fan de l’Etat islamique, mais très très loin de vouloir faire des crimes. […] J’ai eu l’idée de faire semblant de prendre en compte son avis, comme on fait avec les enfants. Je l’ai invité à passer une ou deux soirées à faire des recherches sur les dégâts matériels et il a compris que ça n’avait aucun sens”.

Des politiciens dans le viseur ?

Devant les enquêteurs, Clément Baur a également souligné : “On a discuté vite fait de s’en prendre à des personnes dans la politique, mais on n’était pas équipés pour ça”. Cela semble expliquer les nombreuses recherches de noms de politiciens retrouvées dans les appareils électroniques des accusés. François et Pénélope Fillon, Manuel Valls, Alain Juppé, Jean-Luc Mélenchon, et … Donald Trump. Si François Fillon est finalement apparu – via la une du journal Le Monde du 16 mars 2017 – dans la vidéo de menace tournée par Mahiedine Merabet, c’est le meeting de Jean-Luc Mélenchon que les deux hommes auraient fréquenté. Alors qu’il faisait déjà l’objet d’un mandat de recherche, le 9 avril, Mahiedine Merabet aurait été aperçu par un policier aux abords de la rencontre, sur le Vieux-Port, filmant les lieux.

Identifié comme cherchant à se fournir en armes à Marseille, Mahiedine Merabet se fait, dans la foulée, piéger par un agent de la DGSI.

Le 12 avril, alors que les renseignements suivent la trace d’un numéro de téléphone lié à une recherche d’armes – numéro jusqu’alors inconnu de leurs services – ils tombent sur un visage familier. En face du snack Louxor, avenue Camille Pelletan, un agent de la DGSI croit reconnaître Mahiedine Merabet à l’endroit exact où le numéro inconnu est localisé. Cette découverte va donner un nouveau tour à l’enquête.

Le lendemain, Mahiedine Merabet envoie la vidéo contenant des munitions alignées pour écrire “la loi du Talion” en arabe à un cyber agent de la DGSI. Alors qu’il cherchait depuis plusieurs jours à entrer en contact, sur Facebook et Telegram, avec un membre de l’État islamique présent en Syrie pour lui envoyer une vidéo d’allégeance, le Nordiste se fait piéger. Sur Telegram, c’est à un agent du renseignement français infiltré qu’il fait parvenir ce montage tourné à Nancy, en mars.

À l’enquêteur de personnalité qui l’a interrogé après son arrestation, il a dit avoir voulu “faire une vidéo qui fasse bien et la publier”. “Cela aurait inquiété, je voulais faire peur. Il y avait aussi un meeting de Marine Le Pen. On voulait mettre la salière [pleine d’explosif, retrouvée par les policiers le 18 avril 2017 ndlr], on y a pensé, mais on n’a pas fait, on n’avait pas le temps. Je voulais faire une vidéo pédagogique”, a-t-il ajouté. Des déclarations qui diffèrent de celles récitées devant la cour, le 13 janvier : “La GoPro c’était pour avoir une esthétique plus crédible dans les vidéos, pareil pour les recherches de contact au sein de l’État islamique”. Son but aurait été de “créer un débat en Occident sur la question des victimes de frappes” en Syrie.

Dans cette affaire, ni Merabet ni moi, on est des tueurs”, répète régulièrement Clément Baur pour souligner qu’il “n’y avait pas de plan”. De nombreuses questions restent tout de même en suspens. Car, sans but, la confection en masse de TATP – qui entraîne, du propre aveu de Clément Baur, une “odeur à peine supportable” – est incompréhensible. Les accusés ont encore quelques jours pour s’expliquer. Le verdict est attendu pour le 3 février.

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