Peypin se déchire toujours sur l’urbanisation des collines

Enquête
Benoît Gilles
8 Juin 2019 6

Depuis des années, des habitants de la commune de Peypin se déchirent autour de l'urbanisation d'un bout de colline. Après l'annulation du plan local d'urbanisme et une élection municipale partielle en 2016, c'est désormais l'adjointe à l'urbanisme qui a été démise de ses fonctions. Le calme n'est pas revenu au pays des collines.

Dent creuse ou corridor à bêtes à plumes ou poils ? L’interrogation paraît cocasse, elle défraie la chronique de Peypin, gros village du pays d’Aubagne et de l’Étoile. Depuis plusieurs années, administrés et élus sont à couteaux tirés, avec plaintes croisées, démissions, élection partielle et noms d’oiseaux. Début 2017, nous avions longuement enquêté sur ce terrain dit du « Terme Nord » qui cristallise les tensions autour d’un projet controversé d’ouverture à l’urbanisation (relire notre article en accès libre).

Vu depuis la départementale 7 qui serpente au fond du vallon, le terrain de 9000 mètres carrés n’est qu’un bout de colline coincé au milieu de lotissements qui mitent depuis longtemps les collines plantées de pins et de chênes. C’est bien là une « dent creuse », selon l’expression urbanistique qui définit une zone non construite au sein d’un ensemble bâti.

Grives et sangliers

En revanche, si on prend un peu de hauteur, la petite bande de 9000 mètres carrés peut être vue comme un cordon naturel entre les massifs de Valdonne d’un côté et de l’Étoile de l’autre. Au sommet de la colline, près du réservoir, un poste d’affût dédié à la chasse aux grives atteste que des animaux passent là. Une cabane d’agachon destinée à la chasse aux sangliers complète le tableau. Voilà pour les poils et plumes qui empruntent le corridor. C’est l’argument mis en avant par l’association de protection des collines peypinoises pour justifier un nouveau recours déposé en septembre 2018 contre un projet d’aménagement de cette parcelle. Elle a reçu pour cela le soutien de France Nature Environnement 13.

Ce n’est pas le premier coup d’éclat de cette association de protection de l’environnement. Son président, Raymond Martini est un voisin immédiat du terrain à bâtir. En 2015 avec ses voisins, et déjà le soutien de la FNE 13, ils ont réussi à faire casser par le tribunal administratif le plan local d’urbanisme de la commune parce qu’ils craignaient de voir bâtir ce terrain qui leur avait échappé aux enchères. Dans la foulée, la querelle a même provoqué une nouvelle élection municipale partielle qui a coûté son siège au maire d’alors, Albert Sale.

En décembre 2016, son ancien premier adjoint, Jean-Marie Léonardis est devenu maire en promettant de ne plus urbaniser de nouvelles zones naturelles. En gage de cette promesse, il a adhéré à l’association des collines. Par ailleurs, la propre femme du président de l’association environnementale, Solange Martini était présente sur sa liste et, une fois élue, bombardée adjointe à l’urbanisme.

Un titre qu’elle a vite perdu. En janvier dernier, le maire a démis de ses fonctions Solange Martini, mettant définitivement fin à l’accord passé entre le maire et l’association de protection de l’environnement. « Je croyais à la bonne foi de Solange Martini mais c’est une menteuse, affirme le maire Jean-Marie Léonardis. Elle a prétendu vouloir défendre l’environnement avec son mari, mais elle empêche surtout les projets à proximité de leur domicile. J’ai donc mis fin à ses fonctions puisqu’elle était en plein conflit d’intérêts ». Un conflit d’intérêts qui ne lui posait pas de problème à son entrée en fonction.

Le maire porte plainte contre son adjointe

Le maire est même allé plus loin en portant plainte contre son adjointe « pour avoir photocopié et transmis des documents avant que ceux-ci soient visés au contrôle de légalité ». Une plainte classée sans suite par la gendarmerie de Gréasque. « J’avoue que j’ai été très étonnée quand j’ai reçu l’appel des gendarmes, raconte Solange Martini. J’ai effectivement demandé le permis d’aménager quand j’ai découvert qu’il était affiché en mairie. Pour tranquilliser la secrétaire, j’ai fait les photocopies moi-même ».

Le maire de son côté reconnaît que sa plainte était surtout symbolique. « Solange Martini a copié le permis pour le transmettre à son mari pour qu’il fasse un recours, c’est n’importe quoi », avance-t-il froidement.

Nimby contre écologie

Sur l’urbanisation du Terme Nord, Jean-Marie Leonardis assume sa volte-face. Il l’appuie notamment sur la nécessité de construire des logements sociaux sur une commune où ceux-ci ne dépassent pas les 5 %. « Notre commune est en carence, justifie-t-il. Nous avons signé un contrat de mixité sociale [avec le préfet] et nous risquons de grosses pénalités si nous ne construisons pas ». Initialement, le contrat prévoyait trois projets dont un de 15 logements au centre du village que le maire a annulé aussitôt arrivé. « Ce sont ces 15 logements sociaux qui sont prévus au Terme Nord, en plus des 8 parcelles à lotir. Les époux Martini n’en veulent pas parce qu’ils habitent à côté ».

Extrait du permis d’aménagement attaqué par l’association des collines peypinoises. La maison des Martini se situe en haut à gauche.

Ce sont quasiment mot pour mot les arguments des propriétaires du terrain, les frères Joël Deraa et Christian Abouderaa. C’est la compagne de ce dernier, Maria De Araujo, qui est la propriétaire officielle du terrain. Elle est signataire d’un tract distribué à plusieurs milliers d’exemplaires qui reprend l’ensemble de ces arguments et en ajoutent d’autres plus personnels : le dépôt de gravats sur leur terrain, une attestation d’un promoteur assurant que Raymond Martini avait accepté le principe d’un projet immobilier au moment de la mise en enchère du terrain en 2010. Toutes choses connues et admises depuis 2017 par Raymond Martini.

Où passe le corridor ?

« Si je me bats, c’est pour le maintien des zones naturelles, réplique Raymond Martini. D’ailleurs, le projet d’aménager concerne le bas de la parcelle, assez loin de chez moi. En revanche, il bouche totalement le passage des animaux« . Cette question du corridor écologique est sujet à discussion. Saisis par l’adjointe à l’urbanisme à l’automne, les services de la direction départementale des territoires et de la mer ont écarté la possibilité qu’un corridor écologique puisse se situer à cet endroit. Dans la réponse que nous avons pu consulter, la DDTM précise : « Le seul corridor écologique entre la forêt de Défens et le massif de l’Etoile est situé à l’ouest du projet ». La DDTM souligne également que le projet n’a pas soulevé d’observation de sa part.

La vue depuis le haut du terme Nord vers les parties boisées d’où est censée venir la faune sauvage.

Au-delà des questions écologiques, Raymond Martini admet qu’il entend s’opposer personnellement aux projets « des propriétaires spéculateurs ». Il vise clairement les frères Deraa et notamment Christian Abouderaa. Les époux Martini ont porté plainte contre ce dernier « avec constitution de partie civile ». Il est décrit comme « violent » par les uns, « sanguin » par les autres et « très posé, gentil », pour le maire. Depuis l’achat par sa famille de ce bout de colline pour 450 000 euros, l’homme ne décolère pas. La somme est fort élevée pour des pins et des chênes sans même une truffe.

L’ombre de Perrotino

« Je n’ai jamais voulu faire de spéculation, martèle-t-il. Tout ce que je voulais c’était récupérer ma mise et pouvoir construire deux maisons pour ma femme et ma fille ». Il ne nie pas que son frère avait passé un accord avec Serge Perrotino, promoteur local et maire de la commune voisine de Cadolive. « Moi, j’étais contre », affirme-t-il. Il nie les menaces et les intimidations et met en avant son état de santé précaire après trois cancers et des dialyses hebdomadaires.

Cet homme, les président et vice-président de FNE l’ont rencontré. « Nous souhaitions vérifier si ses arguments tenaient, explique Stéphane Coppey, le président de la fédération locale. Dans ce cas-là, nous aurions retiré notre soutien à Raymond Martini« . Les deux hommes revoient donc tout le dossier, rencontrent le maire et finissent par maintenir leur soutien : « Nous sommes confortés dans le soutien au combat qu’il mène contre les spéculateurs malgré la pression qu’il subit. »

Le président de FNE13 et son vice-président ont porté plainte contre X pour des faits de harcèlement. « J’ai dû changer de téléphone, c’était devenu insupportable », assure le militant écologiste en visant explicitement Christian Abouderaa. Le vice-président, Richard Hardouin, dit avoir subi les mêmes pressions de personnes se décrivant comme proches des époux Abouderaa. Pour sa part, Christian Abouderaa se défend de toute pression même s’il dit en vouloir aux dirigeants du FNE pour leur soutien aux époux Martini. Il se dit prêt à vendre la totalité du terrain à un bailleur social si jamais le permis actuel ne va pas au bout. À Peypin, l’engambi des collines n’est pas en voie d’extinction.

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