Certaines copropriétés choisissent un matin de fermer un accès, puis un autre, quand d'autres sont vendues sur plan avec barrières et portails dernier cri. Mais ces choix, privés, ne sont pas sans conséquences pour l'espace public. Ainsi, peu à peu, le lotissement des Castors du Merlan s'est fermé à son environnement. Dernier épisode de la série, un reportage dessiné en quête de l'utopie communautaire qui l'a vu naître.

Ce samedi, il y aura de la choucroute sur l’esplanade de l’amitié. Sans doute aussi de la musique, et puis des boules. Dix triplettes au moins. L’amicale des Castors du Merlan tient là son animation mensuelle. Les invités paient quelques euros de plus pour le concours de boules comme pour le repas alsacien mais ils sont les bienvenus. “Nous avons déjà 55 inscrits pour le repas”, se félicite Robert Guida, le trésorier de l’amicale. Sur le panneau à côté de la porte de l’amicale, toutes les informations sont disponibles. Avec l’invitation pour les soirées “jeux de société” des jeudis et la lettre de demande de congés du gardien de la copropriété. Sur chacune des affichettes, un castor rigolard rappelle la métaphore fondatrice du lotissement.

L’entrée des Castors. Croquis : Ben 8.

À quelques mètres de la salle de l’amicale, un oncle et son neveu lavent une voiture. Ils disent ne rien savoir de cette histoire fondatrice de rongeurs. Au fil du temps, l’histoire des Castors s’estompe. L’aventure de l’auto-construction de ces 144 maisons et immeubles disparaît en même temps que les derniers bâtisseurs de l’après-guerre. La copropriété n’est plus qu’une pièce du puzzle urbain des quartiers Nord, enchâssée entre les cités HLM aux noms printaniers, le stade municipal, le lotissement Vento et le supermarché discount Destock Tout, juste en face.

La présence du magasin Discount a justifié la pose de potelets et de rochers pour empêcher le parking sauvage à l’entrée de la copropriété. Croquis : Ben 8.

Année après année, le lotissement s’est rendu étanche aux autres pièces du puzzle. Murs, grilles, portails, caméras… L’arsenal complet de la fermeture est censé protéger les habitants des Castors d’un extérieur envahissant. Mais c’est de l’intérieur que la légende s’étiole au fil du renouvellement des propriétaires.

“Je ne suis qu’un greffon”

“Ils ne sont plus que trois ou quatre Castors historiques. Et même s’ils ont bon pied, bon oeil, ils ont 90 ans, constate Pierre L’Henry, le président du conseil syndical. Moi, je ne suis qu’un greffon, arrivé sur le tard”. Des travaux de réfection sur sa petite maison de plain-pied ne lui laisse guère le temps de répondre aux questions. L’histoire n’est plus vécue, elle est un héritage.

Sur l’esplanade centrale, l’hommage aux fondateurs de la copropriété respecte l’esprit bâtisseur : le monument est austère avec deux colombes pour rappeler l’esprit de paix de l’après-guerre. Croquis : Ben 8.

Une partie de l’esprit persiste, avec l’amicale et ses fêtes mensuelles. Après la choucroute, il y aura le buffet campagnard pour le beaujolais nouveau en novembre. Dans un coin de l’esplanade de l’amitié, l’amicale a fait construire une stèle en hommage au fondateur des Castors du Merlan, Henri Bernus et ses compagnons. La salle du local porte aussi son nom. Des photos y racontent l’aventure des pionniers : l’achat du terrain de la campagne de la Barasse grâce au soutien de la Ville et du conseil général puis le lancement du chantier participatif grâce à l’impulsion d’Henri Bernus, ancien résistant, président du mouvement des squatters à Marseille et membre des Jeunesses ouvrières chrétiennes (JOC). Chaque futur propriétaire a dû contribuer à la construction des 144 logements en offrant 400 heures de travail à la communauté. Au fur et à mesure du chantier, les maisons sont attribuées. Pierre L’Henry parle d’un tirage au sort, d’autres évoquent la priorité aux familles nombreuses.

L’allée de l’Allier porte un nom de rivière comme toutes celles du lotissement. Croquis : Ben 8.

Au coin de la rue de l’Allier, Robert Guida nettoie sa terrasse. Trop jeune pour être un historique, il se définit comme un descendant même si cela ne fait que quatre ans qu’il habite aux Castors. “Mon épouse est quasiment née ici. Ses parents font partie des Castors d’origine. À leur mort, elle a racheté les parts de ses frères et sœurs. Ils faisaient partie des milliers de mal-logés de l’après-guerre”. Des familles qui habitaient les baraques provisoires construites par Fernand Pouillon à la Cayolle (9e). Les mêmes qui ont accueillies les Indochinois (lire notre article), les Juifs de retour des camps et plus tard les immigrés d’Algérie.

Robert Guida nettoie sa terrasse des feuilles mortes. Il a dû couper son platane qui faisait de l’ombre au voisin. Croquis : Ben 8.

“Avec ma femme, on habitait une villa au pied de l’hôpital Nord avec 1000 mètres de jardin, reprend Robert Guida. On ne connaissait aucun voisin. Ce que j’apprécie ici, c’est la convivialité. Tout le monde se connaît, s’entraide.” L’esprit Castors tient mais ne mobilise pas les derniers arrivés. Les nouveaux qui ont acheté après coup ne participent pas à l’amicale “et ils ne veulent rien dépenser pour la copro en assemblée générale. Pourtant les charges ne sont pas lourdes. Les Castors sont à deux vitesses.

La série d’articles consacrée aux résidences fermées a été réalisée en partenariat avec une équipe de chercheurs du Laboratoire population environnement développement (LPED) de l’université Aix-Marseille, sous la direction d’E.Dorier, déjà évoqué dans Marsactu. Retrouvez au bas de cet article un décryptage de cette situation par Gwenaëlle Audren et  Elisabeth Dorier, chercheuses en géographie.

Et puis il y a les intrusions extérieures malgré le dispositif de fermeture. “Le magasin d’en face, les livreurs de pizza… Tout le monde a le code d’entrée. C’est un secret de Polichinel”. Ce que Robert Guida craint le plus, “ce sont les 14/18 ans que personne ne tient”. Son sentiment diffus d’insécurité contraste avec le calme absolu de cet après-midi. Le seul bruit est celui de sa souffleuse à feuilles. Et puis les cris lointains des stades de foot qui bordent le lotissement, entouré d’une barrière en fer ouvragé.

À l’entendre, ce calme est relatif et il faudrait peu de choses pour que la violence extérieure se déverse à nouveau. “Un été, il y a deux ans, un petit groupe avait pris ses habitudes. Ils fumaient des joints sur l’esplanade, roulaient avec leur scooters. Ils faisaient leur trafic. Le 14 juillet, ils ont jeté des pétards sur tout le monde. Plus on leur parlait, plus ils étaient agressifs”. Et puis, un jour, “un trafiquant en Mercedes” a débarqué dans la cité. “Il avait des hommes à lui qui surveillaient le portail, se souvient le trésorier de l’amicale. On ne sait pas qui il était, ni qui l’avait appelé mais après une explication avec la petite bande, les jeunes ne sont jamais revenus.”

Le mouvement des squatters

De l’autre côté de l’esplanade, Blanche et Roger Toulmonde habitent un immeuble en petit collectif, typique du Merlan. Ils font partie des derniers bâtisseurs de la cité. Après plusieurs décennies, le couple garde mémoire de leur arrivée ici. Jeunes mariés, ils débarquaient de la Côte d’or où l’emploi se faisait rare. “On a atterri dans un appartement de Saint-Jérôme, un taudis où la pluie coulait sur le sommier avec le risque que ça nous électrocute”, sourit madame, bien installé dans l’intérieur propret où elle reçoit volontiers.

Monsieur et madame Toulmonde font partie des pionniers des Castors du Merlan. Croquis : Ben 8.

“On faisait partie du mouvement des squatters, c’est comme ça que nous sommes entrés aux Castors, raconte-t-elle. Tout le monde travaillait dur. Il faut se souvenir que la place de l’amitié s’appelle ainsi parce que c’était l’endroit où on faisait les agglomérés. Et avant ça, il y avait un château. Le bâtiment de l’amicale était déjà là, c’était une dépendance. À l’époque, il n’y avait rien ou presque, c’était la campagne. Nous allions chercher le lait à la ferme à quelques mètres à pied.” Son mari a beaucoup donné à la construction des maisons. En plus des 400 heures prises sur son temps libre, il a été employé des Castors pour faire un grande partie des carrelages.

Partout en fond d’allée, les barres et les tours. Croquis : Ben 8.

“Un castor, c’est un animal qui construit sa maison avec sa queue”, rigole celui qui y a laissé deux genoux et une hanche, aujourd’hui équipés de prothèses dans l’exercice de son métier. “Après le Merlan, je suis allé faire les carrelages des Castors de Servières. Là aussi comme employé.” Car si les Castors du Merlan sont un des plus gros lotissements de ce type en France, ils ne sont pas les seuls à Marseille. “Il y a ceux de la Rose, ceux des Aygalades, de Saint-Joseph et même à Septèmes-les Vallons”, énumère l’ancien. Tous ont été construits dans la même décennie de 1954 à l’orée des années 60. “Après, l’histoire de l’auto-construction s’est arrêtée”, constate son épouse. Tous connaissent la même tendance à la fermeture et cette histoire qui s’en va avec les anciens.

“Moi je ne juge pas ceux qui sont arrivés après et ne connaissent pas notre histoire, poursuit-elle. Il faut se souvenir que les gens du lotissement Vento qui existait à l’époque déjà nous ont vu arriver d’un mauvais œil et nous avons fait pareil quand les cités se sont construites. C’est ainsi que va le monde”. Ce samedi midi, les Toulmonde seront attablés avec les enfants des Castors, greffons et amis du quartier. Si le vent le permet…


Du malaise résidentiel à la fermeture : l’histoire mouvementée du lotissement du Castor du merlan  

Le lotissement des Castors du Merlan est fondé en 1954, dans un quartier qui reçoit ensuite près de 1500 logements sociaux sous forme d’ensembles de tours et de barres HLM, édifiées entre 1964 et 1973 (voir croquis ci-dessous). La fermeture n’a pas fait l’objet d’un consensus au début. Elle a été « forcée » par une poignée de résidents qui ont placé la copropriété devant le fait accompli. Dès 1986, des «néo-résidents », qualifiés par certains de « faux castors » (par opposition aux fondateurs du quartier), prennent l’initiative de poser un mur face à l’ensemble HLM des Lilas. Détruit et reconstruit, ce mur surmonté de barbelés, édifié sans autorisation ni décision collective, marque un premier acte de séparation avec le quartier. Cependant, « l’esprit de groupe » et la convivialité, à la base de la construction des Castors, persiste et s’observe par un usage partagé du terrain de boules du lotissement avec les autres habitants du quartier.

Progressivement s’installe un sentiment d’insécurité face à la multiplication d’incivilités, attribuées aux jeunes des immeubles voisins. Grillages et barbelés sont posés autour de maisons et jardins, ainsi que des chicanes puis des grillages aux abords du stade du Merlan qui jouxte le lotissement. La motivation sécuritaire s’affirme.

Les résidents débattent d’une fermeture que le statut du lotissement (une seule parcelle privée incluant les rues) facilite administrativement. En 2005, les Castors deviennent un lotissement fermé. Le dispositif de clôture comprend, en sus du mur « historique », des portails avec digicode et télécommande, sur l’avenue du Merlan et d’autres portillons (fermés de jour comme de nuit), du côté du stade. Empêchant alors l’accès du terrain de boules aux habitants du quartier, cette fermeture illustre une rétractation des pratiques conviviales de proximité.

Deux nouvelles étapes sont encore franchies, avec un rôle incitatif du syndic. Face au stationnement anarchique des voitures d’usagers d’un discount alimentaire et des parents qui accompagnent leurs enfants à l’école du quartier, les copropriétaires votent la pose de poteaux et de rochers sur les trottoirs qui bordent le lotissement. Puis, en 2012, les 3 premières caméras de vidéosurveillance sont posées aux entrées du lotissement, et la question de l’extension de ce dispositif à l’ensemble des parties communes est posée lors de l’assemblée générale du syndic en Mai 2013.

Ce repli radical d’un lotissement, au départ coopératif et animé par un idéal de vivre ensemble, traduit un sentiment de malaise et d’abandon de petits copropriétaires au cœur de quartiers défavorisés. Ce sentiment semble gagner des résidents du lotissement voisin Chateau Vento (voir la carte ci-dessus) qui souhaitent aussi fermer leur lotissement. Cela soulève alors la question du mimétisme du phénomène à l’échelle locale. Au-delà, les enjeux sont nombreux  et inquiétants en termes de fractures du vivre ensemble, des pratiques citadines, des traversabilités urbaines et finalement, de perte de confiance dans la collectivité, alors même que la zone est en pleine rénovation urbaine.

Gwenaëlle Audren et Elisabeth Dorier

Docteure en géographie, Gwenaëlle Audren est maître de conférences à Aix Marseille Université, rattachée au laboratoire Telemme. Elle travaille sur les liens entre fragmentation scolaire et résidentielle à Marseille (Lire notre article) – (REF 2) est Maître de Conférences à Aix Marseille Université. Elle a participé aux enquêtes des programmes du LPED sur la fermeture résidentielle à Marseille dirigés par Elisabeth Dorier et a notamment réalisé une observation filée de 2008 à 2013 du lotissement des Castors du Merlan.

Références:

Dorier E., Berry-Chikhaoui I., Bridier S., Baby-Collin V., Audren G., Garniaux J. 2010, La diffusion des ensembles résidentiels fermés à Marseille. Les urbanités d’une ville fragmentée, rapport de recherche au PUCA, 202 p

Dorier E. Bridier S. Dario J. Rouquier D., 2014, Bilan scientifique de l’étude « Marseille, ville passante », Contrat de collaboration de recherche : « Développement urbain durable à Marseille », 90 p.

AUDREN G., 2008, Formes, diversité et complexité des logiques de fermeture résidentielles dans le 13ème arrondissement de Marseille, master 2, 174 p. Participation au programme PUCA « enclaves résidentielles à Marseille».

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