Entre menace sanitaire et pénurie de shit, les prisons confrontées à l’épidémie de Covid-19

Actualité
le 1 Avr 2020
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Comme ailleurs en France, détenus et surveillants de la région redoutent les effets dévastateurs du virus dans des établissements surpeuplés. Jusqu’à présent, dans le département, quatre détenus incarcérés à Marseille, ont été testés positifs. De leur côté, les familles tentent de faire sortir leurs proches.

La dernière fois que Natasha* a vu son père, c’était le 14 février, “le jour de la Saint-Valentin”. “Il allait plutôt bien”, se souvient-elle. Mais depuis quelques jours, la jeune femme s’inquiète. Le sexagénaire, incarcéré au centre pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet et déjà fragilisé par du diabète et du cholestérol, “ne sort plus de sa cellule” de peur d’être contaminé par le virus. “J’ai peur qu’il tombe malade et qu’il ne soit pas suivi”, confie sa fille, âgée de 35 ans. Entre craintes, questionnements, colère ou résignation, les personnes détenues, confinées parmi les confinées, et leur famille font, elles aussi, face à l’épidémie de Covid-19.

Selon un dernier bilan établi par l’administration pénitentiaire, on compte désormais sur l’ensemble de la France, 75 cas positifs parmi le personnel (sur 42 000), et 31 chez les personnes détenues (sur 70 000). Dans la région, quatre détenus de la structure d’accompagnement à la sortie (SAS) des Baumettes, à Marseille, et une personne incarcérée au centre pénitentiaire de Toulon ont été testés positifs et transportés à l’Unité hospitalière sécurisée interrégionale (UHSI), située au sein de l’hôpital Nord. Côté personnel, 81 personnes ont été placées en quatorzaine, cinq sont contaminées.

Pour enrayer la propagation du virus, le ministère de la justice a suspendu depuis deux semaines les parloirs, et toute activité organisée en milieu confiné, comme l’enseignement et la musculation, obligeant les détenus à rester enfermés plus de 22 heures sur 24 dans des cellules de 9 mètres carrés, à deux voire davantage. Pour compenser, la ministre de la justice Nicole Belloubet a annoncé l’octroi d’un crédit téléphonique de 40 euros par mois jusqu’à la fin de la crise, et pour les plus démunis, une aide majorée de 40 euros. Elle a également instauré la gratuité de la télévision. De quoi permettre aux détenus de passer leurs journées branchés sur les chaînes d’information en continu.

Pour assurer le confinement sanitaire, chaque établissement de la région a réservé une zone dédiée aux trente-deux détenus présentant des symptômes sans forcément les tester, les médecins des unités sanitaires étant les “seuls décisionnaires”, précise – par écrit – la direction interrégionale de l’administration pénitentiaire. Conscient des effets dévastateurs d’une épidémie dans des établissements surpeuplés, le gouvernement a aussi annoncé sa volonté de “différer la mise à exécution de courtes peines” et de libérer 5 000 détenus en fin de peine. Près de 4 000 ont déjà franchi la sortie.

Insuffisant, selon Adeline Hazan, la contrôleure générale des lieux de privation de liberté. “Moins il y aura de détenus, plus ce sera gérable”, reconnaît de son côté Philippe Abime, secrétaire interrégional du syndicat Force ouvrière, tout en insistant sur la difficulté de “maintenir une distanciation sociale” dans des prisons où le taux d’occupation dépasse “les 140 %”. Et d’ajouter impuissant : “Cela fait des années que l’on demande 20 000 places de prison supplémentaires pour permettre un encellulement individuel. Macron en avait promis 15 000 puis ce sera finalement 7 500 mais quand celles-ci seront construites, le taux d’incarcération aura encore augmenté et ce sera toujours la même chose“.

Moins d’incarcérations

En attendant, dans les établissements de la région, la situation est assez “tendue” à en croire professionnels et observateurs “même si une grande partie des détenus comprend que ces mesures ont été prises pour les protéger eux et leur famille”, relève Philippe Abime. Les personnes détenues semblent également avoir imprimé le message propagé par la porte-parole du ministère la justice dans les médias. “Elle a dit que les détenus pourraient bénéficier d’une conditionnelle s’ils avaient un bon comportement pendant le confinement. Ils l’ont bien entendu, ça les a calmés”, rapporte Catherine Forzi, secrétaire locale Force ouvrière et surveillante aux Baumettes.

Afin de désengorger les établissements, la procureure de la République de Marseille, Dominique Laurens, a demandé aux magistrats de la cour d’appel d’Aix-en-Provence, dans une note de service datée du 16 mars et consultée par Marsactu, de “limiter les déferrements” pour certains délits notamment les atteintes aux biens comme les vols avec violence graves sauf en cas “d’utilisation d’une arme blanche” et “de blessures infligées à la victime”. Pour les infractions liées aux stupéfiants, elle leur demande de se “focaliser” sur “l’état de récidive majeur” et la “revente en grande quantité”. Quant aux délits commis par des SDF, la procureure invite également les magistrats à “se focaliser sur l’infraction pénale, la gravité et la dangerosité” de l’individu et “non sur les garanties de représentation”.

Enfin, elle les enjoint à ne pas avoir recours à des déferrements “pour les procédures route sauf accident mortel de la circulation en flagrance avec circonstances aggravantes” comme une conduite “sous stup” ou un délit de fuite. S’il est, pour le moment, difficile de sonder la portée de la consigne, le nombre de personnes incarcérées dans les établissements de PACA – Corse a, lui, baissé de 6 % en deux semaines, soit 485 détenus en moins depuis le début du confinement.

« Tentatives infructueuses »

Depuis l’annonce du gouvernement, dans la région comme ailleurs, les familles multiplient les initiatives pour faire libérer leurs proches. Natasha vient de faire une demande de grâce présidentielle. “Je n’ai pas envie qu’il décède là-bas, il faut que j’essaie tout et c’est la seule solution qui m’est venu à l’esprit”, dit-elle. En cas de refus, il faudra que son père attende “la fin de l’année” pour déposer une demande de libération conditionnelle. “Mais sera-t-il encore là ?”, s’interroge-t-elle.

Lucile tente, elle aussi, de faire libérer son époux, détenu au centre pénitentiaire d’Aix-Luynes et condamné à 15 ans de prison. L’homme étant atteint d’une maladie grave et d’une insuffisance rénale sévère, la jeune femme tente d’obtenir une suspension de peine pour raisons de santé. “S’ils ne le sortent pas de là, c’est vraiment qu’ils veulent le laisser mourir”. Depuis le début du confinement, son époux est “très fatigué” et “très angoissé”, dit-elle. “Il n’a pas de gant, pas de masque, il n’a pas été isolé, déplore-t-elle. Si jamais, il attrape le Covid-19, c’est une catastrophe.”

Contrairement aux Alpes-Maritimes, aucune mutinerie n’a pour l’heure été recensée dans les établissements pénitentiaires des Bouches-du-Rhône, malgré quelques “tentatives infructueuses” comme aux Baumettes où trois détenus ont tenté de déclencher, samedi 21 mars, une émeute en cours de promenade, obligeant la direction de l’établissement à appeler une unité des Équipes régionales d’intervention et de sécurité. “L’ERIS s’est déplacée sans intervenir, précise Catherine Forzi de Force ouvrière. On a dit aux détenus en attente de promenade que c’était à cause d’autres détenus qu’ils ne pouvaient pas descendre, ils ont réglé les choses entre eux.” Quant aux trois protagonistes, ils ont été transférés au quartier disciplinaire et seront bientôt jugés.

Jusqu’à présent, la tension s’expliquait aussi par “la crainte” des personnes détenues “de voir le personnel pénitentiaire sans protection alors que l’on continue à les accompagner en déplacement et à ouvrir leur cellule”, relevait, il y a quelques jours, Philippe Abime. Depuis le week-end dernier, l’administration pénitentiaire a changé de stratégie en commençant à fournir des masques à “tout personnel en contact direct et prolongé avec la population pénale”. Hasard du calendrier ? La décision a été prise le même jour que la saisie en référé du Conseil d’Etat par le syndicat FO-Pénitentiaire afin d’obliger le gouvernement à prendre des mesures afin de protéger surveillants et détenus.

Shit et projections

À la maison centrale d’Arles, réservée aux longues peines, détenus et surveillants se préparent aussi à une éventuelle épidémie. Une zone de confinement composée de six cellules a été prévue, les détenus chargés de l’entretien des coursives font désormais le ménage deux fois par jour quand vingt et un autres fabriquent des masques en tissu lavables “pour eux-mêmes, indique Cédric Calendrier, surveillant dans l’établissement. Puis, quand il auront fini, ils lanceront la production pour deux hôpitaux situés à Lyon et Paris.” Une partie sera également destinée aux surveillants pénitentiaires.

Ailleurs, si le climat est aussi “tendu”, ce n’est pas, dit-on, à cause de l’arrêt des parloirs mais pour une toute autre raison. Depuis la suspension des visites, l’approvisionnement en stupéfiants est fortement ralenti. De quoi provoquer angoisse et colère dans des établissements où la consommation de cannabis est décrite comme “endémique”. “C’est une réalité qu’il ne faut pas nier et qui peut être source de tensions avec la population pénale”, reconnaît la direction interrégionale de l’administration pénitentiaire.

Résultat, depuis quelques jours, les projections de barrettes de shit et de pochons d’herbe au-dessus des murs d’enceinte se multiplient. Aux Baumettes, “il y a un gardien avec un chien qui fait le tour [de l’enceinte extérieure de l’établissement, ndlr] et tous les jours il en fait courir”, rapporte Catherine Forzi. L’administration certifie avoir pris des mesures pour contrôler les abords des établissements et affirme avoir “sensibilisé” les unités sanitaires sur “cette situation à risque”, la prise de cannabis permettant souvent aux détenus de supporter l’enfermement, d’autant plus intense en cette période de confinement. Mais depuis le début de la crise, difficile pour les détenus d’être reçus par un psychologue, à l’exception des urgences. Rien n’indique que la pénurie de joints soit considérée comme telle.

*Les prénoms ont été modifiés afin de conserver l’anonymat des personnes.

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