Papet J, Imhotep et Jack de Marseille font danser un “1er mai pour nos libertés”

Interview
le 1 Mai 2021
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Au carrefour des protestations culturelles et sociales de ce 1er mai, un char inédit réunira à Marseille un MC du Massilia, l'architecte sonore d'IAM et un des pionniers des musiques électro à Marseille.

Jali et Imhotep en interview zoom avec Marsactu.

Jali et Imhotep en interview zoom avec Marsactu.

Une nouvelle fois, le traditionnel défilé du 1er mai, fête du travail et des travailleurs, se fera dans l’ambiance particulière d’une société confinée. Pourtant sous la crise sanitaire qui s’éternise, la montée de la crise sociale et économique a de quoi nourrir les revendications syndicales. Dans ce défilé plus que jamais aux croisements des luttes sociales et sociétales, un char devrait faire danser le cortège marseillais. En mode mobile, il doit remplacer la traditionnelle sardinade de La Plaine, interdite par la préfecture.

Au cul du défilé de la CGT, le char armé, par les Camino boulegan, portera une alliance inédite de ténors old school des musiques électroniques marseillaises. Jali (alias Papet J), MC fondateur du Massilia Sound System, Imhotep, architecte musical du groupe IAM et Jack de Marseille, pionnier de la house, ont décidé de mettre en commun leurs sons pour rappeler à tous le rôle de la culture comme ciment de nos sociétés. Explications (en Zoom) avec les deux anciens compères de Massilia et d’IAM.

Comment est née l’idée d’une participation à ce défilé du 1er mai ?

Jali : Il y a 30 ans, à l’occasion de la sortie de notre deuxième album en CD, baptisé Chourmo, est née une association du même nom. Elle rassemble des gens qui nous suivent et qui partaient avec nous faire la fête, partager et rencontrer les gens en tournée. Cela ressemble à ce que peuvent faire les supporters de l’OM quand ils montent en déplacement soutenir leur équipe. Depuis 28 ans, le Chourmo organise la traditionnelle sardinade du 1er mai, située au coin de la Plaine. Cela fait donc quasiment 30 ans qu’on ne défile pas parce qu’on prépare la sardinade et l’apéro pour ceux qui sont allés marcher. Depuis les travaux de la Plaine et la crise sanitaire, la sardinade n’a plus lieu.

Comme les supporters, le Chourmo a des sections un peu partout en France et dans différents corps de métier. Il y a donc une section cheminote qui s’appelle les Camino boulegan. Ce sont des militants syndiqués à la CGT comme moi, qui le suis au syndicat national des artistes. On s’est dits que c’était une façon de fêter cet anniversaire et d’exercer notre droit à se rassembler. On habitue les gens à être privés de liberté, mais aussi à se priver de l’intelligence, de l’efficacité, de la force du collectif. On s’est retrouvés avec Imhotep et Jack de Marseille dans un moment improvisé à la Friche à l’occasion d’une émission de Radio Grenouille et c’est parti de là. On a une histoire commune, du fait d’appartenir à une même génération de musiciens nés dans l’électronique que cela soit l’électro-funk, le hip-hop ou le dub.

Et l’idée du char ?

Jali : Cela fait longtemps que je travaille sur une sono mobile pour mon projet musical personnel. J’ai une vieille estafette de 1977 qui tourne encore bien et sur laquelle j’ai installé une remorque avec tout le matériel sonore et même des panneaux solaires pour être autonome en énergie. J’ai toujours aimé la liberté de faire de la musique partout. J’ai un souvenir magnifique de notre participation au carnaval universitaire de Toulouse où Claude Sicre [des Fabulos trobadors, ndlr] nous avait invités à monter sur un char pour faire de la musique. Cela ne m’a jamais lâché depuis. Je peux aller à la rencontre des gens en complète autonomie et cela paraît encore plus pertinent alors que la situation sanitaire ne va pas vraiment encourager les gens à aller dans des concerts de 5000 personnes. Ce coup-ci, ça ne sera pas mon estafette de 1977, mais un char avec Jack, Imhotep et plein d’autres invités.

Imhotep (qui rejoint la visioconférence avec un léger décalage), après un an sans pouvoir exercer ton métier, tu arrives à ce défilé avec quel slogan à partager ?

Imhotep : Cela ne fait pas un an, mais 13 mois et chaque jour compte. Ce n’est pas le premier défilé du 1er mai que je fais. Mais c’est la première fois que j’y vais avec la rage des premières manifs, comme à 18 ans où je manifestais contre les lois Devaquet. J’avais la niaque comme je l’ai aujourd’hui. Peut-être que s’il y a des lacrymos, je ne courrais pas aussi vite, mais l’énergie est là. Pour l’occasion, je sortirai un des tout premiers morceaux d’IAM, un morceau qui a une énergie qui correspond bien à l’époque.

Jali : Il a une telle rage, tonton, qu’il va finir par devenir MC (rires). Dans le Hip hop, comme dans le dub, il y a les DJ qui savent faire danser et les MC qui sont là pour ambiancer. Comme le dit si bien Tatou, on est des amplificateurs de murmures, avec l’oreille collée aux murs. Moi cela fait 30 ans que j’ai le même discours, celui que je développe dans Ma ville tremble. Quand on voit où en est le FN aujourd’hui, cette chanson est toujours vraie. On n’est pas là pour faire un show, mais pour partager la même énergie. On avait déjà du mal à trouver l’égalité et la fraternité et voilà qu’on nous prive de nos libertés. C’est un 1er mai, pour nos libertés.

Comment vous vous projetez dans l’après ?

Imhotep : Franchement, j’ai bien regardé ce que prévoyait le plan de déconfinement et je n’y crois pas du tout. C’est toujours pareil, il faut lire ce qui est écrit en petit, derrière les astérisques. Emmanuel Macron nous avait dit que le vaccin ne serait jamais obligatoire et maintenant on découvre que pour accéder à un concert, il faudra un pass sanitaire [qui prouvera la vaccination ou un test négatif, ndlr]. Quand je vois qu’on attend toujours une date pour un concert test [prévu pour fin mai, ndlr] en France alors qu’ils ont déjà fait deux en Espagne, en prouvant qu’il n’y avait aucun risque pour les spectateurs, je me pose vraiment des questions sur leur volonté de trouver une solution pour exercer nos métiers.

Jali : Je n’y crois pas non plus. J’ai peur que seuls les gros festivals très bien financés aient la capacité de tenir et de compenser le déficit de billetterie et de buvette. Nous avions une grosse tournée prévue cet été dont les concerts sont peu à peu reportés en septembre ou octobre. On ne se rend pas encore compte, mais 20% des organisateurs de concert ne verront pas l’issue de la crise et cela concerne justement des structures moyennes avec des jauges où on se sent à l’aise. Sans compter les embrouilles à venir entre tourneurs et artistes… Pour l’instant, les concerts sont reportés, mais quand ils seront annulés, il faudra causer indemnisation.

Imhotep : Nous n’avons pas encore idée du retour de manivelle pour la culture vivante en France. Ils ne réalisent pas dans quoi ils nous ont entraînés. À chaque fois, on dit ‘plus jamais ça !” et on y retourne comme dans les années 1980.

Papet J : Tonton ! J’espère que les circonstances seront avec nous et que le dieu de la pluie sera clément ou qu’il sera chassé par le dieu Mistral !

Il y a 31 ans, vous vous rencontriez à l’occasion de la sortie de Concept, premier album d’IAM produit par le Massilia et vous êtes aujourd’hui sur le même char du 1er mai. Quel regard portez-vous sur cette trajectoire ?

Imhotep : À l’époque, ça nous arrivait de nous retrouver sur le même plateau à la Maison hantée. Se retrouver 35 ans après, cela n’a rien d’étonnant. Ce qui l’est plus est de voir que la seule échappatoire pour se retrouver sur scène aujourd’hui est de faire la manif du 1er mai, après un an de dictature sanitaire. Ça, y a 30 ans, on ne pouvait pas l’imaginer. On n’est pas en Chine. La seule lecture qui m’a un peu fait du bien, c’est le livre de la sociologue Barbara Stiegler, Démocratie en pandémie. Si je la rencontre, il faut que je lui dise merci, elle m’a permis de ne pas sombrer dans une grosse dépression.

Jali : Déjà à l’époque, on a tourné sur des plateaux mobiles. Je crois me souvenir que lors de la tournée en 1989 où on chante sur un char au Carnaval de Toulouse, Chill [l’autre surnom d’Akhenathon, MC d’IAM, ndlr] est sur scène avec nous. Il a joué avec nous jusqu’à l’été.

Vous aurez une adresse particulière aux autorités ?

Jali : On est à Marseille, on s’adresse aux Marseillais. Mais je vais m’adresser en particulier au maire. Il a fait des promesses pour que Marseille soit une ville accueillante pour ceux que les journalistes appelle les migrants et que j’appelle les réfugiés. Il faut qu’il tienne ses promesses, car cette ville s’est construite sur l’accueil successif des exilés, c’est ce qui constitue notre vivre ensemble. Ceux qui ne comprennent pas ça, on ne les retient pas.

Imhotep : J’ai même le mot de la fin, si tu comprends pas ça : Marseille, tu l’aimes ou tu la quittes.

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Commentaires

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  1. Brallaisse Brallaisse

    Étonnante la dernière remarque d’ Imhotep :” J’ai même le mot de la fin, si tu comprends pas ça : Marseille, tu l’aimes ou tu la quittes”. Même gimmick que le Front National. De l’humour sans doute,quoique ?

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    • Félix WEYGAND Félix WEYGAND

      Non. Dans mon quartier d’origine (Frais Vallon) on disait aussi : “les gens qui ne veulent pas vivre avec nous, ça tombe bien : on ne veut pas non plus vivre avec eux”.
      La droite marseillaise vit avec le fantasme (et bien sûr au plus on va à droite, au plus il est fort jusqu’au délire de la “re-migration”) que les problèmes de Marseille pourraient se résoudre en remplaçant une partie de la population (pauvre et issue des immigrations récentes) par une autre, qui miraculeusement, nous arriverait “toute faite” avec des revenus, et conforme à l’image hilarante que les jambons se font de ce qui est “français” et “provençal”.
      Réciproquement, puisque ces gens ne supportent pas ce qu’est réellement Marseille, ils peuvent partir plutôt que nous emboucaner avec leur racisme puant.

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    • Assedix Assedix

      @ Brallaisse: tout à fait d’accord avec vous. Cette formule (que j’ai déjà entendue plusieurs fois à Marseille) est assez tordue et je ne vois pas, au fond, pourquoi elle serait tellement plus acceptable avec le mot Marseille qu’avec le mot France.

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  2. Brallaisse Brallaisse

    Cher Félix, c’est quoi l’identité marseillaise résumée dans votre ” qu’est réellement Marseille ” qui est affirmatif plutôt qu’interogatif ?

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    • Félix WEYGAND Félix WEYGAND

      Il faudrait des pages ! Et je ne suis pas trop à l’aise avec ce mot “identité”, parce qu’il mène vite à la caricature et/ou au rejet.
      En revanche, je sais ce qu’est un problème et je sais que c’est une contradiction et, du coup, je sais que ce n’est pas en niant les contradictions que l’on résout les problèmes.
      Marseille c’est réellement 1/3 de la population qui vit en dessous du seuil de pauvreté et, conséquences où s’incarnent une contradiction : des comportements solidaires généreux et altruistes et, aussi, en même temps, parfois portés par les mêmes personnes, des comportements égoïstes et prédateurs.
      Marseille c’est réellement une ville où les jeunes font moins d’études supérieures que dans le reste de la France (et généralement des métropole qui se développent) et conséquences où s’incarnent des contradictions : la ressource humaine est abondante pour une économie à faible valeur ajoutée (y compris “grise” ou délinquante, mais pas seulement) mais rend difficile le passage dans “l’économie de la connaissance” dont, le rapport de Philippe Langevin nous a montré qu’elle ne bénéficiait pas aux personnes de bas niveau de revenu, de qualification et de culture.
      Et évidemment, cumul de handicaps culturels, sociaux et économiques aidant, on est, on nait et on reste plus facilement pauvre, peu qualifié, peu autonome culturellement et économiquement, quand on est issu des immigrations récentes dans les “cités”…. et oui : on apparaît plus souvent comme un casse-couilles incivique ou un délinquant (et parfois on l’est vraiment). C’est la source de bien des problèmes ressentis à Marseille, mais aussi c’est la condition pour en sortir.
      Le racisme assumé par une partie de la population conduit à un projet politique qui postule que l’on va résoudre ces problèmes en remplaçant la population marseillaise réellement existante par des nouveaux arrivants, moins pauvres, plus qualifiés, mieux éduqués. C’est se masquer la contradiction que l’on veut dépasser.
      Un Marseille confortable pour tous ne se fera pas avec d’autres personnes que les marseillais, ce Marseille sera forcément populaire, cosmopolite, méditerranéen et métissé.
      Donc voilà : ceux qui ne veulent pas chercher à faire apparaître ce Marseille là… peuvent aussi bien partir.

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  3. julijo julijo

    Brallaisse, il ne faudrait pas prendre les expressions hors contexte. Et ce n’est pas parce que sarko l’a citée en premier, qu’on est dans le sens où il l’a utilisé !
    Je suis complètement d’accord avec les propos de FW.
    Imhotep et Jali ont raison « Marseille, tu l’aimes ou tu la quittes. »
    Parce que dis comme ça, à la fin de leur interview ça a du sens. Un sens profond tout à fait lié à l’histoire de notre ville.
    Et quelle belle initiative, ce concert !!

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  4. Brallaisse Brallaisse

    Felix , je vais un peu vous “titiller” . Cetains intervenants nous parlent, et moi le premier d’un Marseille à l’imparfait et qui évoquent , vous en ce qui vous concerne Frais Vallon, et les autres Le Racati, Le Merlan , Saint Gabriel , la Belle de Maavec une certaine nostalgie conviviale. Posez vous la question , pourquoi en sommes nous partis ?.
    Les 3/4 de votre intervention décrit une ville du 1/4 monde comme l’écrivait Carrése , ce Marseille actuel n’est pas terrible et l’avenir que vous écrivez toutes choses égales par ailleurs ne m’enchante pas. Alors oui , Marseille cosmopolite, populaire, métissée , meditéranéenne ne me gêne pas au contraire , c’est ce qui fait son charme , à une condition que l’on me m’impose pas un mode de vie qui n’est pas le mien et que cette ville ne soit pas une ville du tiers monde.
    Les marseillais sont au pouvoir politique depuis des décénnies , et vous en faisiez partie aussi pour mémoire., alors de temps en temps je me dis qu’avez vous fait de votre talent messieurs et mesdames les politiques de votre talent , si tant soit peu vous en ayez eus un jour pour que cette ville soit dabns cet état là

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  5. PromeneurIndigné PromeneurIndigné

    Le RHAINE fait de la boulitique :”
    La politique est une réflexion sur la manière de servir le peuple. La boulitique est une accumulation de cris et de gestes (invoqués) pour utiliser le peuple.”- Malek BENABI

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