Droit à dormir la nuit contre fight for your right to party : depuis dix ans, Marseille cherche à trouver un équilibre dans la gestion de sa vie nocturne. A l'occasion des États généraux de la nuit, coup de projecteur sur l'élément qui cristallise toutes les passions de part et d'autre des baffles : les contrôles pour tapage et leur corollaire, les fermetures administratives de bars et salles de concert.

Le courrier à en-tête de la préfecture n’est pas arrivé tout de suite. Il est tombé dans la boîte aux lettres un mois après, parfois deux mois voire plus encore. “En application du code de la santé publique, j’envisage la fermeture administrative de votre établissement”. Pour le gérant de bar ou de salle de concerts marseillais qui contemple le bout de papier, c’est le début d’un parcours du combattant.

“Une fermeture administrative, c’est minimum quinze jours pendant lesquels tu ne peux pas travailler, mais tu dois continuer à payer tes employés, rappelle Esther Moschkowitz, cofondatrice de la salle de concert-resto L’U.Percut, rue Sainte, à l’occasion du débat organisé dans le cadre des États généraux de la Nuit. Et comme souvent on ne fait notre chiffre d’affaires que sur huit ou neuf mois de l’année, ça peut faire très mal.” Depuis son ouverture en 2013, l’U.Percut a réussi à passer en travers les gouttes, non sans mal. Pétitions tournant dans le quartier, frictions avec le comité d’intérêt de quartier (CIQ), malgré une salle de concert insonorisée selon les dernières normes, un fumoir ventilé en intérieur et une clientèle plutôt fidèle, attentive à ne pas aliéner le voisinage.

“Ils cèdent à des calculs électoraux”

D’autres n’ont pas eu cette chance. Co-gérant du Longchamp Palace et de L’Ébénisterie, Manuel Mendez a eu des fermetures administratives sur chacun de ses établissements. “Pourtant on dialogue en amont avec tout le monde : le CIQ, la mairie de secteur, la mairie centrale, la préfecture de police, quatre ou cinq personnes qui ont chacune un bout de notre destin entre leurs mains. Avec chacun, ça se passe bien, et pourtant on se prend des contrôles. Comme s’ils ne se parlaient pas entre eux. Ou qu’à un moment ils cèdent à des calculs électoraux qui font qu’on contrôle pour répondre à deux ou trois voisins, même quand ça se passe bien avec le CIQ.”

Contrairement à Paris, Lyon ou Toulouse, Marseille ne dispose pas encore d’un comité de suivi de la nuit, où représentants des riverains, des gérants de lieux et des pouvoirs publics se rencontreraient tous les mois pour dialoguer. Le premier contact institutionnel reste donc souvent le CIQ. Pas toujours évident : “A la première réunion de CIQ où l’on a essayé de se présenter, on a été tellement injurié et hué qu’on a préféré partir, se souvient Esther Moschkowitz. Depuis ils n’ont jamais essayé d’entrer en contact avec nous. Il y a une forme d’immaturité” “Le dialogue, il faut l’organiser, tempère Jean-Marc Chapus, président de la confédération des CIQ de Marseille. Le CIQ est dans son rôle, il exacerbe. La confédération, elle, va plutôt être dans l’apaisement. Après, le CIQ ne maîtrise pas tous les voisins, il y aura toujours des mauvais coucheurs.”

Contrôle à l’oreille

Mais une fois le problème envenimé, qui décide où contrôler ? Comme dans toutes les grandes villes, au sein de la Sécurité publique des Bouches-du-Rhône, une brigade des bars, formée aux très nombreuses réglementations à faire respecter (bruit, vente d’alcool, travail dissimulé, tabagisme, sécurité incendie et accueil de public etc.), se charge des opérations.

Leur travail relevant de la police administrative, ils sont sous l’autorité du préfet de police. Mais peuvent aussi intervenir sur réquisition du parquet. Interrogé en 2016 par La Nuit Magazine, le préfet de police Laurent Nuñez assurait que les procédures sont lancées “dans la majorité des cas” en cas de non-respect de la réglementation. “En cas de [seul] tapage nocturne, le calme revient souvent assez vite”, selon le préfet. Période de réserve électorale oblige, impossible de faire le point auprès des services de l’État.

“Une descente par semaine”

“Mais vu tout ce qu’il y a à faire pour la police la nuit à Marseille, s’ils viennent quelque part, c’est qu’il y a une raison”, assure Caroline Pozmentier, adjointe au maire (LR) pour la sécurité. “Ça peut être de manière aléatoire mais le plus souvent c’est sur plaintes répétées des voisins ou du CIQ”, explique un policier. Avocat spécialisé assurant une permanence auprès de l’UMIH (Union des métiers de l’industrie hôtelière), Grégory Nicolaï dément : “Ils font des rafles. Entre le cours Julien et Notre-Dame du Mont, c’est au moins une descente par semaine. Chaque semaine, à ma permanence, sur dix personnes qui viennent, trois ont un fermeture administrative. C’est énorme.”

Parfois, le contrôle se passe mal. Souvent, il se passe plutôt bien. “En novembre, la brigade des bars était venue parce qu’il avait du monde qui faisait du bruit devant notre porte, se souvient Fabien Chabord, gérant du Molotov. Ils contrôlent tout, rien à signaler. Et puis un mois après on reçoit un recommandé du préfet, avec quinze jours pour répondre.” Dans le cas du Molotov, le courrier exprimait clairement les faits reprochés à la salle de concert. Mais ce n’est pas toujours le cas.

“La fermeture administrative intervient avant que le dossier ne passe au parquet, du coup nous n’avons pas accès aux pièces du dossier, notamment le rapport de police, proteste Me Nicolaï. Et pour les affaires de tapage, les contrôles sont effectués sans sonomètre, uniquement selon l’oreille des policiers !”. Seule option : répondre de manière circonstanciée au préfet, qui va décider seul. Les recours sont possibles mais si victoire il y a, ce sera de longs mois plus tard, au tribunal administratif. La fermeture aura déjà eu lieu, et le recours aura encore plus tendu les relations avec la police et la préfecture.

Vers un comité de la nuit

A force, beaucoup se découragent. “La dernière fois que j’ai essayé d’organiser un évènement, j’ai eu la police à 19h sur la base d’une annonce Facebook alors que j’avais finalement décidé d’annuler, explique Manuel Mendez. J’en ai eu marre. J’ai arrêté d’organiser des évènements, je ne fais plus que de la restauration.” Le Molotov et l’U.Percut, comme d’autres, tentent de continuer : “On n’est pas des je-m’en-foutistes, on est des citoyens du jour également, rappelle Esther Moschkowitz. Mais il faut que le citoyen entende que la vie de la nuit peut apporter quelque chose à la ville.”

“Depuis quelques années on voit arriver une nouvelle génération d’entrepreneurs qui ont fait des études, qui font les travaux de mise aux normes, qui ne sont plus dans l’attitude “je respecte rien mais je connais untel à la police ou à la mairie”, note Me Nicolaï. Et le problème c’est que de l’autre côté, ça ne change pas beaucoup.”

À l’occasion du débat organisé par La Nuit Magazine, Caroline Pozmentier a réaffirmé la volonté de la mairie de garder des lieux de sortie “de proximité”, alors que l’agence d’urbanisme de Marseille rappelait en février que plus de 40% des déplacements de nuit dans l’agglomération concernent le grand centre-ville. Attendue depuis plus de dix ans, la charte de la vie nocturne marseillaise, “presque identique”, selon Jean-Marc Chapus, à celle signée à Aix en mars, devrait être présentée aux différents acteurs d’ici fin mai, avant la mise en place d’un comité de pilotage.

Reste à définir la manière de le faire fonctionner : simple chambre de rappel à loi ou véritable lieu de déminage et de prévention des conflits de voisinage ? Tout comme l’a vécu Paris, la qualité de vie nocturne et l’attractivité de Marseille comme destination touristique vont en partie se jouer là.

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Frédéric Legrand
Belge de naissance, français de papiers, journaliste numéro de série 88528. Se drogue à l'actualité folle et biscornue. A trouvé son paradis à Marseille.

Commentaires

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  1. mrmiolito mrmiolito

    “Contrairement à Paris, Lyon ou Toulouse, Marseille ne dispose pas encore d’un comité de suivi de la nuit”. Vous pouvez enlever le “encore” de la phrase précédente : Gaudin étant Maire de Marseille, ça n’arrivera pas.
    Amusante confession par ailleurs : “le rôle des CIQ c’est d’exacerber”. autrement dit faire résonner les propos des 3 personnes qui râlent au détriment de ceux qui vivent ensemble. Il est vrai que c’est très à la mode, comme procédé, en ce moment…

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  2. jean airaudo jean airaudo

    Un autre grande institution est fermée sur Aix en Provence: le Mistral…Les jeunes de notre département iront ou?

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