[Ô mon bateau] Dans la rade de Marseille, les dérives de la plaisance ubérisée

Décryptage
le 2 Août 2019
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Pour ce troisième épisode de notre série consacrée à la plaisance, Marsactu plonge dans le milieu en pleine expansion de la location de bateaux de particulier à particulier. Entre concurrence déloyale et "exercice illégal du commandement", ce secteur connaît quelques dérives. Et les sommes en jeu attirent des acteurs peu scrupuleux.

Mise à l'eau du port de la Pointe rouge. Photo : Violette Artaud

Mise à l'eau du port de la Pointe rouge. Photo : Violette Artaud

Ils ont poussé l’ubérisation jusque sur la mer et portent les doux noms de Click&boat ou Samboat. Comme l’hôtellerie avec Airbnb, la location de bateau n’échappe pas à l’arrivée de ces plateformes internet qui connectent directement une offre à meilleur prix à la demande, au détriment des circuits traditionnels. Et Marseille en est un excellent exemple. Sur le plan d’eau et dans les ports de plaisances, des professionnels se font coiffer sur le poteau par des particuliers, en dehors de tous cadres légaux. Pire encore, les plateformes de location de bateaux de particulier à particulier ont ouvert la brèche à une véritable économie parallèle. Tout part pourtant d’une success story entrepreneuriale, basée sur de bonnes intentions.

« Quand on voit le nombre de bateaux à Marseille qui dorment à quai et le peu d’offres des loueurs professionnels, on se dit qu’on a réussi à rendre la navigation accessible au plus grand nombre », se félicite Jérémy Bismuth, fondateur de Click&boat qui revendiquait 15 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2017. Ce trentenaire né à Marseille a réussi un tour de force : en 2013 il lance avec un ami un site dont le principe est semblable à celui de Airbnb, mais version bateau.

De 50 à 550 bateaux en cinq ans

Click&boat met en relation des propriétaires de bateau et des personnes cherchant à en louer un. Aujourd’hui, la plateforme présente plus de 30 000 bateaux dans 450 ports, Marseille en tête. Quelques 550 bateaux y sont disponibles, contre 50 en 2014. Il faut dire que les avantages sont nombreux. Pour le propriétaire tout d’abord qui compense ainsi le coût de l’entretien, sachant qu’un bateau n’est utilisé en moyenne qu’une quinzaine de jours par an. Mais également pour le vacancier car le prix est, en moyenne et selon les acteurs, 30 % moindre que chez un loueur pro. On trouve sur Click&boat plusieurs annonces de professionnels. Mais aussi beaucoup d’offres de particuliers qui proposent de véritables prestations commerciales, sans forcément entrer dans le cadre légal.

Renaud* a posté la sienne il y a trois ans environ. Flanqué d’une étiquette « super propriétaire », son profil contient une cinquantaine de commentaires élogieux vantant les mérites de son bateau amarré à la Pointe-Rouge, mais aussi, de ses qualités d’accompagnateur. « Super journée en famille pilotée par un capitaine expérimenté, sécurisant, patient, à l’écoute. Visite des Calanques très intéressante et partage de la passion sous-marine. Journée inoubliable », peut-on ainsi lire. Contacté, Renaud a répondu en toute transparence aux questions de Marsactu.

Vrais services et faux skipper

Celui-ci explique être un « passionné de la mer qui possède des bateaux depuis 30 ans, et ressent l’envie de partager cette passion, mais aussi d’amortir ses frais d’assurance, d’emplacement… ». Mais Renaud concède rapidement qu’il fournit en fait « un vrai service », et que cette activité est rentable. « En juillet j’amortis mes frais, en août, c’est tout bénéf' ». Un véritable skipper donc… mais qui ne possède aucun diplôme pour le prouver. « Je suis allé me renseigner à la gendarmerie, raconte, plein de bonne volonté, le marin. Mais ça reste flou. »

« La législation n’est pas claire. Les seuls textes juridiques liés à cela concerne la location de voiture, abonde Jérémy Bismuth qui connait quand même quelques règles. Quand vous êtes particulier, vous pouvez louer votre bateau avec ou sans skipper, ou faire de la co-navigation. S’il y a un skipper, il doit avoir un diplôme. En co-navigation, le propriétaire reste à bord, la sortie doit être prévue d’avance par ce dernier et les frais sont partagés avec les personnes embarquées. » Dans ce dernier cas, il ne doit donc pas s’agir de prestations commerciales qui rapportent au propriétaire de l’argent, mais d’une sorte arrangement comme cela pourrait se faire entre amis. Renaud ne peut donc se ranger dans cette catégorie.

Pour skipper un bateau, il est nécessaire de disposer du diplôme dit Capitaine 200, que l’on obtient après une formation de plus de 300 heures. Depuis 2018, un décret prend en compte les nouvelles pratiques en proposant un brevet moins contraignant. Mais celui-ci reste coûteux et comprend tout de même une centaine d’heures de formation. « J’aimerais bien le passer mais même si je n’ai pas ce brevet, je connais bien la mer », juge Renaud. Avant de concevoir que malgré sa connaissance aiguisée du milieu marin, il ne saurait pas quoi faire en cas de « pépin de santé » d’un passager.

Navire à utilisation commerciale

« Dès lors qu’un particulier propose une prestation, qu’il skippe le bateau, il a une utilisation commerciale du bateau. Donc, le bateau doit être enregistré comme NUC, pour navire à utilisation commerciale et être vu par le centre de sécurité navire », complète Nicolas Chamard, chef du service mer à la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM). « Mais la plupart des gens ne sont pas au courant », ajoute-t-il. Chez Click&boat, comme chez Samboat, un concurrent direct, on assure faire de la pédagogie au sujet de la réglementation.

« Nous avons rédigé un article sur la réglementation et faisons beaucoup de pédagogie et de consultation, tente de rassurer Laurent Calando, directeur général et fondateur de Samboat. Et quand nous détectons une irrégularité par un retour client ou par les affaires maritimes ou la police, on filtre. » Et Jérémy Bismuth de rajouter : « Notre rôle est d’informer, pas de contrôler. À chaque nouvelle inscription de bateau nos équipes appellent le propriétaire pour faire un point sur la réglementation. » Un coup de fil qui visiblement, n’est pas toujours pris en compte.

« Au black, sans assurance »

Sur le port de la Pointe-Rouge, un professionnel de la location de bateau, qui préfère rester anonyme, aide une petite famille à monter sur l’un de ses bateaux impeccablement propres. En regardant le bateau partir, il décrit une activité en pleine expansion, aux contraintes multiples. « On paye les emplacements au port, les charges tombent, la concurrence s’installe, explique le loueur en pointant du doigt les quatre ou cinq autres loueurs professionnels du port. Mais on a aussi énormément de concurrence de gens qui font ça au black, et sans assurance ! Pourtant, la mer est aussi agréable que dangereuse. »

Ce professionnel de la mer sait de quoi il parle. Il loue des navires « coque nue », c’est-à-dire sans capitaine, mais skippe aussi des bateaux. « Si vous utilisez Click&boat pour une prestation commerciale de skipper [hors du cadre légal, ndlr] et qu’il y a un blessé, vous n’êtes pas assuré. Les assurances peuvent couvrir le bateau, pas les dommages corporels. » Du côté du port de l’Estaque, on fulmine également au sujet des assurances. « Les particuliers ne payent rien et nos assurances professionnelles augmentent car il y a de plus en plus d’accidents sur la mer », confie-t-on dans les bureaux de Bleu Calanque.

« C’est l’anarchie »

Selon le loueur de la Pointe-Rouge, la pratique de la location de bateau ou de service de skipper en dehors des clous est fréquente au port de la Pointe-Rouge. « Tous les jours, on voit les billets qui passent de main en main. Venez le samedi ou le dimanche, vous verrez la quantité d’argent qui circule. » Juste à côté, on ne loue pas de bateaux, on les répare. « La location de bateaux et de services par des non-professionnels est plutôt avantageuse pour nous. Ça multiplie les réparations », y glisse-t-on. Pourtant, les avis sur la question y sont tout aussi amers.

C’est un sujet macroéconomique. La location de particulier à particulier est une activité parallèle. Sauf que sur Airbnb, on parle de terrain privé. Mais en France, il existe un truc qui s’appelle le domaine public maritime. Là, ces gens utilisent le DPM mais ne payent jamais rien à la collectivité. Pas de règle, de plus en plus de gens qui ont un bateau, un business parallèle, tout ça croisé et c’est l’anarchie.

S’il est difficile d’obtenir des chiffres précis sur l’ampleur de ce phénomène, il est assez important pour intéresser l’État. Nicolas Chomard estime que cette économie parallèle représente des centaines de milliers d’euros dans le département. Mi-juillet, des opérations de contrôles ont été effectuées dans la rade de Marseille. Sur 57 navires contrôlés, deux procès-verbaux d’infractions ont été dressés. Sur ces documents, on retrouve l’utilisation détournée d’un navire de plaisance ; c’est-à-dire sans inscription comme NUC, l’exercice illégal d’un commandement (passible de 6 mois d’emprisonnement et 3750 euros d’amende), le travail dissimulé (passible de 3 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende) ou encore l’activité illégale en cœur de parc national des Calanques.

« Une vraie mafia »

Parmi les deux navires contrôlés, un voilier avec à son bord dix personnes, dont chacune avait payé 120 euros. « Si beaucoup ne sont pas au courant des règles, certains font ça de manière quasi industrielle. Et ceux-là, qui sont à côté des NUC, connaissent le règlement. C’est un véritable business exponentiel, poursuit Nicolas Chomard de la DDTM. Nous avons tout un volet formation pour cibler les bateaux susceptibles de nous intéresser et ne pas y aller au petit bonheur la chance. C’est pour nous une priorité, au même titre que le braconnage. » Du côté de la Pointe-Rouge, on regrette pourtant de voir si peu les autorités se déplacer pour constater l’ampleur du phénomène visible dès la mise à l’eau. D’autant plus que les dérives de la location de bateau en eaux troubles peuvent aller plus loin encore.

En mai dernier, un important incendie a touché quinze bateaux du port à sec de la Pointe-Rouge. Sur place, le sujet est tabou. « Il y a trop de bataille, c’est une vraie mafia. Je ne veux pas que des gars viennent péter ma vitrine », explique-t-on pour justifier ce silence. Au printemps, un des policiers de la sûreté départementale chargée des investigations confiait déjà à La Provence ces certitudes : « L’origine volontaire du feu ne fait aucun doute. » L’enquête pour éclaircir l’origine exacte de cet incendie est en cours mais les conflits entre loueurs professionnels et amateurs font partie des pistes étudiées.

Blanchiment

« La location de particulier à particulier a explosé et drainé des gens malintentionnés, s’exprimait alors, toujours dans La Provence Mathieu Morin, président de la chambre syndicale des professionnels du nautisme de la métropole. Au milieu du petit vieux qui veut arrondir ses fins de mois, on trouve des gens qui ont acheté 4, 5, 6 bateaux pour les louer sur des plateformes. Ça peut permettre de blanchir de l’argent et de profiter très rapidement d’une grosse manne sans rien déclarer. »

Une source proche de l’enquête corrobore : « Quand il y a des gains importants, il y a souvent un impact. D’où les bateaux qui brûlent. Certains se servent de ça pour faire du blanchiment. Quand on a énormément d’argent qui provient de la drogue, on peut investir dans des restaurants… ou dans des bateaux ». À la gendarmerie maritime, on confirme d’ailleurs mener des enquêtes qui lient blanchiment d’argent et location de bateaux.

Sans surprise, les gérants des plateformes en ligne de location de bateau de particulier à particulier, refusent d’être liés à ça. « Je lutte contre la désinformation qui consiste à dire que nos plateformes servent au blanchiment », s’agace le DG de Samboat. Pour ce qui est illégal, jure-t-il, « l’idéal c’est les sites comme « Le bon coin », la traçabilité est beaucoup plus faible ». Cela n’empêche pas ces plateformes d’êtres surveillées de près par des autorités qui disent s’intéresser autant au petit papi qu’au gros bonnet.

*Le prénom a été modifié

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